Les Lausannois et la Ficelle 2.0 : dix ans qu’ils s’m2

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En octobre, cela fera dix ans que le m2 nous fait sillonner la ville à travers ses souterrains. Véritable colonne vertébrale de la mobilité entre Croisettes tout au nord et Ouchy à l’extrême sud de Lausanne, nul ne conteste que depuis sa mise en service, le m2 nous facilite considérablement la vie ; en concédant aussi qu’il nous la pourrit de temps à autres, notamment lorsque quelque panne survient. Cette dixième bougie est l’occasion de revenir sur quelques points saillants qui ont marqué l’histoire de cet héritier de «La Ficelle» et évoquer certaines anecdotes croustillantes qui rendent ce métro m2 semblable à nul autre.
La rampe du m2 construite sous le pont Bessières. CC by Yoan

Parce que le plus pratique, le plus régulier et le plus fiable, le m2 est aussi le plus emblématique, le plus spectaculaire, le plus emprunté et donc forcément le plus bondé des transports lausannois (tl). Notons aussi que l’absence de portiques et la dispense d’oblitérer son billet pour accéder aux quais du m2 – une situation certes surprenante mais que l’on retrouve dans les métros de Berlin ou de Vienne notamment – offre un vrai boulevard aux resquilleurs et aux personnes sans le sou, même si subsistera toujours le risque de voir une cohorte d’agents tl débouler inopinément.

Le temps de latence entre l’immobilisation de la rame et l’ouverture effective des portes à l’arrivée des stations est une autre caractéristique insolite du m2. Souci profond pour la sécurité des passagers? Clin d’œil des ingénieurs au peuple vaudois et à sa réputation légendaire d’être «un p’tit peu lent à la détente»? Qu’importe sa raison d’être, ce temps de battement, certes interminablement court, n’en demeure pas moins pénible.

On l’a vu, les superlatifs pour vanter les qualités du métro ne manquent pas («Heu mais c’passage sous l’pont Bessières, c’que c’est beau ! Pis c’est une sacrée prouesse architecturale quand même !»). Les Lausannois admirent et célèbrent tous à leur façon leur m2, qui n’en reste pas moins, avec ses 5,95 km de longueur, le plus petit métro du monde. A l’inverse, les 375 mètres de dénivelé parcourus entre Ouchy (373 m d’altitude) et Croisettes (711 m) font de lui le métro automatique sur pneus avec la plus forte déclivité au monde. Un petit métro qui a en somme tout d’un grand, taillé sur mesure pour une petite ville qui a tout d’une grande.

La Ficelle. CC by Voyager

Dans la «Ficelle» et le «LG», interdiction de parler à l’«autiste»

Le m2 est l’héritier du «Lausanne-Ouchy» («LO» ou «La Ficelle») et du «Lausanne-Gare» («LG»), cette ligne parallèle qui assurait la navette entre le Flon et la gare afin d’éviter aux pendulaires de sentir de désagréables auréoles se former sous leurs bras à l’ascension du Petit-Chêne.

Dans le «Lausanne-Gare», composé d’un seul et unique wagon, le chauffeur était assis dans une micro-cabine –  à l’allure de sas blindé –, sur un siège en position perpendiculaire à la rame. Sur l’une des parois de cette cabine était accolée une pancarte d’avertissement, intimant les voyageurs de ne pas parler au conducteur, «non parlare a l’autista» en italien. A la fleur de l’âge bête, mes amis et moi ne pouvions nous empêcher de rire de cette mise en garde. Et de nous demander si l’origine du trouble autistique présenté par le chauffeur ne venait pas précisément du mutisme imposé aux passagers conjugué à l’exiguïté de son environnement de travail et au fait qu’il se voie incomber la tâche monotone et hyper fastidieuse consistant à conduire –  dans la pénombre et à longueur de journée –  un wagonet sur quelques centaines de mètres entre la gare et le Flon et vice et versa… Fort heureusement, le m2 est devenu en 2008 le premier métro entièrement automatisé de Suisse et les chauffeurs du «Lausanne-Gare» ont depuis cette date regagné la terre ferme.

Une des rares traces du trou de St-Laurent encore disponibles sur le net… Flickr CC by-Jojolagaffe76

Gros couac et effondrement à Saint-Laurent

Mathilde, dans un récent billet fictif et dystopique, abordait le plaisir éprouvé par un Lausannois à la vue du palais de Rumine soudainement pulvérisé par l’impact d’une météorite. Dans la réalité historique du chantier du m2, c’est l’une de ses plus fameuses églises que le peuple lausannois a été tout près de voir finir en poussière. Le projet d’enfiler un grand suppositoire bleu et blanc dans les entrailles de Lausanne a en effet inévitablement impliqué la perforation de ses souterrains telle une meule d’Emmental. Un gros œuvre qui n’est pas dénué de risques, Olivier Français (chef des travaux du m2) et tous les Lausannois avec lui, ont failli en faire l’amer constat, en passant ce jour-là tout près d’une terrible tragédie. Quant aux altermondialistes et autres pourfendeurs de la malbouffe industrialisée, ils étaient à deux doigts de se réjouir… Concrètement, un gros couac survenu durant les travaux de forage effectués sous la place Saint-Laurent a provoqué un immense éboulement, faisant apparaître un trou de plusieurs mètres de circonférence au beau milieu de la place lausannoise ; il s’en est fallu que de quelques centimètres pour que le McDo’ voisin ne s’affaisse, un peu plus en ce qui concerne l’église Saint-Laurent. Par chance, aucun blessé n’a été déploré mais la place a dû être provisoirement évacuée et une cellule de crise mise en place. Ouf…

Quelques marioles coincés entre les portes automatiques

Les années passent mais le problème lié au comportement audacieux voire dangereux de certains passagers a la vie dure. Je veux parler ici de quelques aventuriers qui tentent de s’introduire de justesse dans la rame alors qu’ils savent pertinemment que les portes automatiques du m2, lorsqu’elles se referment, ne tolèrent aucun écart de timing. Question: ces passagers un brin crétins ont-ils une raison légitime d’être pressés, au point de ne pouvoir attendre trois minutes supplémentaires et embarquer dans le convoi suivant? Ou la déraison et l’impatience irrépressible qui les caractérisent écartent-elles toute préoccupation quant au risque potentiel de mettre tous les autres occupants de la rame en retard? Quoiqu’il en soit, les passagers irrités par tant d’empressement se sentent un peu consolés et s’autorisent une joie non-dissimulée si l’individu vient à manquer sa tentative et se retrouve coincé entre les deux portes coulissantes refermées subitement. L’occasion de se gausser est aussi trop belle lorsqu’un même fin finaud parvient à rejoindre in extremis l’intérieur de la rame (souriant malicieusement, pas peu fier d’avoir tenu en haleine les passagers qui ont observé l’idiote tentative tout en priant pour qu’elle ne retarde pas leur voyage) mais constate que le sac – dont il avait oublié la présence dans le dos – est resté coincé de l’autre côté des portes. Mi réjouis mi fâchés, les passagers, soit enclins à venir au secours du malheureux pris au piège ou juste désireux de voir le métro poursuivre le plus rapidement sa course, hésitent quant à l’attitude à adopter: agripper et tirer le petit mariole pour forcer l’entrée de son sac dans la rame, ou le «bodychecker» violemment pour l’en expulser définitivement.

Aux heures de pointes, voir renaître son instinct animal

Depuis l’arrêt Délices, à la tombée de la nuit. CC by Yoan

Victime de son succès avec plus de 100’000 usagers quotidiens, la rame déjà trop petite du m2 est complètement saturée aux heures de pointe. En faute notamment, la voie unique sous la gare, véritable talon d’Achille du m2: cette configuration technique particulière, liée à des réflexions à court terme pour raboter le budget de construction, rend depuis son lancement le croisement des métros extrêmement compliqué et met des bâtons dans les roues d’une solution rapide de développement du tronçon. Le projet d’élargissement du tunnel sous-gare ne sera probablement réalisé que dans le cadre du projet Léman 2030, qui prévoit des colossaux travaux de restructuration de la gare CFF. L’élargissement du passage sous-gare pour le m2 n’est lui envisagé qu’à l’horizon 2025…

D’ici là, «the show must go on !». Les conditions pénibles vécues au quotidien par les passagers aux heures de pointe se répètent et deviennent idéales pour révéler au grand jour les bas instincts de la nature humaine: on se pousse, on s’invective, on se tamponne, on se bouscule, on se fusille du regard, on s’introduit sauvagement dans la rame au mépris de ses semblables qui veulent s’en extraire. Un triste tableau d’une humanité à l’état brut, qui n’est pas sans rappeler certaines scènes (à l’issue parfois dramatique) vécues par les habitants de Bombay et de leurs trains suburbains sans portes et archibondés: chaque passager est contraint d’entrer dans une lutte farouche et quotidienne contre les éléments et pour gagner sa place dans le train, tout obstacle humain ou matériel qui viendrait l’empêcher d’atteindre ce plan est écarté sans autre forme de procès. Dans des proportions réduites mais dans un même ordre d’idées, le m2 vient parfois nous rappeler que la part d’animalité enfouie en chacun de nous peut resurgir à tout moment et que certaines circonstances nous rendent tout à fait enclins à couler notre voisin s’il est question de maintenir notre propre tête hors de l’eau.

Des stations et des jingles

«Tuu tu lu luuuu … Riponne-Maurice Béjart !» Quoi de mieux qu’un jingle pour terminer ce billet sur une note musicale? Alors que les métros parisien ou londonien se contentent d’annoncer avec platitude le nom des différents arrêts, un chaleureux préambule musical, adapté à l’identité de chaque station lausannoise, vient habiller mélodiquement l’annonce des arrêts, émise par Renato Häusler (le guet de la cathédrale). Ces jingles sont une singularité toute lausannoise et parmi eux, celui qui résonne à l’arrivée de la station Riponne apparaît certainement comme le plus enjoué. Telle une ode à la légèreté, à l’élégance, à la souplesse et l’allégresse, le sifflement des premières notes du Boléro, accompagné de rythmiques aux claquettes, rend hommage à Maurice Béjart et à l’un de ses plus célèbres ballets. Pour ma part, pas un passage à la station Riponne sans que je ne ressasse ensuite l’air de Ravel – intérieurement ou en sifflotant – durant les prochaines heures de la journée. L’effet entêtant de ce jingle, désiré ou non par sa conceptrice Patricia Bosshard, est en tous cas bien réel et selon-moi parfaitement réussi.

 


Mais encore…

  • La page de la ville de Lausanne consacrée au m2 ici.
  • Une chronologie succincte de la construction du m2 sur le site des tl.
  • La vidéo suite à l’effondrement survenu sur la place Saint-Laurent ici.
  • Le site de Patricia Bosshard pour écouter et découvrir l’origine des jingles du m2.
  • La page de la ville de Lausanne consacrée au projet d’extension du m2.
  • «Le M2, ce métro unique qui change le visage de Lausanne», article de 2008 paru dans le Temps.
  • Et un bouquin: «M2: le défi» / textes Luc Jaccard ; photographies Maurice Schobinger (Ed. Favre, 2008)
Le pont Bessières au crépuscule. CC by Yoan

2 réponses

  1. Marius
    | Répondre

    Bonjour et merci pour cet article très intéressant qui revient sur l’histoire du m2 et l’important impact que cette ligne de transport a sur le quotidien des Lausannois-es voire les Vaudois-es…
    Je me permets juste de réagir sur un point au tout début de l’article, dans le premier paragraphe vous dites que le fait que les quais du m2 ne soient pas pourvus de portiques d’accès est peut-être un fait unique au monde, si cela est peut-être vrai chez nos voisins latins, il suffit d’aller faire un tour dans les villes germaniques comme Stuttgart, Munich, Berlin ou encore Vienne pour voir que l’accès libre aux quais est un fait partagé dans de nombreuses villes en Europe et donc pas une spécificité lausannoise…

    Toute bonne journée et merci pour le travail fourni au quotidien sur ce blog, on y découvre bien souvent des choses intéressantes !

    • Yoan
      | Répondre

      Bonjour Marius,

      Un grand merci pour votre message et votre lecture attentive.
      Comme vous pourrez le constater, suite à votre commentaire, une modification à été apportée concernant la « liberté » d’acces au m2, qui s’avère en effet ne pas être une exclusivité lausannoise.

      Je me réjouis également d’apprendre que vous appréciez les contenus proposés par le Lausanne Bondy Blog et au nom de toute l’équipe, je vous remercie pour vos compliments.

      Avec mes meilleures salutations,

      Yoan

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