CdL 5 : Emilien sur le terrain de chasse des grands fauves.

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Où l'on suit un protagoniste légèrement émotif en pleine jungle urbaine.

D’après le très sérieux site officiel de la ville de Lausanne, le XIIIème siècle, « [a]ménagé dans d’authentiques caves du XIIIe siècle, […] a été ouvert en 1971 à l’instigation d’un groupe d’étudiants de l’Université, désireux de créer un lieu de rencontre original. Voûtes, murs de pierre, éclairage tamisé, bancs en bois et fauteuils de cuir lui confèrent une atmosphère conviviale et intime. L’ambiance y est plutôt festive: Le XIIIe siècle possède en effet une piste de danse et organise des concerts, ainsi que diverses soirées à thème. » Il n’en avait guère fallu de plus à Emilien pour le décider à aller y traîner à la fois ses guêtres, le mal de crâne de la nuit précédente, et le poids des opportunités qui s’ouvraient à lui.

Il avait donc sorti de l’antique armoire de sa chambre d’hôtel une chemise noire rayée, un pull en laine à mi-chemin entre le classe et le ringard, et à enfiler le tout avant de tenter d’improviser une coupe de cheveux raisonnable malgré le miroir moucheté de la salle de bains. A demi convaincu qu’il était présentable, il quitta l’hôtel et se dirigea vers la vieille ville. D’après sa recherche d’itinéraire, il y avait deux chances sur trois pour qu’il se perde, peut-être plus pourvu qu’il tentât sa chance, ce qu’il fit avec plaisir, se disant qu’il n’y a pas meilleur où se trouver que perdu quelque part, lorsqu’on ne connaît rien de ce qui nous entoure. De la Place Pépinet, il emprunta la Rue Centrale, se rappelant vaguement qu’il cherchait un pont, trouva aux pieds dudit pont les escaliers fort raides, décida de continuer sur sa lancée puisqu’apparemment la rue Centrale, devenue Saint-Martin en douce, allait elle aussi dans la direction générale du « haut », puis fit presque un demi-tour complet dans une ruelle étroite et raide, qui semblait l’approcher de la cathédrale, et surtout l’éloigner d’une austère bâtisse qui, d’après un écriteau, abritait l’Office du Stationnement.

La ruelle, pentue et étroite, ne dégageait à son grand étonnement nullement l’impression d’un coupe-gorge, et même la perspective du virage suivant, dans lequel la possibilité d’une voiture signerait sans aucun doute son arrêt de mort, faute de visibilité, n’éveilla en lui qu’une sensation d’intense sérénité. De loin en loin, au fur et à mesure qu’il s’approchait de la vieille ville, lui parvenaient des voix qu’il ne chercha pas à distinguer. La cathédrale apparut soudain, éclairée de toute part. Il était près du but. Quelques ruelles, prises au hasard dans la vieille ville, lui firent se dire que le quartier était une vraie ménagerie, entre la Girafe, l’Eléphant Blanc, et le Lapin vert, qu’il se réserva pour plus tard dans la soirée. Il trouva enfin l’entrée de son lieu de pèlerinage, faillit s’assommer en empruntant les escaliers qui menaient à la lourde porte ferrée, puis pénétra dans l’ombre rassurante aux odeurs de houblon qui s’offrait à lui.

Le lieu possédait un indéniable cachet. Les gros murs de pierre brute, les poutres apparentes, le côté vieux bois et néons discrets, tout semblait dire : « Nous avons une histoire, mais nous servons aussi de la bière trop chère, comme tout le monde ». Bière trop chère qu’il s’empressa de commander au bar, avant d’entreprendre une exploration en profondeur du lieu. Il était vingt-et-une heures trente, à vue de nez et, verre en main, Emilien se perdit avec délectation dans les creux et les marches, dans les salles et les alcôves relativement dépeuplées, jusqu’à tomber nez-à-absence-de-nez avec un Smiley orange sur un t-shirt ayant connu trop de passages en machine.

Interlude :
Considérons un instant le comportement de l’homme dans son milieu naturel : le bar. Chaque table, chaque coin de bar, chaque espace, délimité par le dos des individus observés peut, pour le besoin de l’exercice, être considérée comme une tribu, un troupeau, une horde, une harde, une volée… Les dos tournés agissent comme une membrane poreuse, mais solide, qui délimite une organisation complexe. De temps en temps, un solitaire s’approche subrepticement de ladite membrane, pour reposer un instant ses pieds, pour demander l’accès à quelque ressource, ou parce qu’il a manifestement trop bu pour faire la différence entre sa propre fratrie et la plus proche. Le jeu de l’approche est subtil, hautement ritualisé. Il est facilité cependant par la connaissance préalable d’un ou plusieurs individus de la horde en question. Dans ce cas précis, Emilien pense connaître l’un des individus, mais la possibilité d’une méprise le plonge dans une perplexité qui lui a été inculquée dès l’écolage. C’était Yan Arbuste-Chébran pour Planète Animaux…

S’il s’avérait qu’il y avait, par hasard, à Lausanne, deux individus portant le même t-shirt, et l’ayant passé en machine un nombre comparable de fois, l’outrecuidance éhontée d’une percée de la membrane lui vaudrait sans doute un châtiment. En même temps, il aurait bien voulu avoir l’opportunité de remercier son bienfaiteur du matin. L’ampleur de son trouble augmenta encore lorsque, levant la tête, il découvrit un visage barbu qui lui souriait un mystérieux petit sourire, qui pouvait à la fois vouloir dire « T’es gentil mais tu dégages », « On se connaît », ou le grand classique « Tiens, voilà un gars », certes plutôt sympathique, mais complètement inutile dans le contexte actuel. Le sourire semblait en pleine conversation avec un grand type décontracté, à moitié affalé sur la table, tenant d’une main assurée un petit verre rempli d’un liquide clair. Emilien, interdit, réalisa qu’il avait interrompu brutalement un rite séculaire. Les deux hommes étaient, jusqu’à sa maladroite irruption dans le petit coin du bar, sur le point de trinquer. C’était foutu. Autant s’interposer entre les lions et le point d’eau.

Ses joues s’empourprèrent. Il hésita. Devait-il faire immédiatement demi-tour, tout en s’excusant de s’être interposé entre les chasseurs et leur proie ? Devait-il au contraire faire mine de trinquer avec eux avant de prendre part à la conversation ? Et est-ce que ce barbu, pour l’amour du Ciel, était bien son barbu de ce matin, il y a une éternité, quand la vie était simple et qu’il était seul ? Du regard, il fouilla le terrain qu’il s’apprêtait à envahir de sa présence, à la recherche d’un indice, n’importe quel indice, pouvant le mettre sur la voie. Las ! La table cachait intégralement le bas du corps de l’homme. Son bienfaiteur avait des chaussures reconnaissables entre mille, mais il avait très bien pu en changer, et de toute façon il ne les voyait pas ! Et ce type qui le regardait en souriant mais qui ne disait rien. Salaud ! A quoi tu joues ? Tu te prends pour qui avec tes haribos et tes baskets jaunes ? Quelle idée j’ai eue de venir ici ce soir ? C’est nul, Lausanne ! Ses oreilles bourdonnaient, sa respiration était hachée, une goutte de sueur s’insinua, insulte suprême, le long de sa tempe droite.

Un tintement lui parvint, les deux hommes vidèrent d’un trait leurs verres, rognèrent chacun une rondelle de citron, grimacèrent à l’unisson, et le smiley se leva, découvrant une paire de baskets jaunes, et tendit une main vers Emilien, qu’il faillit prendre et baiser en tombant à genoux, tant elle lui semblait être celle de la Providence incarnée. L’épisode avait dû, en tout et pour tout, durer quatorze secondes, documentaire animalier compris. Emilien expira enfin.

« Max, fit l’homme au smiley, et ça, c’est Samuel. Tu connais la différence entre un groupe et une série ? »

Arnaud

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