La photo

Arnaud travaille avec les "jeunes en difficulté" de Lausanne. Mais le voisinage n'aide pas vraiment...
En 1970, une équipe de jeunes urbains nettoie le quartier à le demande du président américain Lyndon Johnson
En 1970, une équipe de jeunes urbains nettoie le quartier à le demande du président américain Lyndon Johnson

Il est arrivé un matin alors qu’ils étaient déjà en cours. Il a réclamé une discussion avec mon boss parce que non, décidément, ça n’allait pas. Ce n’était pas la première fois qu’il venait se plaindre, il leur avait déjà passé un savon lorsque l’une d’entre eux avait l’outrecuidance de traîner entre lui et sa destination.

Cette fois, c’était différent cependant : Il avait une preuve, irréfutable, inaltérable et valant les proverbiaux mille mots. Une photo. Une photo d’eux. Grouillant, faisant on-ne-sait-quoi dans l’entrée de ce petit immeuble du centre ville, et entravant par leur présence la libre circulation des personnes.

Je travaille pour une fondation qui œuvre pour la réinsertion professionnelle à destination de tout bénéficiaire du RI (revenu d’insertion) motivé, ayant des projets d’insertion professionnelle ou de formation, et sans « problématiques sociales pouvant entraver le processus de réinsertion ». Dans les faits, ce sont de jeunes à très jeunes adultes que l’école a perdus, qui ont fait des bêtises de sales gosses, un peu de taule pour certains, des étrangers quelques jeunes SDF qui ont décidé de trouver une issue, un job, quelque chose…

Sur la photo, on voit une entrée d’immeuble entre deux terrasses de restaurants et une demi-douzaine de personnes devant. Deux jeunes hommes ont vu qu’on les photographiait, ils font les marioles. Un autre vient juste de s’en rendre compte, il a les yeux écarquillés, un peu inquiets. Dans le fond, juste devant la porte, trois jeunes femmes en cercle échangent des potins.

En cours, ils sont à la fois turbulents et apathiques, souvent d’une grande naïveté et parfois d’une grande violence. Ils n’ont rien ou pas grand’ chose, une gosse de deux ans à qui ils écrivent des poèmes ratés, ou une connaissance encyclopédique des chansons de Disney, un casier judiciaire, des dettes qu’ils ne rembourseront que s’ils réussissent à décrocher un job un jour, alors à quoi bon ?  Ils rêvent de grosses berlines, principalement, de gagner au loto. De temps en temps, il faut les écouter longtemps mais de temps en temps, ils parlent d’une ferme, d’une famille, d’un peu de repos.

« Vous savez, avant, le concierge ne passait qu’une fois par semaine le balai devant l’immeuble. Maintenant, il doit venir tous les jours ! » Il y a un cendrier à 5 mètres de la porte, peut-être moins. Aucun d’entre eux ne s’y déplace jamais. Il nous arrive de leur faire la guerre, de temps en temps, mais quoi dire, combien de fois ?

On leur enseigne un peu de mathématiques, du français… Quand ils sont en mesure de suivre. L’un d’entre eux était tout content, un jour, lorsqu’un test de QI lui a retourné un score de 80. Ca lui a donné l’espoir d’un avenir, d’autre chose après les galères. Ses parents adoptifs l’avaient rebaptisé d’un nom proche du sien. Il avait poliment demandé si je pouvais l’appeler de son véritable prénom, entrecoupant chaque phrase de « quoi ». « Vous pouvez, quoi, m’appeler plutôt H., quoi, s’il vous plaît, quoi. »

Sur le bitume de la photo, on ne voit pas un seul mégot au sol. Leurs clopes ne sont pas finies à ce moment-là. Ils ont 20 minutes  de pause, et ils ont l’élégance de ne jeter les mégots que des cigarettes qu’ils ont fumées. Ce matin-là c’en était trop pour lui, et tel un Edward Snowden des trottoirs, il l’a, la preuve, volée au vu et au su des profiteurs ! Il n’hésitera pas à l’utiliser pour faire éclater la vérité. Il admet lui-même, au détour de sa longue plainte et peut-être par mégarde, ça lui a échappé, que de temps en temps, lorsqu’il sort avec la poussette, l’un d’eux lui tient la porte.

Une fois, S., un gros garçon rougeaud est arrivé au bord des larmes, de rage ou de tristesse. Je lui aurais donné 15 ans si je l’avais croisé dans la rue, il voulait faire électricien après, mais trop compliqué, il va faire quelque chose plus manuel et puis « je ferai la passerelle après, M’sieur ». Qui m’a demandé des cours sur la trigonométrie parce qu’il allait y avoir ça au programme et que ça lui faisait un petit peu peur. Derrière lui, jusque dans la classe, la concierge qui lui passait un savon parce qu’il s’était assis sur le palier, devant l’immeuble. La concierge renvoyée après un court échange d’insultes et de justifications maladroites dans un français qui l’est tout autant, S. s’assoit. Je vois bien qu’il retient ses larmes, tout seul devant les cosinus. Il fait deux fois ma taille, une fois et demie mon poids.

Quand je regarde la photo, une fois qu’il a fini et qu’il est parti, je me demande : Je suis censé voir quoi ? Il y a P. et V. qui font les clowns, T. qui écarquille les yeux. Il y a C. et, probablement, S. et N. – on ne les voit pas bien – qui papotent. Tout ce petit monde sur un trottoir, devant un immeuble quelconque. Au sol, pas (encore) de mégots. Qu’est-ce qui est censé faire peur, sur cette photo ? Que ce sont des jeunes ? (Ils le sont.)  Qu’ils sont racisés ? (Certains le sont.) Qu’ils bloquent les issues en cas d’un hypothétique incendie ? Qu’ils profitent d’un espace public dont on aimerait bien qu’il soit juste à nous, à nous et pas aux autres parce que les autres c’est l’enfer et que le trottoir est pavé de mauvaises intentions ?

J’ai raconté cette histoire, cette photo à des tas de potes, elle me court, elle me trotte. Et tout le monde m’a dit : Y en a partout, des vieux cons. Mais le pire, dans tout ça, c’est que ce vieux con-là, il a le même âge que moi.

Photo CC : ubarchives

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