Lausanne, l’oasis des mendiants ?

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L'oasis des mendiants est un film documentaire qui raconte la situation des mendiants roms à Lausanne, ainsi que les réactions de la population et de ses autorités au travers de l'initiative pour interdire la mendicité "par métier". Carole Pirker et Janine Waeber, les réalisatrices, ont répondu à mes questions.
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Quelques-uns des protagonistes principaux de L’oasis des mendiants

L’oasis des mendiants m’a laissé une impression étrange : autant j’ai apprécié le film et la justesse du ton, autant je m’interrogeais sur les effets politiques qu’il peut avoir. Notamment parce qu’on devrait voter cette année sur une initiative de l’UDC demandant l’interdiction totale de la mendicité dans tout le canton. En tout cas, Carole Pirker et Janine Waeber, les réalisatrices, ont réussi l’exercice difficile de proposer un récit humain qui évite le misérabilisme et ne se posent pas en donneuses de leçon. On découvre la réalité des mendiants roms dans leur difficultés à trouver un endroit où vivre et dormir mais on voit aussi leurs moments de détente, de joie et de rires. On suit également le sergent de la police lausannoise qui est nommé médiateur entre les autorités et les roms, on le voit s’intéresser aux situations et aux parcours, mais on le voit aussi faire appliquer un règlement strict sur les emplacements autorisés pour mendier. C’est un numéro d’équilibriste délicat mais dont le résultat apparaît presque naturel et est susceptible de plaire à tout le monde, aux défenseurs comme aux détracteurs, comme le racontent les réalisatrices.

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Moment de détente à Vidy

LBB : Comment est né ce projet ?

Nous avons été interpellées par la disproportion entre le nombre de Roms présents à Lausanne – entre 40 et 100 personnes – et l’ampleur de la polémique suscitée par leur présence. Pourquoi, dans cette ville de 140’000 habitants, une petite centaine de mendiants roms déchaînetelle autant de passions? Il y avait aussi le fait que parmi la population, au sein de la classe politique ou dans les médias, la polémique entre opposants et défenseurs des Roms était alimentée par de nombreux préjugés à leur égard.

Quelles sont les raisons qui vous ont amenées à choisir cette thématique? 

Notre envie était de confronter la réalité vécue par les mendiants roms au débat politique et citoyen initié par leur présence et largement commenté dans les médias. Par ce biais, nous souhaitions questionner les préjugés et stéréotypes qui alimentent notre regard et influencent notre comportement à l’égard des Roms. Ceux-ci sont la plupart du temps décrits en des termes extrêmement négatifs, les mythes et les préjugés à leur sujet sont rarement remis en question. Nous avons voulu y voir clair et aller à leur rencontre, sans ces à priori qui s’interposent habituellement entre eux et nous.

Le sergent Glassey a été nommé médiateur entre les mendiants roms et les autorités lausannoises
Le sergent Glassey a été nommé médiateur entre les mendiants roms et les autorités lausannoises

Comment s’est passé l’accès à votre terrain ? Vous êtes allées sur place et avez rencontré les gens, ou vous êtes passées par la police et en particulier le sergent Glassey ? 

Nous sommes allées à leur rencontre aux Prés-de-Vidy, dans les cabanons qu’ils occupaient avant qu’ils ne soient détruits sur ordre de la Municipalité et avons fait connaissance. Nous leur avons expliqué notre projet et avons insisté sur le fait que nous souhaitions leur donner la parole sur ce qu’ils vivent à Lausanne (60 h de rush traduits du romani en français avant le montage).

Et vous avez été facilement acceptées ? Que ce soit du côté des autorités ou de celui des roms et de leurs défenseurs ?

Les autorités ont joué le jeu et nous avons pu suivre leur travail, celui de la police en particulier. Avec les Roms, cela a pris du temps. Certains venaient de France et avaient vécu des expulsions de camp. Ils étaient légitimement méfiants, vu le traitement médiatique qui leur avait été réservé. Costel, devenu avec sa famille l’un des protagonistes du film, a aussi facilité notre approche. Les Roms que nous avons côtoyé et filmé ont donc compris le sens de notre démarche et ont souhaité y participer.

Votre film donne beaucoup la parole aux mendiants et à quelques acteurs politiques, sans jamais donner d’indication au spectateur (pas de voix off ni de sous-titre pour présenter qui que ce soit). Quelle était votre intention en procédant ainsi ?

Nous avons opté pour le langage du documentaire d’immersion, et développé notre récit à partir de situations vivantes. Notre intention était de ne pas orienter le regard du spectateur, mais de proposer une trame narrative suscitant un questionnement, et qui permette à chacun, en toute liberté, de reconsidérer ses propres croyances et valeurs par rapport à la mendicité et à la présence des Roms à Lausanne.

Ce n’est pas un film sur la seule réalité lausannoise mais sur toute ville d’Europe de l’Ouest confrontée à la même situation, car la peur de l’étranger et le rejet de la misère sont universels. Suivre les étapes et l’aboutissement de l’initiative interdisant la mendicité «par métier» nous a permis de mettre en lumière le mécanisme de pression de l’opinion publique sur le politique et les médias, ainsi que le rôle qu’y jouent les préjugés.

Sans s’attarder sur l’étiquette politique des interlocuteurs, nous avons voulu mettre l’accent sur l’argumentaire justifiant ce mécanisme d’exclusion, et attirer l’attention du spectateur sur la manière dont cette « question rom » (comme d’autres thématiques en lien avec l’immigration) est instrumentalisée par certains politiciens. Les stéréotypes trouvent un écho à gauche comme à droite : la politique du socialiste Manuel Valls à l’égard des roms en France en est une illustration.

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Véra Tchérémissinoff, fondatrice de l’association de défense de roms “Opre Rrom”

Dans le film, on suit l’initiative pour interdire la mendicité par métier, finalement retirée suite à l’acceptation du contre-projet de la municipalité. Vous en montrez les côtés ridicules, mais concrètement, quel effet est-ce que ça a eu ? Est-ce qu’on peut mesurer un impact sur le nombre de mendiants, par exemple, ou sur les situations des familles ? Est-ce que vous constatez une différence, 2 ans plus tard dans le regard porté sur les roms par les autorités et la population, et inversément?

Suite à l’introduction du nouveau règlement de police lausannois, en mai 2013, les mendiants roms sont moins nombreux en ville. Les Lausannois se montrent moins généreux, selon leurs dires, et plus intolérants. Les amendes pour «mendicité non conforme», qui découlent du contre-projet de la Municipalité, se sont ajoutées à celles pour «camping illégal». Or, les mendiants gagnent aujourd’hui entre 7 et 20 francs par jour, et ces amendes, qu’ils ne sont pas en mesure de payer, peuvent se transformer en peine de prison ferme en cas de récidives, et aboutir à une expulsion du territoire suisse. Résultat, ils vivent aujourd’hui plus qu’hier dans la peur de la prison et le stress.

La municipalité a proposé de règlementer la mendicité, notamment en interdisant de mendier à proximité des commerces, bancomats et horodateurs (parcmètres)
La municipalité a proposé de règlementer la mendicité, notamment en interdisant de mendier à proximité des commerces, bancomats et horodateurs (parcmètres)

Quelles solutions suggèreriez-vous à la municipalité lausannoise après avoir suivi les problèmes de la mendicité d’aussi près ?

La Municipalité pourrait reconsidérer sa politique d’amendes à l’égard des mendiants, et constater à quel point celle-ci est contre-productive : coûteuse pour le contribuable sans rien solutionner au problème des Roms. Elle pourrait ensuite informer la population lausannoise que les Roms qui viennent ici souhaitent travailler, en lançant un appel aux Lausannois. Car leur proposer, même à court terme, un petit boulot en toute légalité, pourrait les aider à sortir de la mendicité.

La scolarisation des enfants roms est l’une des conditions sine qua non à une véritable inclusion sociale. Dans cette optique, la Municipalité a démarré en février 2014 la scolarisation de quelques enfants roms, mais à condition que les parents aient un logement. Ceci rend très précaire leur avenir scolaire. La Municipalité pourrait donc réfléchir à une solution d’hébergement pérenne pour les familles des enfants qu’elle scolarise.

Elle pourrait plus largement se pencher sur les problèmes de logement accablant les personnes sans revenus à Lausanne, dont les Roms, et pourquoi pas réfléchir à des modes de logement d’urgence modulables et participatifs – il existe des projets architecturaux tout à fait novateurs dont certains ont été réalisés en banlieue parisienne ou en Allemagne notamment – qui permettent d’éviter de se retrouver avec des campements insalubres aux périphéries des villes, et donnent un cadre de vie décent à ces personnes, ce qui facilite leur réinsertion.

La Municipalité pourrait également réfléchir à l’aide qu’elle apporte à la Roumanie, en ciblant plus particulièrement les villages d’origine des Roms présents à Lausanne.

Ceci dit, le défi de l’intégration des Roms doit avant tout se jouer au plan roumain et européen et comme le montre le film, la volonté politique se mesure à l’aune de la pression qu’exerce sur elle l’opinion publique. Et tant que celle-ci restera dans une vision négative des Roms, tant que la barrière des préjugés ne sera pas tombée, leur intégration sociale restera très difficile partout en Europe.

Les zolies montagnes, un gazon méticuleusement entretenu, et des gens qui font un peu chenit dans le paysage pour une partie de la population…

LBB : Une question à laquelle vous auriez aimé répondre si elle vous avait été posée ?

Les réalisatrices : Est-ce qu’on vous a reproché d’avoir choisir un camp ou l’autre?

Aucun des spectateurs qui l’ont vu, que ce soit à Biarritz (FIPA), à Genève (FIFDH) ou à Lausanne ne nous a reproché cela. Le politicien Mathieu Banc – PLR et auteur de l’initiative «Stop à la mendicité par métier!» -, a trouvé que notre traitement était équilibré. Selon le policier et médiateur Gilbert Glassey, interrogé par la presse: «Le film offre une bonne vision des conditions que les Roms vivent au quotidien, du travail de la police et des autorités». Enfin Costel, un protagoniste rom, a répondu récemment à une journaliste«Ce film montre notre vie, toute la vérité.»

L’Oasis des Mendiants est visible au Capitole, la plus belle salle de Suisse.

Copyright photos Productions JMH, tous droits réservés

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