Lausanne, de crimes en châtiments

La nouvelle exposition du Musée Historique de Lausanne est aussi déroutante et mystérieuse que l'est son affiche. Reprenant le titre du célèbre roman du non moins célèbre auteur russe, "Crimes et Châtiments" nous propose une plongée dans la Lausanne meurtrière, transgressive et judiciaire, que peu connaissent. Visite guidée.

Crimes et ChâtimentsUne rue sombre et glauque passée en négatif ; des immeubles aux angles fuyants, dont la perspective nous étouffe ; au fond, une silhouette qui se retourne vers nous, comme prise sur le fait ; et au milieu de tout ça, un bandeau jaune violent qui assène ces mots éternels : Crimes et Châtiments.

Ma première réaction à la vue de l’affiche fut cette question : Y a des crimes à Lausanne ? Ayant toujours vu notre très chère ville comme familiale, calme et remplie des meilleures intentions, la question de la criminalité lausannoise m’était toujours passée très loin au-dessus. Mais titillé par ce visuel et ce titre évocateur, je ne pouvais plus ignorer son existence. Dès lors, je devais en avoir le cœur net. Sans perdre une minute de plus, mes pas me guidèrent jusqu’à la Place de la Cathédrale, où je devais une fois de plus découvrir une facette inconnue de ma Lausanne bien aimée.

Marius Augsburger, légende de la Police de Sûreté Vaudoise.
Marius Augsburger, légende de la Police de Sûreté.

Quoi ? Le gouvernement vaudois a brûlé plus de 2’000 sorcières entre le XVème et XVIIème siècle ! Soit dix fois plus que la France et cent fois plus que l’Italie. Salem et ses 20 pendus de 1692 peuvent aller se rhabiller. Quoi ? Il y a moins d’un siècle, les quartiers de la Palud (où je vis) et du Rôtillon, qu’on appelait à l’époque les « rues basses », étaient l’équivalent du Whitechapel londonien ! Avec leurs fortes populations d’ouvriers expatriés, à majorité russe et italienne, ces quartiers étaient le lieu privilégié des trafics, des vols, des agressions et des meurtres, le plus souvent à l’arme blanche. Heureusement, Marius Augsburger, alias Traclette, fin limier de la Sûreté Vaudoise, était là pour remettre de l’ordre dans tout ça. Quoi ? Le film érotique culte Emmanuelle a été censuré par le Grand Conseil en 1974. Quel dommage…

Des révélations anecdotiques mais surprenantes comme celle-ci, Crimes et Châtiment en regorge, et c’est en puisant dans ces exemples que l’exposition se construit savamment autour de plusieurs thématiques, richement illustrées et suffisamment textualisées : les affaires de mœurs, les bas-fonds, relation entre crime et presse, les publicités pour l’alcool, les méthodes d’enquêtes du XIXème siècle à nos jours, les prisons d’hier et d’aujourd’hui, etc. Le circuit à suivre est certes parfois déstabilisant, mais nous plonge, à chaque nouvelle thématique, dans un espace parfaitement orchestré et créant à chaque fois une ambiance bien particulière, entre oppression et curiosité.

L'intérieur de la Prison du Bois-Mermet, à Lausanne, aujourd'hui.
Prison du Bois-Mermet, à Lausanne, aujourd’hui.

On retiendra la salle sur le voyeurisme de la presse, dont les murs sont recouverts de dizaines d’affichettes de caissettes à journaux qui, depuis des décennies, entretiennent toujours la fascination morbide et criminelle des masses (vous savez, celles que vous voyez chaque matin). Il y a aussi bien sûr la salle qui expose l’évolution des techniques et outils d’investigations, agencée comme un laboratoire des Experts du début du XXème siècle, avec son mobilier d’époque et ses multiples objets interactifs. Ou encore la partie sur les prisons, décorée comme le couloir d’une prison réelle.

Mais au-delà de son aspect didactique et visuel, la réussite de Crimes et Châtiments tient surtout au fait qu’elle ne se contente pas d’exposer des faits, mais d’en chercher à chaque fois la définition et l’application. Le contexte et les techniques scientifiques sont donc les maîtres mots de cette exposition qui s’articule autour d’eux en les illustrant par thématique et par époque, afin de mieux mettre en valeur l’évolution des crimes et des châtiments, en miroir avec la société dans laquelle ils prennent place. Ce travail de perspective et de compréhension est passionnant et c’est ce qui donne à Crimes et Châtiments tout son intérêt, en plus bien sûr de la découverte des crimes eux-mêmes.

Arrestation en cours dans les "Rues basses", en 1924.
Arrestation en cours dans les “rues basses”, en 1924.

Au fil de la ligne jaune qui me guida à travers cette exposition, j’ai ainsi découvert tout un versant inconnu de ma belle ville qui, loin de me l’avoir rendue plus effrayante, me l’a au contraire rendue encore plus humaine. Crimes et Châtiments ne diabolise pas les crimes et les transgressions, mais cherche leurs sources et en explique les effets et les punitions.

En redescendant de la vieille ville vers la Palud, j’imaginais alors ce à quoi devait ressembler ce quartier il y a un siècle. La pluie nocturne, les pavés glissants, l’absence de lampadaire, des silhouettes qui s’esquivent au regard, la lueur d’une lame qu’on sort… Le crime est certes aujourd’hui différent, mais ses causes sont toujours à chercher du même côté et avec des techniques scientifiques et de prévention toujours en évolution. Les crimes évoluent, les châtiments aussi.

Enfin, avant de pousser la porte de mon immeuble, je me souvins de ce que disait Matthieu Kassovitz dans son film Assassin(s) : « Toute société a les crimes qu’elle mérite ». Certes, mais tout crime n’a-t-il pas le châtiment qu’il mérite ?

 

Crimes et Châtiments, au Musée Historique de Lausanne, jusqu’au 01.02.2015

Horaires, tarifs, activités : ici.

Affiches et Portrait M. Augsburger © MHL – Intérieur Bois-Mermet © Laurent Kaeser/Service Pénitentiaire – Arrestation © Eugène Würgler/MHL

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