Le romand pour les nuls – leçon IV

Posté dans : Culture | 9
Les francophones non-helvétiques imitent souvent l’accent suisse. Mais savent-ils parler le « suisse » ? Voici quelques notions à destination des voyageurs de passage à Lausanne…

Et nous voilà repartis pour une leçon de romand ! Pour ceux qui ne sont pas à la page, allez rattraper votre retard en lisant la première leçon, la deuxième leçon et la troisième leçon.

Entrons directement dans le vif du sujet. La dernière fois, je vous avais parlé d’une particularité de prononciation typiquement belge : le « ui » en « oui » (« pouisque », « houit », etc.). Restons dans le même domaine avec la prononciation du « w », sujet qui sépare les belges et les romands. En Wallonie, il y a des wagons qui roulent dans les W.C. en discutant les concepts de la sociologie wéberienne. Tous ces mots sont prononcés avec un joli “ou”, ce qui est bien légitime. Si c’était pour prononcer “v”, on aurait mis un “v”, l’alphabet n’est pas si bête que ça tout de même. En France et en Suisse, on assure qu’en Vallonie, il y a des vagons dans les V.C. véberiens.

Qui a tort, qui a raison, difficile à dire. Appartenant à l’équipe belge sur ce coup, j’aurais tendance à dire, comme plus haut, que les “w”, ce n’est pas pour les chiens et que si on a pris la peine de les inventer, ce n’est pas pour les prononcer en fades “v”. Mais comment expliquer cette différence? J’ai une hypothèse, assez farfelue, mais qui peut tenir la route. En France et en Suisse, la langue germanique de référence est l’allemand, qui prononce les “w” comme des “v”. Ainsi, le teuton vous signifiant qu’il n’a pas compris que ce que vous venez de lui énoncer vous lancera un court mais suffisant “Was?” (prononcé [vas]). La concision allemande est magnifique.

En revanche, en Belgique, la langue germanique de référence est le néerlandais, qui prononce lui les “w” en “ou”, comme dans “Wanneer wou jij de wagen wassen?” (une récompense à qui me trouve la traduction). Et donc, il se pourrait que d’un côté, on s’inspire de l’allemand pour prononcer les “w” comme des “v”, et de l’autre, on s’inspire du néerlandais pour les prononcer comme des “ou”. Ceci ne reste qu’une tentative d’explication. Petite exception à cette règle : les mots d’origine anglaise comme « week-end » ou « chewing gum » sont prononcés avec « ou » en France et en Suisse. En tout cas, vous voilà prévenus ; ne vous étonnez donc pas si vous entendez un belge dire « oué-cé », « bé-hem-oué » et « vé-oué ».

Ceci étant dit, les romands ne sont pas en reste de prononciations bizarres. Ainsi, on entendra régulièrement « le coûte » pour « le coût » et « le toute » pour « le tout ». Tout aussi surprenant pour un étranger francophone, le mot « stand » d’origine anglaise, désignant une échoppe ou un simple point d’information lors d’un évènement, est prononcé « stan » (en France et Belgique, on dira « stand », en prononçant le d final). Une télé est prononcée « tèlè », et une bagnole avec le même o qui se trouve dans « gnôle ». Et demandez à un genevois de prononcer « ta gueule », vous allez bien rire.. Enfin, on entendra régulièrement « il faut que ça soïe » et « une bonne journéïe »… tout à fait charmant !

Voici maintenant les nouveaux mots de romands de la semaine :

1)      « un cornet » : signifie un sac, un sachet. La première fois que la caissière de la Migros m’a demandé si je voulais un cornet, je me suis demandé s’il y avait un concours et que j’avais gagné une glace…

2)      « une action » : une promotion dans les supermarchés. Si vous lisez quelque part « cette semaine, dans votre Coop, les pieds de porc sont en action ! », ne prenez pas peur, vous ne risquez rien.

3)      « mailler » : râler, rouspéter. Les genevois ne sont jamais contents, ils maillent tout le temps.

4)      « une petée » : beaucoup, une chiée. Il y avait une pétée de monde à la foire du Valais.

5)      « une fourre » : une couverture, une housse, une boîte. J’ai perdu la fourre de mon cd des Young Gods.

6)      « le cheni » : le désordre, le bordel. La place de la gare à Genève, c’est un vrai cheni.

7)      « une course » : une excursion, une sortie. Je vous avais dit que les courses pour faire des achats peuvent se dire « commissions » en Suisse, mais il existe également un autre sens à ce mot. Une fois par an, on fait une course en montagne avec le bureau.

8)      « j’ai eu fait » : j’ai fait. Dernier mais non des moindres de cette liste, voilà un helvétisme qui fait mal à la grammaire. Mes oreilles en souffrent encore. En français, il y a un temps qui s’appelle le passé composé. On le crée en ajoutant un auxiliaire (être ou avoir) à un participe passé. Ainsi, on dira : « hier, j’ai pris le bus ». En Suisse romande (mais également en France), il est possible d’avoir deux participes passés. Les grammaires qui se respectent appellent cela du passé « surcomposé ». Une telle forme est utilisée pour qualifier une action assez longue ou répétitive dans le passé, mais qui est terminée maintenant : « quand j’étais petit, j’ai eu pris le car postal pour aller à l’école ». En français, on utilisera l’imparfait (« je prenais »). En suivant cette règle, il serait donc possible d’entendre une phrase du style « je n’en ai plus maintenant, mais quand j’étais petit j’ai eu eu un chien. » Décidément, le romand a ses raisons que la raison ne connaît pas…

C’est sur ces considérations grammaticales que je vous laisse. Rendez-vous à la prochaine leçon !

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Etienne

9 Responses

  1. Laurent K
    | Répondre

    “J’ai eu fait” est un passé surcomposé (dixit une amie linguiste)
    Le chenit s’écrit avec un t. Petit détail amusant, c’est le nom d’une commune à côté de chez moi…

    (voir ici)

    • yann_marguet
      | Répondre

      “J’ai eu fait” est un passé surcomposé (dixit une amie linguiste)”… Dixit le rédacteur également, si vous regardez bien.

      Dans la famille des mots dont on prononce la dernière lettre alors qu’elle est muette dans les 99.9% du monde connu, j’en ai un dont je ne sais pas si l’origine est romande ou plus spécifique à mon bled d’origine (Sainte-Croix). Ainsi, on pourra entendre au détour d’une étroite venelle pavée, devant le standE de Lucas Poisson pendant le marché du samedi matin: “Ch’u été acheter d’la viande pour la broche chez Junod, pis j’ai profité pour y prendre des tranches d’jambon, pasqu’c’était tout gratuitE”.

      Inutile de préciser que je n’ai jamais adhéré à une telle connerie, parce qu’il faut quand même aller le chercher celui-là, kémême!

  2. Mathieu-thieu
    | Répondre

    J’annonce “quand laverais-tu la voiture ?”  pour Wanneer wou jij de wagen wassen ?… J’ai gagné quoi ? 

    Concernant notre petit problème avec la forme “j’ai eu fait”… l’explication “passé surcomposé” me parait totalement adéquate. En effet, le passé composé français est déjà une forme du verbe “avoir” avec un participe, formule assez complexe qui s’est substituée au “parfait” du latin : ainsi, au lieu de “uicit hostem”, “il a vaincu”, on trouve en latin post-classique “habet hostem uictum”, ‘il a son ennemi vaincu”, “il tient son ennemi comme étant vaincu” si vous voulez… Cette périphrase est moche, mais elle est bien pratique : il suffit de savoir conjuguer “avoir” et c’est parti ! plus besoin de connaître le parfait de chaque verbe… Ainsi le passé composé naquit par fainéantise, comme toute chose au fond*… Pour revenir à “il a eu fait” donc, c’est comme qui diraît un passé composé composé, avec deux auxiliaires comme tu le dis si bien… mais y a peut-être une autre hypothèse…  Et si ce deuxième auxiliaire “eu” était, non pas un doublon du premier “habere = avoir”, mais son homonyme “eu” issu de “habere = se tenir à, traiter de…”  Hum ?

    * c’est d’ailleurs pour ça que le passé simple est mené lentement vers sa perte, concurrencé qu’il est par le passé composé qui outrepasse ses fonctions syntaxiques essentielles…le Saligaud !

    • etienne_doyen
      | Répondre

       
      Bien vu Mathieu, traduction correcte. Tu gagnes toute ma gratitude et reconnaissance. Mais je te soupçonne de connaître un peu de flamand, auquel cas c’est pas vraiment du jeu.

      Merci pour les éclairages sur le passé surcomposé. Pour continuer la discussion, vous pouvez taper “passé surcomposé” sur Google, plein de jolies choses apparaissent. J’ai choisi pour vous ce lien. On y apprend que le passé surcomposé tend à remplacer le passé simple, qui disparaît à l’oral, et qu’il existe depuis le 13ème siècle. Apparemment, les linguistes ne parviennent pas à dire si c’est grammaticalement correct ou non. Bon je vais.. prendre une aspirine.

      • Mathieu-Thieu
        | Répondre

        En linguistique, y a pas des trucs faux et des trucs corrects…Si un mode, un temps ou une connerie quelconque est adoptée par l’usage, elle devient de facto un fait de langue… Les notions de “correct” ou “incorrect” sont du ressort des académies, et je ne sais pas si la Suisse a une culture de l’académisme en langue… C’est plutôt un truc de Français*…

        Par contre, tu pourrais dire si ce passé surcomposé est lié à niveau de langage particulier (populo ? seulement oral ? autre ?)

        Ciüss

        *ceux-là !

        • etienne_doyen
          | Répondre

          Selon moi, il s’agit surtout d’un usage oral. Il ne me semble pas lié à une classe sociale, et on peut l’entendre en ville comme à la campagne. D’une personne à une autre, le recours à  cette forme est exptionnel ou courant..

      • Steph
        | Répondre

        Bonjour,

        Tenter d’expliquer l’origine de la prononciation [ou] du w en Belgique est une gageure ! A ce propos, le w se prononce certes [ou] en Belgique, chez les Wallons comme chez les Bruxellois et les Flamands… mais pas aux Pays-Bas, où il est prononcé comme en Allemagne, en France et en Suisse par exemple, à savoir comme un v. Le mystère demeure donc 🙂 Signalons tout de même au passage que, si l’on tenait à être rigoureux quant à la prononciation de l’abréviation W.C., il conviendrait de prononcer “double V C”.

  3. Dzakyem
    | Répondre

     Bonjour,
    Une partie des particularismes que vous mentionnez, vient de la langue qui était parlée tout autour du Mont Blanc et aussi dans le canton de Vaud, l’arpitan (ou ‘francoprovencal’).

    C’était la langue parlée dans tout le canton de Vaud jusqu’en 1806
    où on a commencé à l’interdire dans les écoles de Lausanne
    (suites de la révolution français et de son esprit ‘d’ouverture au monde’…)

    – journéïe = dzornâïe
    – cheni = écrit en patois ‘chenit’
    – j’ai eu fait = temps souvent utilisé

    Plus de précisions sur http://www.patoisvaudois.ch
    + entendez des patoisants qui conservent encore leur langue ancestrale
    et chantante.

    A revère !

  4. Lucas
    | Répondre

    Précision:
    Tu évoques la foire du valais dans ton exemple pour le terme “pétée”…il existe un autre sens au terme “pétée”: “je me suis pris une sacrée pétée au comptoir (terme que les valaisans utilisent pour désigner la foire du valais)”!
    Il y a d’ailleurs deux vidéos de MC Giroud qui ont un lien direct avec cette problématique: tape “giroud pétée” et “giroud comptoir” sur youtube!
    Si t’es habitué à l’accent lausannois, possible que tu comprennes pas très bien, pasque le type force un peu son sccent valaisan!
    🙂

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