Les diplômes de langues, la grosse arnaque

Posté dans : Société | 9
Chaque année, des milliers de gens passent le TOEFL ou le "Proficiency", le ZD ou le ZMP, le DELF ou le DALF pour prouver leurs aptitudes en anglais, en français ou en allemand. Mais est-ce que ces diplômes sont vraiment fiables pour cerner nos capacités linguistiques?

Il y a quelques semaines, je rentre dans le bureau d’une copine. Assise, presque en larmes, j’imagine le pire. Elle a été virée? Larguée par son copain? Non. Elle m’explique, la mort dans l’âme: “Ben comme je travaille depuis cinq ans exclusivement en anglais, et comme je suis avec mon mec qui ne parle qu’anglais, je me suis enfin décidée à passer le Proficiency (ndlr: l’examen d’anglais le plus avancé, comparable au DALF français ou au GDS allemand). Je voulais le rajouter à mon cv au cas où.” Presque en sanglots, elle continue: “Donc j’ai téléphoné à l’école pour m’inscrire et ils ont voulu me faire passer un test de placement.” Et puis? “La dame m’a dit que j’étais à peine bonne pour le First!” Le First étant un certificat en dessous du Proficiency, il confère le niveau “élémentaire” à ceux qui le réussissent. Autrement dit, elle l’a interprété comme “nulle en anglais”.

Il est vrai que dans certaines entreprises, un certificat d’aptitudes dans une langue donne droit à une prime, un statut supérieur dans la grille des salaires, ou même une promotion. Or pour passer son Proficiency, il faut d’abord suivre des cours, acheter tout le matos pour le First, payer les cours, ensuite recommencer pour le niveau “intermédiaire avancé” avec un Advanced, et enfin, au bout du tunnel, rempiler pour le Proficiency. Vingt minutes passées avec une dame payée pour dire aux gens ce qu’ils doivent acheter comme cours chez eux pour faire tourner la boîte.

Je compatis. Il y a quelques années, bien avant d’étaler mes fautes d’orthographe et ma syntaxe bizarre sur le Lausanne Bondy Blog, j’ai voulu m’inscrire au DALF, the examen de français pour prouver qu’on est bilingue. Comme ma copine, j’ai pensé que c’était dans la poche: des études universitaires en France, un mari Français, deux modules pour un bachelor en littérature française et francophone, des années de travail en France et en Suisse, et j’en passe… Alors je m’inscris pour le TEF, test d’évaluation du français et piire que ma copine, je le rate. Pareil, j’étais à peine bonne pour le DELF, en qulque sorte le First français. Donc nulle en français. Comme tous les Américains. Morale et amour-propre: zéro.

Qui décide de qui parle “bien?”

Ma copine est donc partie pour son First. Sa défaite face à la dictature des diplômes de langues réveille le rancoeur de mon échec passé. Car je suis contre l’idée qu’on puisse quantifier si quelqu’un parle “bien” ou pas. Ces tests ne peuvent pas couvrir tous les contextes où des compétences linguistiques rentrent en jeu. Étant d’une débrouillardise pure, j’ai réussi à capter certaines phrases critiques pour mon travail dans une dizaine de langues. Par exemple, je sais exactement comment on dit “Certificat de cession des droits d’une marque” en finlandais, mais je ne sais toujours pas dire “Bonjour” dans cette langue. C’est la raison pour laquelle je trouve ces tests bidons, ils ignorent le fait que les capacités orales et écrites ne vont pas de paire avec les capacités de composition et d’argumentation.

On peut être douée dans un aspect, et moins dans un autre. Peut-être que ma copine parle un peu comme Lucky Luke en anglais, mais ses compétences professionnelles dans cette langue dépassent largement le “seuil minimum.” Et ceci sans parler des références culturelles spécifiques ou des idées et des concepts qui ne se traduisent pas d’une langue à une autre sans en avoir fait l’expérience. Ces examens ciblent certains concepts qui ne sont pas applicables à tous les domaines, et donc des concepts et un vocabulaire qui ne sont pas toujours pertinents pour le travail en question.

Le pire, ce sont les examens oraux de ces diplômes lors du TEF et du Proficiency. Encore un échec pour moi, car “fort accent américain” rime avec “nulle en français”. Ça me rappelle les années de fac, où les professeurs cherchaient inlassablement à trouver cette mystérieuse Nicole qui avait reçu 20/20 au contrôle écrit, alors que la seule Nicole qu’ils connaissaient avait raté son oral. Son accent n’était pas sans rappeler George W. Bush, et ils avaient donc arrêté de l’écouter après 30 secondes. Les timides aussi peuvent très bien écrire et comprendre une langue étrangère, mais leur trac à l’idée de parler en public leur feront rater l’oral. Pour l’anecdote, j’ai eu droit à deux questions d’orale de renom: 1. Que pensez-vous du nationalisme québécois? (rien, je suis américaine) et 2. Quelles sont les différences dans les méthodes de travail entre les États-Unis et la France (euh, les Américains bossent 70 heures par semaine et les Français, la moitié avec le triple de vacances)?

A qui profite le crime?

Les frais d’inscription aux examens, et tous les livres et cours nécessaires à leur préparation, ça coûte cher. Je ne peux pas m’empêcher de croire que Madame Berlitz a fait passer ma copine en First pour faire de l’argent sur son dos. Ceci non sans rappeler que mon petit échec au TEF m’avait coûté environ 500 euros, rien que pour qu’on me le dise. Est-ce la faute des universités, des employeurs? Ou encore quelque chose qu’on peut mettre sur le dos d’un capitalisme fulgurant?

Il est vrai qu’il est difficile de créer un examen qui sur un plan théorique et de façon générale, s’applique à tous. Un examen qui permette de juger les capacités des personnes à se débrouiller dans une autre langue. Mais je me pose des questions sur l’intérêt de vouloir donner un “niveau” de langues aux gens. Ce jugement est un peu aléatoire, car d’un côté il y a s’exprimer et se faire comprendre, et de l’autre mémoriser le subjonctif plus-que-parfait. Je ne suis pas certaine que tout le monde puisse faire les deux. Et je ne passerai jamais le DALF.

Nicole

9 réponses

  1. hyperlaxe
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    Moi qui ai passé mon Proficiency haut la main il y a quelques années, je m’interroge du coup sur la valeur réelle de ce diplôme. J’avais hésité à me présenter à l’examen, car j’avais suivi une partie des cours en dilettante, et j’ai donc été agréablement surprise en apprenant le résultat.

    Néanmoins j’ai depuis éprouvé une certaine frustration vis-à-vis de la langue anglaise, que j’ai l’impression de ne pas maîtriser aussi bien que je voudrais, ou aussi bien que d’autres gens, qui ont certes un moins bon accent que moi, mais qui sont manifestement beaucoup plus à l’aise que moi au niveau de la fluidité du vocabulaire…

  2. fleks
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     Pas totalement faux, surtout pour le côté machine à fric, mais d’un autre côté c’est un peu un système du moins pire pour homogénéiser les évaluations du niveau de langue. 

    Après pour les gens qui travaillent ensemble sur le long terme, on pourrait s’en passer; (ils pourraient se rendre compte des compétences linguistiques de chacun en travaillant ensemble), mais pour les nouveaux engagés, les transferts… etc, c’est, pour l’instant, encore le meilleur moyen d’avoir une évaluation (très) relativement objective.

  3. Stephanie Booth
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    Je me suis trouvée confrontée à une situation qui me rappelle un peu celles que tu décris dans ton article. Bilingue (depuis que je sais parler), j’ai fait l’impasse sur les études d’anglais à l’uni, préférant me concentrer sur des matières plus intéressantes (à mon goût) comme la philo et l’histoire des religions.

    Quelques années plus tard, je suis enseignante. Comme je suis bilingue, bien entendu, j’enseigne l’anglais.

    Mais je n’ai pas de titre pédagogique, il faut passer par cette fameuse HEP: et là… si je voulais m’inscrire en anglais, ce qui serait quand même fort utile… que non! Je devrais faire un complément de licence en anglais (deux ans d’études au minimum).

    Et je me disais: franchement, pour les gens de langue maternelle autre que le français, qui ont fait une partie de leur scolarité dans cette langue, est-ce qu’on ne pourrait pas imaginer un autre “régime d’admission” que “complément de licence dans la langue donnée, dans une université francophone”?

    Excellent moyen, à mon avis, de s’assurer de n’avoir comme enseignants de langue formés que des francophones à la base. (Qui peuvent être des excellents profs, je ne dis pas, mais pourquoi se priver des bilingues, qui auront toutes les chances de n’avoir justement pas choisi “leur” langue comme branche d’uni?)

    • Frédéric
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      @

    • Frédéric
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      @Stephanie: est-ce que je me tromperais beaucoup en disant que faire des études universitaires d’anglais ce n’est pas la même chose que savoir parler anglais, même parfaitement ? Même si je suis de langue maternelle française, je n’aurais aucune chance d’enseigner le français dans une école, même à un niveau assez bas: je n’ai pas de formation particulière dans des domaines tels que la grammaire, la littérature associée à la langue, etc. Et dans des cours de langue, on lit assez vite des textes originaux (non-simplifiés).

      J’ai le souvenir, quand je vivais en Australie, d’une amie de langue maternelle anglaise qui voulait aller donner des cours d’anglais (principalement pour débutants) au Japon. Elle était persuadée, vu que son anglais était parfait, que ce serait “piece of cake”. Elle a déchanté rapidement, et a du faire des formations pour apprendre l’anglais “formellement”, en particulier du point de vue de la grammaire.

      Parler une langue et l’enseigner ne sont pas forcément la même chose, non ?

      • Stephanie Booth
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        C’est tout à fait exact. C’est d’ailleurs pour ça qu’à la HEP il y a des cours de didactique de langue… c’est justement là qu’on apprend à enseigner!

        Alors bien sûr il faut avoir un haut niveau de langue (point de vue utilisation) comme prérequis. Et on pourrait aussi dire que pour le secondaire supérieur, avoir un peu plus de culture (= avoir fait anglais en lettres) peut être sacrément utile.

        Mais pour enseigner l’anglais au secondaire inférieur, avec une méthode de langues à disposition, plus des cours didactiques au cours de la formation HEP… à mon avis nul besoin d’avoir fait l’anglais en lettres si on est bilingue. Par contre, je trouverais normal que la HEP demande un papier (proficiency peut-être?) ou une attestation d’études dans un système d’enseignement anglophone, ou fasse passer un entretien dans la langue, etc.

  4. Philibert
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    ca date de 2009 ton article mais t’es bien à côté de la plaque.. j’espère que tu t’es renseignée depuis

    • Lawa
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      Oui je suis bien d’accord… de plus le First confère le niveau “intermédiaire supérieur” et non pas “élémentaire”.

    • Mathilde
      Mathilde
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      Merci pour vos commentaires à tous les deux. Cela vous dit de contribuer et d’écrire un billet vous-même sur le sujet ?

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