La prostitution, ce gros bordel de la nuit

Posté dans : Société | 10
Depuis juillet 2007, les cabarets vaudois ne cessent d’annoncer leur mort. Alors que la prostitution reste tolérée en Suisse, la fin des permis L délivrés aux filles travaillant dans ces boîtes de strip-tease aurait engendré un marché clandestin pour les non-membres de l’Union européenne. Pour en savoir plus, votre bloggeuse a serpenté les rues de la région lausannoise. Immersion en eaux troubles assurée…

L’été passé, le milieu de la nuit du canton de Vaud hurlait à la mort. Les loups avaient perdu leurs alléchantes brebis. Les filles des pays hors de l’UE ne pourraient en effet plus obtenir le fameux permis L, permettant de travailler durant huit mois dans différents cabarets du canton. Depuis, des dizaines de ces boîtes à fantasmes ont fermé leurs portes. Pendant que le Grand Conseil se penche sur l’octroi d’un permis de travail temporaire pour les prostituées, dans la rue, les clandestines se multiplieraient.

Que sont donc devenues ces filles russes ou marocaines qui remplissaient gracieusement les caisses des cabarets ? La fin des permis L décidée par l’Etat de Vaud visait une diminution de la traite des êtres humains relayée d’après eux par les cabarets. A-t-elle réussi son coup ? Alors que les boites de strip-tease garantissent un contrat de travail, les salons de massage laissent toute liberté aux prostituées, mais sans contrat et donc sans assurances sociales…. Ne nagerions-nous pas en pleine hypocrisie ?

Les questions sont nombreuses et les acteurs souvent discrets sur le sujet. Je prends contact avec une personne respectée dans le milieu de la nuit. Ma carte de visite pour les mettre en confiance. Petit briefing avant d’affronter ce gigantesque marché du sexe. En connaisseur, il m’explique directement que depuis la fin des permis L, le constat le plus flagrant est celui du flou total qui règne partout. « Aujourd’hui, l’Etat n’a plus de contrôle. C’est vrai que les filles de cabaret se prostituent. Mais elles le font de leur plein gré, pour gagner plus. Les patrons le savent mais c’est le propre business des filles.» Pour me le prouver, on débarque chez un des survivants. Le cabaret est plutôt classe. Le patron est prêt à se confier sans détour. Quand tu n’es pas dans le milieu, la conversation prend vite des allures de film mafieux. A coup de petites phrases un brin menaçantes qui montrent le respect qu’on lui doit dans la profession…

On connaît déjà les habituelles plaintes. Les Françaises ou les Italiennes sont rares à vouloir travailler dans ce milieu. Plus de permis L = plus de fille = plus de client dans leurs boîtes. « Aujourd’hui, on est obligé de prendre des vielles et des moches ! Elles ne sont pas présentables pour un strip-tease. J’ai honte! » lance-t-il. Dans le petit club lausannois, quatre filles accoudées au bar s’occupent à fumer des clopes. Normal, à part nous, c’est le désert même à minuit. Je les trouve plutôt jolies… Une exception apparemment.

“On te la vend pour 2000 francs suisses”

Mais en une année, le business du sexe a lentement glissé dans le salace. « L’Etat ne se rend pas compte mais c’est maintenant que la traite d’êtres humains est en train de se créer » Plusieurs fois, des hommes de pays de l’Est sont venus me proposer d’acheter des filles. Ils m’ont dit : on te la vend pour 2000 francs suisses ! » explique le patron en ajoutant clairement qu’il a refusé. J’essaie de me dire qu’il s’agit juste d’un mauvais film, avant le réveil : entrée du premier client. Un mec, la trentaine, chemise et petit pull classique à souhait. Un mec normal, quoi. Il boit juste un verre, forcément les filles ne parlent qu’italien ou espagnol.

Je questionne à nouveau le patron. Que sont donc devenues ces filles hors UE qui travaillaient chez lui il y a tout juste un an ? « Une partie est dans la rue, l’autre dans les salons de massage clandestins, et le reste ont fait des mariages en blanc pour le permis. » La débandade ne s’arrête pas là. D’anciennes prostituées pas assez canons pour obtenir des contrats en cabaret à l’époque meubleraient désormais ces lieux. « Elles savent que nous n’avons pas assez de monde et que nous ne les refusons pas. Le problème, c’est aussi qu’elles n’hésitent pas à se mettre au chômage au bout d’un mois, histoire de toucher de l’argent sans rien faire. »

Dernier lynchage public de la fin des permis L et pas des moindres, il avoue que les cabarets finissent aujourd’hui par tous travailler dans l’illégalité. « Nous engageons des filles au noir puisque celles ayant des permis ne sont pas assez nombreuses. » Une conclusion qui l’incite à réfléchir sérieusement à fermer à son tour.

Mariée au bout de trois mois

Après permission, je m’approche d’une Dominicaine de 35 ans, mariée, 3 enfants au pays. La seule à parler le français. Sylvia m’explique qu’elle est coiffeuse, qu’elle bosse parfois dans la restauration mais que depuis qu’elle est arrivée en Suisse, en 2001, elle trouve plutôt du travail dans le milieu de la nuit. On parle un peu de Punta Cana, chez elle, histoire de détendre l’atmosphère. En fait, c’est moi qui ne gère pas mes propres tabous. Moi qui me sens toute petite face à cette maman qui a accepté un tel sacrifice.
A son arrivée en Suisse, Sylvia a vite obtenu son permis B. Un mariage au bout de trois mois. L’amour avec un Suisse-allemand à ses dires. La naïveté ne fait pourtant pas partie du profil de ces filles. Quand on vit cela tous les jours, normal non ? Depuis, elle est mariée mais lui, s’est trouvé une nouvelle copine…

La fin des permis L, elle en pense quoi ? « Pas mal de filles sont parties dans les autres cantons. » C’est sûr qu’il n’y a pas besoin d’aller bien loin. Genève ou Fribourg, par exemple, les accueillent encore à bras ouverts. « Tout dépend du cabaret mais dans certains lieux, les filles qui avaient le permis L n’étaient pas toujours bien traitées »,  me confie-t-elle. Certains auraient abusé de leur situation. Elle me cite l’exemple d’un endroit à St-Gall mais refuse de rentrer dans les détails avant de continuer :  « Mais, c’est faux de dire qu’on nous force à nous prostituer. Moi, je le fais parfois pour gagner plus, c’est tout. »

En ce moment, elle ne se plaint pas. Elle gagne 3000 francs net et on lui verse 900 francs d’allocations familiales pour ses gosses. Pour Sylvia, la vraie stupidité de ces lois, c’est que les femmes de pays défavorisés ont besoin de ce boulot pour survivre. Alors leur interdire de le faire, les plongent dans la clandestinité. Pas simple d’y voir clair. Limiter la prostitution empêcherait certaines femmes dans des situations très précaires de s’en sortir ? Où est le mieux, s’il y en a un ?
Comme beaucoup d’autres Dominicaines, Sylvia a payé pour venir en Suisse. « J’ai dû verser 8000 francs à une prostituée de Saint-Domingue qui nous faisait venir. A mon arrivée, elle m’a immédiatement réclamé l’argent. Si je ne la payais pas elle me retirait mes contrats. Alors, elle m’a donné un délai avec intérêt. » Au final, elle aura déboursé 12 000 francs pour avoir le droit de se dévêtir… Un beau marché bien propre où les copines du pays n’hésitent pas à se sucrer au passage.

Le commerce du charme ne fait décidemment pas dans la dentelle. Petite pause au bar du Palace avec mon guide pour tenter de trouver une piste d’explication de ces premiers témoignages. Installé dans des gros fauteuils de cuir, mon expert de la nuit salue deux habitués. Un médecin, un avocat. Les deux accompagnés de belles blondes slaves. « Je les connais, ce sont des anciennes filles de cabarets qui ont réussi à se marier à de bons partis », me glisse-t-il. Les commerçantes du sexe savent aussi attraper les gros poissons…
On finit par renoncer à aller au Brumell, le cabaret du Palace – le plus classe de la ville. Les plus belles avec permis B ou C sont peut-être là-bas. Des filles, en tout cas il y en a. « Il faut répondre aussi à la demande des gros clients de l’hôtel », me confie mon guide. Tout le monde le sait paraît-t-il.

“Quand ils ont ma bite dans le cul”

Même monde, autre décor. Sévelin, le quartier des putes. La rue, la valse des voitures qui freinent devant chaque paire de jambes. Il fait 8 degrés et la plupart n’ont que des dessous aguichants sous leur manteau. Première tentative, j’explique à une fille que je ne lui veux pas de mal mais juste lui parler. A peine, le mot journaliste lancé, elle part en courant en criant des « non, non. » Plus loin, une belle blonde accepte de me parler. Enfin, un beau blond… Juana, travesti brésilien, fait le tapin depuis dix ans en Suisse. Sans papier.

Elle aussi a payé pour venir en Europe. 15 000 francs à l’époque. Les flics nous passent à côté, c’est tout juste s’ils ne la saluent pas. « Je les connais bien, ils ne m’emmerdent pas. » Elle me confirme que pas mal de filles qui avaient avant le permis L sont venues dans la rue en clandestines. Elle, rêverait simplement de pouvoir travailler au chaud dans un salon de massage. Mais les papiers ne sont pas simples à avoir. « On m’a bien proposé de me marier, mais on me demande trop cher je ne peux pas payer. » On dérive sur l’ironie de ce marché. « Les Suisses sont des gens très seuls. Ici, tu sais, il y a le pont de la mort (alias le pont Bessières, l’ancien paradis du suicide) Moi, beaucoup d’hommes viennent me voir, parfois on baise dans la voiture avec le siège bébé posé encore à l’arrière. Quand ils ont ma bite dans le cul, 22 centimètres, tu vois ils se sentent mieux. » Trash oui, mais pas plus que son quotidien. Il ne faut pas se voiler la face. Le commerce du sexe existe, la demande est là. Ne vaudrait-il pas mieux offrir un permis à toutes ses travailleuses ?

Le pull sur l’épaule, bien transpirant

Dans la voiture, on se dirige ensuite vers un salon de massage mais en ayant provisoirement perdu la parole. Même pour une personne habituée à ce milieu, la réalité des prostituées de la rue, ça perturbe. Dedans, deux clients à une table s’absentent l’un après l’autre. Au fond, les chambres cautionnent les ébats. L’un ressort, le pull sur l’épaule, bien transpirant. Ici, le regard est suspicieux. Pas moyen d’aborder les jeunes prostituées à string rouge. Après quelques phrases échangées, un employé nous explique qu’il craint un contrôle de police. « Sans filles au noir, on ne peut pas travailler », précise-t-il.
Ce soir, quatre prostituées sont venues offrir leurs services. « On ne sait jamais combien elles seront », s’inquiète l’employé. Un manque de garantie pour les patrons du lieu mais une liberté pour les filles. Ici pourtant, pas de contrat et donc pas de sécurité sociale. Impossible de savoir si les jeunes femmes se contentent de cette soi-disant liberté de mouvement.

Une certitude, le commerce du sexe n’est pas près de s’arrêter. Les clients en mal de sensations orgasmiques, eux, pas près disparaître. La prostitution est un métier malgré son lourd bagage de destin miséreux. Difficile de comprendre pourquoi l’hypocrisie semble dominer les autorités. Les filles sans papier sont monnaie courante, des anciennes au permis L en partie. 3h30, les prostituées quittent les lieux. Les dessous sexy planqués sous le jeans et le t-shirt. Des filles comme des autres. Avant ça, un petit tour derrière la porte du staff histoire d’empocher le salaire du soir.

Pascale

10 Responses

  1. michael
    | Répondre

    Bravo pour cet article, audacieux, cru et courageux!

  2. bruno
    | Répondre

    Bravo pour une véritable enquête de fond qui présente la vérité sans l’édulcorer! Cet article met en lumière de vrais problèmes – dont de la “traite d’êtres humains” tout de même – et va à la rencontre des protagonistes!

    Bravo d’empoigner un thème qui doit en embarrasser plus d’un dans les pouvoirs officiels ou parmi les citoyens ordinaires!

  3. shaka
    | Répondre

    Bravo, bel article ! Je viens de finir un livre qui est d’un journaliste espagnol , 1 an dans le trafic de femmes, si vous êtes interessés par le sujet n’hesitez pas à vous le procurer, la réalité de la prostitution en Europe, et je crains qu’en Suisse ce soit pas encore le pire, en Espagne le trafic d’êtres humains est dominé par des mafias de l’est ou d’Afrique qui achètent des filles et les esclavagise et s’enrichissent sur leurs corps.

    • xixa
      | Répondre

      j’aimerais bien le lire! donne-moi les coordonnées
      jo

  4. ronin
    | Répondre

    excellent article, sans concession qui fait ressortir la trop triste réalité du marché du sexe.. Mais il y a une composite que tu as oublié qui est bien triste aussi “en complémentaire”…. Le nombre de jeunes universitaires qui tapinent pour se payer les études (et il y en a de plus en plus) faute de moyens…….

  5. mel
    | Répondre

     Merci pour cette enquête! Les choses sont dites sans détour et en plus c’est un sujet qui n’est peut-être pas assez abordé à lausanne. 

  6. marsu
    | Répondre

    Bravo pour la qualité de l’article qui souligne bien la précarité de tout un chacun. Reste un petit problème… il searit bon aussi de parler des MST qui se développent à grande vitesse et qui peuvent à l’intérieur d’un couple  créer une situation de crise…

  7. tashka
    | Répondre

     

  8. tashka
    | Répondre

     Belle immersion. Bravo, ca n’a pas dû être simple. En plus, cette histoire de permis L, on n’en avait pas beaucoup entendu parler, vraiment intéressant.

  9. kiwi30
    | Répondre

    Superbe article, félicitations pour votre courage.

    Cet article montre ce milieu comme je le vois et comme je le connais.

    Mais il ne faut pas oublier toute la souffrance qu’engendre de cette exploitation sexuelle chez les familles ou amis de ces filles, et les conséquences pour l’image de certaines femmes (l’image des femmes de couleur surtout).

    Malheureusement on finit par s’habituer et trouver ça normal… 
    Un jour peut être nos propres enfants iront se prostituer ou tourner un porno comme nous partons au boulot le matin..  Et c’est déjà ce que vivent de nombreux parents.

    Ouvrez un journal lausannois bien connu, et vous verrez que près de 50 % des offres d’emplois sont des salons de massages ou agences d’escortes qui promettent de très gros gains, une ambiance sympa et des rencontres passionnantes….

    Pas facile pour une étiduante de choisir de bosser au fast food, ou à une sans emploi de résister à le tentation.

    Dites moi, est-ce que des lecteurs frappés par ce phénoméne seraient intéressés de se mettre en contact ou se rencontrer pour en parler, partager nos points de vue, et chercher des idées, des solutions pour que nos enfants ou futurs enfants soient un peu plus à l’abrit de ça?

    J’attends vos réponses

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