Les Chroniques de l’ouest : Un cinéma pour l’oreille.

J'ai eu le plaisir de rencontrer Juliette Gerber (JG), coordinatrice de l'association Prélude pour parler de leur dernier projet et du vernissage qui a lieu ce vendredi 14 juin, au théâtre 2.21. Deux comédiens ont proposé à des détenus une création autour du Western en format radiophonique. Découverte.

Les Chroniques de l'ouestLBB: Avant de parler du projet, peux-tu me raconter comment est née l’association Prélude ?

JG: L’association est fondée en 2006 par Anne-Laure Sahy (ndlr.). L’association Prélude, pôle de coordination d’actions culturelles en prison, organise des interventions artistiques et favorise la créativité des détenus. Cette idée a émergé alors qu’elle était en France, pays où la logique de l’action culturelle est plus présente qu’en Suisse. Elle décida donc de monter le même type de projet ici. L’association est dans la veine française mais la Suisse n’a pas les mêmes dispositifs, le même historique face au milieu pénitencier ni la volonté de démocratisation de la culture, notamment en prison. En plus, il n’y a pas d’injonctions politiques pour soutenir l’accessibilité de l’art en milieu carcéral. Maintenant, cela commence un peu à bouger mais il y a encore du chemin.

LBB: Et aujourd’hui, comment fonctionne-t-elle ?

JG: L’association produit, coordonne et diffuse les projets et les produits nés de la collaboration entre un artiste et des personnes détenues. Des artistes nous sollicitent ou nous contactons des gens que nous connaissons et leur proposons des collaborations, une aide à la mise en place et à la création.

L’association n’a pas de budget de fonctionnement. Nous fonctionnons par projet. Si sur les fonds récoltés, il y a moyen d’avoir de l’argent pour moi, je me paie.

LBB: Qui prend les décisions ? Qui travaille pour l’association ?

 JG: Nous avons un comité composé de 6 personnes, dont 4 actives.

Il y a une travailleuse sociale, une juriste, le chef technique du musée de l’Elysée et un ancien assistant social des établissements de la plaine de l’Orbe, un sociologue. Nous sommes tou.te.s bénévoles.

 LBB: Dans les grandes lignes et avant de parler des chroniques, quand se présente un nouveau projet, comment procédez-vous ?

 JG: Une fois que l’on a rencontré un artiste, qui est venu ou que nous avons sollicité, nous nous mettons d’accord sur le projet qu’il a présenté, avec des exigences artistiques claires. On le rend attentif aussi à l’environnement dans lequel va se passer le projet, qu’il ne soit pas dans le voyeurisme, le misérabilisme, etc. Nous lui disons que les détenus n’ont pas l’obligation de parler des raisons de leur peine, mais que ce sont des choses qui se disent s’ils en ont envie.

Dans les prisons ce n’est pas le néant, il existe des cours ou autres, mais Prélude se différencie car nous tenons à garder une démarche de création artistique collaborative. L’artiste et les personnes non initiées, ici les détenus, vont travailler ensemble, le plus égalitairement possible. C’est là, l’un des enjeux de Prélude. Ceci animé et conduit par un artiste qui n’enseigne pas forcément par ailleurs.

Dans la pratique, nous nous mettons d’accord sur un projet avec ses exigences artistiques et sur l’élaboration d’un projet qui doit aboutir à un produit tangible et diffusable. Ce produit final ne peut être défini à l’avance. Une fois terminé, il sera diffusé, ceci est une autre exigence que nous avons pour nous-mêmes et un objectif pour tou.te.s. Nous tenons à pouvoir présenter un produit fini et diffusable, comme ce CD, pour les chroniques de l’ouest.

On présente d’ailleurs toujours le produit fini, même à l’intérieur de la prison. Durant la création, aucune réalisation n’est soumise à contrôle, à moins que le groupe choisisse de faire une présentation intermédiaire. Ceci est une ligne de fonctionnement à laquelle on tient aussi.

 LBB: Peux-tu nous dire en quelques mots quels sont les buts principaux de l’association ?

 JG: Prélude a pour but principal d’entrer en prison pour réaliser avec les détenus des projets et une création. Les enjeux se situent au niveau de la culture comme valeur, et de développer des savoir-faire.

Au-delà d’un but uniquement artistique, l’association entend produire de l’information autrement de la prison, depuis l’intérieur !

Elle vise à créer une circulation, un dialogue entre le dedans et le dehors, entre l’intérieur et l’extérieur, notamment en diffusant les réalisations et en suscitant la discussion. Le point précédent participe de replacer la prison dans la société sans être accompagné de discours ayant trait qu’à l’insécurité ou à la criminalité.

Projet

LBB: Tu disais fonctionner par étape, comment se passent la recherche de fonds et le démarrage du projet ?

JG: Nous cherchons des fonds auprès de fondations ou de donateurs. Les prisons ne donnent pas d’argent pour les projets. Depuis que j’ai rejoint l’association, en 2008, je m’occupe aussi de cela. Une fois que nous avons les fonds, nous commençons à réfléchir et décider à quelle prison ce projet convient. Les projets sont faits pour les détenus en exécution de peine ou semi-liberté ; ceci n’est pas un choix de notre part mais ces régimes de privation de liberté se prêtent plus à des projets qui peuvent être suivis du début à la fin. C’est assez compliqué, mais nous n’intervenons pas en préventive, où les affaires sont encore en cours.

LBB: Comment proposes-tu le projet à l’administration de la prison ?

Prélude arrive avec un projet clé en main, ce qui mène souvent les directions à accepter les projets. Ce qui est négocié souvent, ce sont les questions de sécurité, car sur place, quand on est dans le projet, on demande qu’il n’y ait pas de surveillants ni de travailleurs sociaux de la prison au sein du groupe qui s’engage dans le création. Pour nous, il s’agit de préserver la confidentialité et l’indépendance de la création. Après si le groupe décide de présenter quelque chose en cours, c’est possible. Mais effectivement nous dépendons du bon vouloir des directions. Et si ça les intéresse, on y va !

LBB: Et comment le présentes-tu aux détenus eux-mêmes ?

Cela dépend des prisons mais en général on va présenter les projets dans les lieux. Nous organisons des séances d’informations pour les détenus et le personnel. On rencontre les gens qui font le lien avec les prisons et les détenus aussi. C’est important de trouver un relais, une personne de référence, qui défendra notre projet, le fera vivre en notre absence et motivera les détenus.

LBB: Les artistes reçoivent-ils un salaire ?

JG: Les personnes qui conduisent le projet sont rémunérées. Nous adoptons le même fonctionnement qu’une compagnie de théâtre. C’est aussi pour montrer une exigence face à un métier, pour ce projet, comédiens et musiciens. C’est affirmer quelque chose face à la culture, ce n’est pas juste de l’animation.

LBB: Et les participants ?

JG: Les détenus ne reçoivent pas d’argent… mais c’est en question!

Cela dépend aussi des fonds que l’on a reçus. Cela pourrait exister. Je sais qu’il y a déjà eu une sorte de forfait de droit d’auteurs. Mais c’est très compliqué. Si on les paie, on aimerait le faire correctement. Les prisonniers sont payés si peu dans les travaux qu’ils font, que cela risque d’être compliqué à mettre en place. Il faudrait faire attention, cette question est problématique car ça peut ne pas aller contre l’organisation de la prison et créer une concurrence par rapport à celle-ci.

Chroniques:

LBB: Concernant les chroniques de l’ouest, comment est né ce projet et où a-t-il été réalisé ?

JG: Le projet est né de la rencontre entre deux comédiens en charge du projet, Valérie Tacheron et Olivier Mäusli, ainsi qu’Anne-Laure. Ils ont appris l’existence de l’association et ont voulu lancer un projet radiophonique autour de la thématique du Western.

Le projet a été mené sur 6 mois à l’Etablissement fermé de la Brenaz dans le canton de Genève. Il s’agissait de courtes peines et donc ce n’était pas facile pour la mise en place.

Il n’y avait pas de service social, que des permanences, ce qui ne nous a pas permis d’avoir un relais constant dans la prison.  Dans ces cas-là, le relais peut être administratif, comme la direction ou un chef de la sécurité.

Il a été difficile d’avoir des informations au début et nous n’avions pas accès aux détenus.

Aux Etablissements de la plaine de l’Orbe, l’équipe sociale adhère et défend la culture en prison et cet établissement a aussi une histoire riche par rapport au développement culturel en prison. Ils font beaucoup de choses et il y a un animateur à 20% qui fonctionne très bien… mais concernant le reste des établissements, rien n’est jamais acquis, on le sait !

Pour ce projet, on aurait pu juste donner des flyers mais on voulait rencontrer les gens et aller le présenter dans chaque secteur, alors que d’autres fois, on faisait des séances d’information plus générales. Chaque prison a son fonctionnement propre et donc ce que tu peux avoir “acquis” dans l’expérience d’une prison n’est pas forcément vrai pour une autre. En l’occurrence c’était une expérience pas évidente mais très intéressante.

 LBB: Ce projet justement, de quoi s’agit-il finalement?

 JG: C’est une création radiophonique, elle se rapproche des pièces radiophoniques. C’est du cinéma pour l’oreille.

Les comédiens ont choisi la thématique du Western pour les codes qui y sont associés. Ceci a permis d’aborder des thématiques qui peuvent nous toucher tous personnellement mais avec la distance liée au genre western qui utilise des codes très spécifiques. Il y a la liberté, le rapport à la justice, le héros, le bandit, la colonisation, etc.

Ils ont eu beaucoup de discussion autour de films et de thématiques.  Ils ont rejoué les scènes, etc.

Dans ce projet, il y a eu plusieurs étrangers en situation irrégulière qui devaient être expulsés et qui ne parlaient pas tous français. Certains l’italien, d’autres l’anglais, l’espagnol, l’albanais ou encore le roumain. Les intervenants étaient polyglottes et les échanges ont pu bien se passer. Ils jouaient avec les détenus tout en les cadrant et en les accompagnant. Certains venaient avec des idées précises, des textes, ou étaient moteurs de la création.

Ils ont construit 2 histoires de western en environ 7 épisodes et 3 autres pièces qui s’écartent du western. Un groupe a voulu aller plus loin et a pu s’approprier l’outil, et ça c’est intéressant aussi.

Les détenus qui participaient au projet avaient des peines courtes de 2-3 mois, ils ont dû être très réactifs. Certains sont partis, d’autres pouvaient arriver. Les participants pouvaient jouer, écrire ou aider en tant que techniciens.

Les groupes contenaient 5 détenus, maximum. Ce fut une condition imposée par la prison, pour des raisons sécuritaires.

Dans les participants, nous avons inclus une étudiante en anthropologie qui réalise son mémoire de master sur l’art en prison. Elle est venue en tant que participante et prête sa voix et sa plume aux créations. On ne voulait pas quelqu’un qui regarde juste dans un coin, on lui a demandé de participer au même titre que les détenus et elle a accepté.

Finalement, on a ce CD, on va essayer de le diffuser un maximum !

On va déjà donner l’objet de la création aux participants. Les chroniques ont passé à radio Cité Genève et vous pourrez donc les entendre vendredi au 2.21 en intégralité.

Le labo de la RTS a aussi manifesté son intérêt pour notre travail et le Canal Déchainé, canal vidéo interne de la prison des Etablissements de la Plaine de l’Orbe, va faire une émission sur le projet. Puis, vous pourrez assister à la diffusion une nouvelle fois à l’OBLO dans le cadre du festival OHRWURM, le 28 septembre 2013.

Nous vous attendons et nous réjouissons de vous retrouver pour le vernissage au 2.21 autour de la diffusion des Chroniques, suivie d’une discussion avec les intervenants et des participants.

Pour en savoir plus:

http://www.prelude.ch

Et pour écouter les Chroniques:

Radio Cité Genève (92.2 FM) est le partenaire de Prélude pour la radiodiffusion des Chroniques de l’Ouest. Réécouter l’émission société d’Anne-Catherine Clément diffusée le lundi 10 juin 2013. Radio Cité Genève diffuse l’ensemble des pièces sonores des Chroniques de l’Ouest les lundi 10 juin, mardi 11 juin, jeudi 13 juin à 20h15. Vous pourrez réécouter, durant plusieurs jours, l’ensemble des émissions sur le site de Radio Cité Genève.

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