Les pas colorés de l’art

Posté dans : Culture, Personnages | 5
« Lorsque j’arpente les rues de cette ville, dans laquelle on est toujours en train de monter ou de descendre, tout m’intéresse. En particulier les affiches déchirées, les étiquettes sur les poteaux, et bien sûr les graffitis. Mais je ne suis pas un photographe de graffitis… je prends seulement des éléments précis qui m’intéressent, qui ont un rapport à la lettre, ou dénotent d’une typographie particulière. Il y a à boire et à manger dans ces graffitis et un choix s’impose. Il en va de même pour les affiches déchirées. Tout n’est pas publiable. »

Tels sont les mots de l’Artiste lausannois Jean-Pierre Vorlet. Notre rencontre a lieu un lundi matin de février, l’un des jours les plus froids, je crois, de ce dernier siècle. Je me souviens qu’alors que je me rendais à notre rendez-vous, je vis un thermomètre dans la rue qui indiquait, malgré un soleil déjà bien haut dans le ciel, moins douze degrés. J’avais contacté Monsieur Vorlet quelques semaines auparavant pour lui demander s’il était disponible pour une interview, après avoir remarqué, alors que je flânais dans une librairie, la couverture d’un livre intitulé “Affiches déchirées”. En couverture, une image directe, violente, cinématographique, du genre “Le Silence des Agneaux”. L’input cinématographique fut si fort en moi que je pensais qu’il s’agissait d’un livre thématique sur le monde du cinéma, mais à l’évidence je me trompais.

Mais je reviens à cette journée, celle de la rencontre. Ainsi, presque congelé et les lunettes de soleil collées à mon nez à cause du vent glacial, j’arrive devant l’entrée d’une grande bâtisse située au coeur de la vieille ville de Lausanne, juste là, aux pieds de notre imposante Cathédrale. Je suis accueilli par un jeune homme d’une septantaine d’années, au visage souriant, pur. Un regard à la fois doux et vif, fait de deux yeux bleus bleus bleus, lumineux et alertes, comme ceux d’un enfant perpétuellement émerveillé et curieux du Monde qui l’entoure.

Pour l’occasion je m’étais évidemment documenté sur lui et sur sa vie. Enfin, comme on dit dans ces cas-là, j’avais étudié et j’étais prêt à lui poser les questions que j’avais préparées. Mais Vorlet me devance et me demande aussitôt si je suis d’attaque pour une promenade dans les alentours, dans les rues et ruelles de la Cité où il me montrerait certains des lieux dans lequels, juste un jour plus tôt et en vue de notre rencontre, il avait effectué ses toutes dernières prises. Dehors, le froid était insensé et doublé d’une bise qui soufflait tant et plus, mais devant de telles paroles et une telle disponibilité, comment aurais-je seulement pu oser refuser ?!

C’est ainsi que notre promenade commence, et, entre un pas et l’autre, je saisis l’occasion pour lui demander quand et comment naquît sa “Passion”. Vorlet me raconte que tout a commencé lors d’un voyage à Istanbul en 1963. Là, dans cette ville, il affirme: “J’ai été fasciné par tous ces accidents sur les parois, pour moi c’était d’une beauté incroyable, et je me suis mis à les photographier”.

Depuis 1963 jusqu’à aujourd’hui, Vorlet ne s’est plus jamais arrêté.  Les murs – et pas seulement – des villes du monde entier, Lausanne y compris, sont passés à travers son objectif cinquante années durant. Nous arrivons vers le quartier de la Caroline, et là l’Artiste me révèle qu’il existe à Lausanne un auteur mystérieux qui a pour habitude de prendre du papier journal qu’il déchire en morceaux, et après avoir collé ceux-ci sur les murs, il y ajoute des citations célèbres, écrites au marqueur noir. Le seul signe distinctif de cet auteur mystérieux est une petite étoile, dessinée en fin de citation.

Vorlet me confie que pendant longtemps, ces affichages se trouvaient uniquement dans le quartier de la Caroline et vers le Pont Bessières. Mais aujourd’hui, le “copieur de citations” est un peu partout dans la ville de Lausanne. Ailleurs dans la ville, un graffiti aux allures de calligraphie orientale a retenu l’attention du photographe lausannois. Il m’explique: “Souvent les jeunes qui font des graffitis insèrent, proposent des alphabets nouveaux. Les graphistes ensuite transposent ces nouveaux styles de la rue à l’intérieur de leurs ateliers. C’est ainsi que naissent de nouvelles tendances. » Au fil des pas je découvre une inscription “Gruyère AOC” sur laquelle se superpose l’image d’un crâne menaçant, … une autre, “la vie n’est pas le travail, travailler sans cesse rend fou”, … “love is dead”…  ou encore des parois entières d’affiches déchirées où s’entrecoupent des morceaux d’images, de lettres ou de couleurs.

Notre promenade se poursuit encore et Vorlet m’indique d’autres lieux, tantôt des murs, tantôt des panneaux cachés, où, dans un jeu perpétuel de couleurs urbaines, s’inscrivent des dessins, des écritures, des citations… toutes sortes de signes et de messages à travers lesquels la Ville parle, respire, se raconte. Une chose est sûre: se promener à Lausanne à partir de ce jour aura une toute autre signification pour moi. Le regard artistique de Jean-Pierre Vorlet m’a ouvert les yeux.

 

 

 

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Images reproduites avec l’aimable permission de l’artiste, ©Jean-Pierre Vorlet.

5 Responses

  1. georgia
    | Répondre

    Magnifique, tout prend du sens à travers les yeux d’un artiste!! Bravo

    • Sylvie
      | Répondre

      J’adore regarder ce que les gens mettent sur les murs! anonyme, intime, revendicateur… Ce Jean-Pierre Vorlet a tout compris!

  2. Stefano ( LBB )
    | Répondre

    Je voudrais remercier, en mon nom et au nom de tout le LBB, l’Artiste Jean-Pierre Vorlet pour la disponibilité qu’il nous a démontrée

    Merci encore.

  3. Xavier
    | Répondre

    La preuve que Lausanne n’est pas la ville grise et morne que l’on croit. Bien au contraire, elle regorge de trésors, elle est pleine de couleurs, de diversité, de mixité. Joli récit qui nous transporte dans les rues de la ville et nous donne quelques clés d’interprétation quant aux messages que l’on peut retrouver sur ces murs.

  4. Très bel article ! C’est vrai que Lausanne est la cité artistique de Suisse romande…

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