Le resto Les Bosquets: un mélange de genres qui fait du bien

Pour notre toute nouvelle série intitulée « L’esprit des lieux », consacrée aux bars, restaurants et autres commerces lausannois que nous fréquentons régulièrement, mais dont nous ignorons l’histoire, je me suis rendu au restaurant vietnamien Les Bosquets, sis à l’avenue d’Echallens. Ce bistrot de quartier est un lieu aussi touchant qu’attachant, qui offre aux yeux, aux oreilles et aux papilles un mélange de genres sans pareil et sans compromis. Petite visite d’une oasis d’authenticité et d’innocence qui fait du bien.

Lorsque, en ce lundi midi tout printanier, je gravis les quatre marches qui mènent aux Bosquets, je trépigne d’impatience : que me réservent aujourd’hui Les Bosquets ? La réponse ne se fait pas attendre. Sirotant son espress’ sous sa moustache caractéristique, Jean-Raoul Schopfer, le vrai, l’unique, est assis à l’une des tables à nappe blanche plastifiée. Les Bosquets ont aujourd’hui décidé de se montrer généreux. Comme il est d’usage dans cette brasserie centenaire, nous engageons rapidement la conversation. « C’est la première fois que je mange ici. Je viens de faire une petite vidéo de dix minutes. L’ambiance est sympa et quinze francs pour dîner, c’est pas cher. » « …Et délicieux », acquiescé-je.

Petit maneki-neko sur la tireuse à bière.

Autour de nous, aujourd’hui, il n’y a pas foule. Outre Jean-Raoul et moi-même, un autre client vient de prendre place en salle. Cinq-six habitués – qui n’ont pas l’air d’en être à leur première bière – sont quant à eux assis sur la petite terrasse, autour d’une table ronde. J’en profite pour admirer le cadre unique qui m’est offert. L’architecture intérieure a tout du restaurant traditionnel lausannois : des boiseries, du zinc, des photos noir blanc des premières années du restaurant et, surtout, une atmosphère accueillante et l’âme d’un lieu qui a vécu. La décoration, en revanche, tranche de manière surprenante : des maneki-neko (sorte de chats porte-bonheur d’origine japonaise) et d’autres bibelots vaguement asiatiques trônent au-dessus du bar, des bambous ornent les coins de la salle, de larges tableaux aux motifs chinois parent les murs et des guirlandes plus très lumineuses pendent aux cadres des fenêtres. Le tout sur un fond continu de chansons françaises retro made in Nostalgie. La carte non plus ne semble s’embarrasser d’aucune étiquette et propose, notamment, bò bún, raclette, nems et fondues.

Mme Leu observe souvent sa clientèle mastiquant des pistaches.

Assise à une petite table à côté du bar, la patronne observe ses clients en dodelinant de la tête, le regard espiègle et le sourire aux lèvres. Bien décidé à en savoir davantage sur son commerce, je m’avance vers elle et l’interromps dans sa nonchalante mastication de pistaches. Mme Leu gère le restaurant avec son mari et sa sœur depuis plus de quinze ans. Arrivée en Suisse en 2001, elle a d’abord été employée dans les cuisines du restaurant Indochine, également sis à l’Avenue d’Echallens. « Avant ça, j’ai travaillé plus de vingt ans dans un hôtel au Vietnam. C’est là que j’ai tout appris. » Quand, en 2003, sa sœur et Bertrand, son beau-frère, lui proposent de reprendre les Bosquets, à quelques dizaines de mètres de là, elle n’hésite pas une seconde. « C’était pour nous l’occasion rêvée de gérer notre propre commerce. »

Mme Leu m’offre une bonne binche.

A leur arrivée, ils décident de repeindre l’entrée, les murs et les boiseries. « C’est Daniel, un de nos habitués, qui s’en est chargé. » C’est mon jour de chance, il commande justement une bière au bar et propose de m’en dire davantage sur l’histoire du lieu. « Avant les Leu, Les Bosquets ont été tenus par un couple homo, m’explique-t-il. Ils ne sont pas restés très longtemps. Je me rappelle, avant eux, un Suisse et une Brésilienne, et auparavant un Italien. » Plus avant dans le temps, ses souvenirs sont flous. « Je crois me rappeler deux nanas à la fin des années huitante. » « Mais pas des gouines ! », s’empresse de préciser son rutilant acolyte. Je n’en saurai pas davantage. Une chose est sûre, le bâtiment est plus que centenaire. Daniel se penche sur les photos noir et blanc accrochées au mur, sous un bouddha zen. « Elles datent de la fin du XIXe siècle. Le bâtiment à l’époque était bien seul au milieu des champs. »

L’oreille attentive, Mme Leu ne se départ pas de son sourire. Les habitués semblent ici en savoir davantage sur l’histoire du lieu que la famille Leu elle-même. Il ne fait en tout cas aucun doute qu’ils appartiennent à l’âme des Bosquets. Uyên, la sœur de la patronne, employée au service, me tend un livre. « C’est un album photos réalisé par les habitués. » Intitulé Il était une fois les Bosquetsil rassemble des portraits de clients agrémentés de commentaires mordants. Je reconnais Mme Leu, sa sœur, Daniel et d’autres personnes assises en terrasse. « C’est comme une famille, ici », lance la serveuse, les yeux rieurs. « On met une croix sous la photo quand un client meurt », explique-t-elle. Certaines croix, biffées après coup par une autre main, laissent songeur…

Le resto Les Bosquets ne paie pas de mine et c’est peu dire. Mais il offre, à chacune de mes visites, un mélange incongru de familiarité et de dépaysement, un exil inattendu pour apprécier le moment présent.

 

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