Fête du Slip 2017 : Le cinéma pornographique interroge jusque sur les bancs des Universités

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Maître d’enseignement et de recherche à la Section de cinéma de la Faculté des lettres de l’UNIL, Charles-Antoine Courcoux nous a accordé un entretien concernant sa participation à la Fête du Slip où il va siéger en tant que membre du jury pour le Slip d’or 2017.

Charles-Antoine Courcoux participe pour la première fois activement à la Fête du Slip. Mais cela fait déjà trois ans qu’il fréquente la manifestation en tant que festivalier. Il a découvert l’événement via des affiches placardées à l’Université de Lausanne. En 2014, il était allé notamment voir un film documentaire qui réunissait plusieurs féministes américaines dont des théoriciennes du cinéma qu’il connaissait de par son métier. Il a aussi rencontré Viviane Morey, co-directrice du festival, il y a quelques années, et Stéphane Morey lors d’un colloque qu’il avait organisé en 2015. Ce colloque, qui portait sur la question du rôle politique du regard dans les représentations filmiques de genre (au sens de gender), avait notamment été marqué par une conférence de Linda Williams, professeure à Berkeley et auteure de la première étude universitaire de grande envergure sur le cinéma pornographique.

Quand on lui demande pourquoi il a accepté de participer au jury du Slip d’or, il me dit que c’était “une invitation aimable, surtout du moment que je suis moins un spécialiste du cinéma pornographique que des recherches académiques qui se penchent sur ce genre filmique. Et puis j’étais curieux d’y participer car cela me donne aussi la possibilité de découvrir une production pornographique résolument contemporaine et qui se veut, en l’occurrence, souvent en marge des conventions associées à la production « dominante »”. D’ailleurs, l’an passé, M. Courcoux a dispensé ce qui constituait sans doute, à sa connaissance en tout cas et dans le paysage universitaire suisse, le premier enseignement entièrement centré sur l’étude du cinéma pornographique (communément appelée « porn studies »).

D’après le chercheur lausannois, « les études sur la pornographie en tant que genre cinématographique émergent aux Etats-Unis au seuil des années 1980, à la suite de la publication de recherches et d’essais qui participent peu ou prou aux « pron wars », c’est-à-dire les débats qui, à compter de la seconde moitié des années 1970, opposent les féministes « abolitionnistes » aux féministes « pro-sexe » sur la question du statut, de la diffusion et des effets du cinéma pornographique. En 1989, la parution de l’ouvrage fondateur de Linda Williams Hard Core : Power, Pleasure, and the « Frenzy of the Visible » renouvelle en grande partie les questions attachées à ce genre filmique. L’analyse de Williams rompt en effet avec le clivage « condamnation/célébration » des querelles qui animent alors encore les milieux féministes et amorce le processus de légitimation qui permet à cette perspective de recherche de prendre son essor au cours des décennies suivantes. Dans le cours-séminaire que j’ai proposé, on a cherché à interroger la formation et les transformations de ce champ d’études. A partir de la lecture critique de certains des textes-clés qui ont constitué les jalons de cet axe de recherche interdisciplinaire, les étudiantes et les étudiants du cours ont été conduits à identifier quelles avaient été les conditions d’apparition de la pornographie comme objet d’investigation scientifique, quels avaient été les partis pris méthodologiques des porn studies, quelles avaient été les questions soulevées par cet objet singulier et les obstacles propres à son étude. »

Charles-Antoine Courcoux relève à ce titre que l’absence d’archives en matière de cinéma pornographique, qui est dû en grande partie à la clandestinité mais aussi au caractère « amateur » des productions des années 1910 à 1960, constitue un bon exemple du type de difficultés rencontrées par toute chercheuse ou chercheur qui ambitionnerait de faire l’histoire de ce genre. « Il faut pouvoir aller les chercher les sources dans des archives très spécialisées comme l’Institut Kinsey aux Etats-Unis ou des collections privées. D’ailleurs, pour les besoins du cours, c’est Linda Williams qui a eu la gentillesse de nous prêter les copies de films qu’elle avait rassemblées dans le cadre de ses travaux ».

De manière plus générale, M. Courcoux s’intéresse au cinéma en tant que phénomène de société. Il étudie la part que le cinéma prend dans la production, la légitimation mais aussi parfois la remise en cause des normes socioculturelles et notamment en matière de genre et de sexualité. « Mon intérêt pour une manifestation comme la Fête du slip vient certainement aussi de là. J’ai vécu mon adolescence dans un contexte marqué par les discours stigmatisants associés à l’épidémie du SIDA et on imagine mal l’organisation d’un tel événement à cette époque. La tenue de la Fête du slip, qui situe clairement dans le sillage de la mouvance nord-américaine « pro-sex », est intéressante non seulement par son exploration de ce qui est encore littéralement « obscène » dans la sexualité (c’est-à-dire tout ce qui doit demeurer « à côté de la scène », hors de l’espace publique), mais aussi comme signe des temps, du fait que, en matière de sexualités, les lignes ont et continuent toujours de bouger. »

En lien avec l’analyse plus « cinématographique », M. Courcoux nous parle des recherches des années 80 et 90 qui ont montré que les films dits pornos sont en fait très construits et qu’ils répondent à des codes précis. Le lieu commun selon lequel « quand on a vu un film pornographique, on les a tous vus » est, selon lui, battu en brèche par ces recherches. « Avec les étudiantes et les étudiants du cours de l’an passé, on a pu constater à qul point qu’il s’agissait d’un cinéma qui avait une histoire, et que cette histoire était formée par des productions très variées dans l’espace et dans le temps, ne serait-ce qu’en raison de la diversité des enjeux qu’il traite et des publics auxquels il s’adresse avec, par exemple, des films lesbiens, gays, hétérosexuels, mais aussi sadomasochistes. Et c’est, entre autres, cette diversité que l’on retrouve à la Fête du Slip. »

Durant le Festival, M. Courcoux va se laisser guider par sa curiosité. Il recommande la librairie Humus et passera voir les projections films en plus, évidemment, de celles du Slip d’Or.

 

Quelques références bibliographiques:

Cultures pornographiques, Florian Vörös, éditions Amsterdam

Hard Core : Power, Pleasure, and the “Frenzy of the Visible”, Linda Williams

L’amour des femmes puissantes: Introduction à la viragophilie, Noël Burch, Epel Editions

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