Les contours de Lausanne la nuit : rentrer seule d’un pas pressé

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Les 365 jours de l’an ont bientôt tous trouvé au moins une thématique censée nous faire réfléchir : du sérieux ou risible, ces journées interpellent ou agacent. La violence envers les femmes demande une prise de conscience, pour que des drames qui meurtrissent des générations entières cessent.

Le 25 novembre avait donc lieu la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Ces violences qui prennent place aux cœurs des foyers, silencieusement. Ces viols dont on ne parle pas, ou trop peu. La violence psychique d’un partenaire abusif. Comme l’expose le Musée de la Main en ce moment, la violence peut prendre différentes formes. Sanglante et visible, décriée ou sournoise, systémique, extrême…

La violence des chiffres

2015-11-30 10_06_35-www.vd.ch_fileadmin_user_upload_organisation_dse_polcant_fichiers_pdf_StatistiquSelon les Nations Unies, un tiers des femmes est victime de violences psychologiques, physiques ou sexuelles au cours de sa vie. Ces chiffres qui font froids dans le dos étaient pour moi connus, mais en lisant qu’« en 2012, 1 femme sur 2 mortes dans le monde l’a été des suites de violences infligées par leur partenaire ou un membre de leur famille »  , la réalité glace. Ici ou ailleurs, la violence envers les femmes est domestique mais également très présente dans l’espace public, comme le montrent les statistiques -non-genrées- de la police vaudoise ci-dessous. Détails sur la commune de Lausanne, ici.

Vous pouvez déduire des graphiques ci-contre et ci-dessous (cliquez dessus pour les agrandir) les types d’infractions contre l’intégrité sexuelle selon l’endroit, pour l’ensemble du Canton de Vaud en 2014. Les cas d’exhibitionnisme et de confrontations à des actes sexuels sont les plus répandus dans l’espace public, suivis des contraintes sexuelles. Dans le deuxième graphique, les statistiques indiquent que les infractions de violences (pas uniquement à caractère sexuel) ont lieu dans différentes catégories d’espaces publics, la rue et les places de parc (parking ou parc de loisir?) étant les lieux qui voient le plus d’infractions se dérouler.

2015-11-30 10_04_53-www.vd.ch_fileadmin_user_upload_organisation_dse_polcant_fichiers_pdf_StatistiquL’espace public l’est-il vraiment ?

Dans les lieux où les femmes jouissent de la liberté de sortir du domicile sans être accompagnée d’un homme, elles peuvent théoriquement déambuler dans l’espace public à leur guise, à l’heure choisie.
La manière dont les femmes s’approprient, enfin, l’espace public a fait l’objet de recherches scientifiques, notamment en sociologie et en aménagement de l’espace/urbanisation. Dans l’article Women’s Fear and the Design of Public Space, paru en 1978 déjà, certains lieux sont décrits comme perçus comme dangereux par l’échantillon de femmes interrogées : les parkings, les parcs avec des arbres, les ruelles non éclairées, les culs-de-sac. Notamment parce que les issues et la visibilité alentours sont restreintes.

Lausanne et ses contours sexistes

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Au Flon, cc by Gustave Deghilage, 2015

Penchons nous sur le cas de Lausanne. Pour ce faire, j’ai demandé à plusieurs femmes de ma connaissance s’il y avait des lieux de cette ville où elles ne se sentaient pas en sécurité: des lieux qu’elles évitaient si elles étaient seules.
La journée, aucun endroit ne suscite ni peur, ni méfiance. Mais la nuit, c’est autre chose… Certains lieux prennent une coloration dangereuse, sans forcément susciter un changement de parcours. Parmi ces endroits, le parking de Montbenon, qui peut être un raccourci entre le centre et l’avenue Ruchonnet, la colline de Montriond, la place et la rue du Tunnel, “le quartier derrière le Parc de Valency, les escaliers -tagués- de Chauderon, la Borde, la sortie du LEB à Chauderon… Cette liste non exhaustive est établie par des expériences désagréables ou par des conseils donnés par d’autres personnes, qui considèrent ces endroits comme “à éviter”. La crainte qui est présente, dans ces lieux ou d’autres, est celle de se retrouver, femme seule, face à des hommes, seuls ou en groupe, susceptibles d’”aborder”, “de siffler” ou de “faire des remarques” à la femme en question. Dans mon échantillon restreint, deux sentiments prévalent : la peur et l’agacement. La peur d’une agression, notamment d’un viol, ou l’agacement face à quelqu’un “de lourd” dont il faudra se débarrasser en mettant des limites à l’interaction. En effet, si on répond à une interpellation de manière “polie”, à la force d’un “bonsoir”, elle ne s’arrête souvent pas là, et il faudra ensuite se défaire de l’interlocuteur, moyennant une perte de temps.

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Chauderon, cc by Gustave Deghilage, 2015

Face à ces lieux et situations, les femmes de mon échantillon utilisent des stratégies diverses, en combinant plusieurs des “trucs” suivants: Marcher (plus) vite, baisser la tête, prendre un air très concentré et pressé, appeler quelqu’un ou faire semblant, ne pas croiser le regard (notamment des hommes), changer de trottoir, s’isoler avec de la musique. Ne pas céder à la peur, mais éviter le pire en se faisant petite, c’est un peu le mot d’ordre. Plus rares sont celles qui me disent avoir sur elles un spray au poivre, plutôt comme arme de défense psychologique, au cas où, si la situation dégénérait. Un autre témoignage me narre un autre type de réaction : une tendance à rentrer dans le cadre de celui qui l’aborderait, une envie d’à tout prix, ne pas se faire emmerder, qui, jusqu’à présent, a fait mouche. Comme autre forme de réaction, collective, une marche de nuit féministe avait été organisée en 2010 afin de se réapproprier les rues lausannoises.

La vie en ville est multiple, excitante, pleine de possibilités. La peur ne semble pas régner, ne semble pas empiéter sur la liberté des Lausannoises. La violence de l’espace public est plus sournoise, elle n’empêche pas de sortir, mais elle fait augmenter le pouls de la fêtarde. Elle n’empêche pas de rentrer tard, mais elle encourage à emprunter un autre chemin. Elle laisse trotter en arrière plan une petite mélodie qui dit “et si… ?”, sans qu’elle force à se cloîtrer. Pour que la liberté nocturne perdure, il faut donc en jouir, comme si de rien n’était, en croisant les doigts.

Addenda du 25 fèvrier 2016 : Après cette publication, le sujet a été traité dans les médias locaux à plusieurs occasions :

Mise à jour du 21 novembre 2016 :

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