La montre du Poly

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6 semaines après l'ouverture du Rolex Learning Center, le LBB est allé rencontrer trois architectes de l'EPFL pour mieux saisir les enjeux du bâtiment. Les spécialistes décortiquent le nouveau bijou d'Ecublens.

Depuis quelques temps, il se passe des choses étranges du côté du géant rouge d’Écublens. Le Poly, pour le nommer, abrite toujours quelque agitation : découverte d’un chercheur par ci, évènement par là, il y a régulièrement un petit fait médiatique pour rappeler aux Lausannois qu’une fourmilière scientifique s’active dans l’Ouest.

Mais depuis quelques semaines, cette agitation a redoublé ; tous les médias parlent de l’Ecole Polytechnique, beaucoup plus que d’habitude. La raison en est simple : un nouveau bâtiment, le Centre d’Apprentissage de Rolex (CAR), a ouvert ses portes. Il s’agit d’un bâtiment multi-fonctions qui comprend une bibliothèque, des espaces de travail, une banque, un restaurant, une cafétaria, une librairie, un laboratoire de recherche, les bureaux de différentes associations du campus et des horloges Rolex.

Pourtant, on reste surpris de la manière dont l’information a été relayée. Plusieurs journaux se sont répandus en éloges au sujet de la nouvelle attraction de Dorigny, semblant avoir perdu leur sens critique en même temps que leur indépendance. Le cas le plus interpellant fut celui de ce quotidien genevois, reconnu pour la qualité de son contenu. Il publia un supplément spécial de 16 pages dans laquelle il glorifiait le nouvel édifice et l’institution qui l’abritait. En voici quelques morceaux choisis, lyriques à souhait : « la spectaculaire métamorphose d’un haut lieu du savoir », « Aebischer, le démiurge polychrome », « un édifice diaphane et présent, d’un raffinement troublant et parfaitement efficace » qui est « un chant éblouissant, ouvrage d’une beauté profonde et tranquille ».

Plus surprenant, ce supplément fut distribué gratuitement le lundi 22 mars, jour d’ouverture du CAR, à la station de métro EPFL ainsi qu’à l’entrée du bâtiment. À sa lecture, beaucoup de personnes crurent à un prospectus publicitaire de la part du sponsor principal du CAR. La pub emplissant la 4ème de couverture, montrant une jolie montre de scientifique, confirmait d’ailleurs leur impression. Puis, pris d’un doute, ils relurent la 1ère page et furent surpris d’y lire en grandes lettres rouges le nom de ce quotidien genevois. Distribué gratuitement à la sortie du métro ? Comme le 20 minutes ou feu le Matin Bleu ? Etrange.

Emboîtant le pas à ce journal, de nombreux médias se lancèrent dans une cacophonie de louanges. Surprenant, décidemment : une telle réalisation, avec un tel budget et de tels enjeux, serait donc parfaite ?

Progressivement, quelques critiques timides ont néanmoins été émises. Rodolphe Lüscher, concepteur du Bâtiment des Communications de l’EPFL a émis plusieurs doutes sur le CAR, le qualifiant d’« ovni architectural » sur les ondes de la RSR. Luca Ortelli, professeur d’architecture à l’EPFL, déplore l’aspect trop « design » d’un bâtiment peu fonctionnel et prenant peu en compte le contexte dans lequel il s’inscrit. Dans le même article, 24 heures interroge des étudiants de l’EPFL qui critiquent l’édifice pour son caractère excentré, son rôle essentiellement totémique ainsi que son coût. Flash, le journal interne de l’école, relaie de pareilles critiques dans son édition de mars : une étudiante y souligne notamment que « le prestige d’une université dépend plus de la qualité de ses professeurs, de ses chercheurs, et des élèves, que du design de ses bâtiments ».

Le LBB a été intrigué par le suivi médiatique de cet édifice et a voulu en savoir plus. C’est pourquoi il est allé à la rencontre de trois femmes travaillant à l’EPFL. En tant qu’utilisatrices du bâtiment et architectes, elles sont en première ligne pour nous expliquer les enjeux de ce fameux CAR.

Dominique Von der Mühll, architecte-urbaniste au laboratoire Chôros, souligne le caractère secret du chantier avant l’ouverture : « c’était extrêmement imperméable, des cloisons empêchaient de voir ce qui se passait sur le site. C’était curieux parce qu’on en entendait parler tout le temps, de ce bâtiment. On nous disait qu’il allait devenir le nouveau centre du campus. Mais au quotidien, il était impossible de voir son évolution et donc de se l’approprier ».

Tout le monde ne partage pas cet avis : « il est extraordinaire qu’un bâtiment de cette envergure soit ouvert trois mois avant son inauguration, cela permet déjà à tout le monde de le critiquer, c’est courageux ! » remarque Monique Ruzicka-Rossier, architecte et chargée de cours dans le même laboratoire. Il faut dire aussi qu’avec le retard qu’a pris le projet (l’inauguration était prévue initialement en 2008), il était de bon ton d’ouvrir le bâtiment au plus tôt, même si les aménagements extérieurs ne sont pas encore terminés.

Yafiza Zorro, collaboratrice du bureau genevois Lacroix-Chessex et doctorante au Laboratoire de Sociologie urbaine de l’EPFL, explique comment sa vision du bâtiment a changé après l’ouverture : « quand j’ai vu le projet, j’étais sceptique sur les espaces qui allaient être créés à l’intérieur. Mais après plusieurs visites, j’ai été agréablement surprise, c’est une architecture adaptée aux usages d’aujourd’hui. Elle arrive à concilier sur un seul niveau des flux de personnes avec des buts très différents. L’absence de cloisons facilite l’interaction entre ces différents flux. » Monique Ruzicka-Rossier adhère à cette idée : « c’est une architecture d’un ordre nouveau, qui nécessite un apprentissage. Pour l’instant, elle nous déconcerte car nous n’y sommes pas habitués. »

L’architecte du Chôros rappelle qu’il est nécessaire de replacer le bâtiment dans le contexte japonais de ses concepteurs pour mieux le comprendre : « au Japon, l’architecture n’existait pas. Il y avait seulement des artisans spécialisés qui avaient pour but de rendre habitable l’environnement. Sentir un courant d’air dans une maison japonaise est positif, cela permet de se rappeler qu’il y a du vent. Dans le Learning Center de SAANA, la pente joue le même rôle : l’effort nécessaire pour la gravir nous rappelle la gravité. » La transparence du bâtiment s’inscrit dans ce registre : l’environnement fait partie de l’édifice, à tel point que les fenêtres semblent illusoires.

Si le bâtiment est adapté à un contexte japonais, correspond-il bien au site lausannois ? Cette tranche d’emmental semble en rupture avec son environnement. Dominique Von Der Mühll confirme cette impression : « le décalage avec le reste du campus est complet, mais il est voulu. C’est positif, cela permet de sortir de la logique « machine » de l’EPFL, dont tous les bâtiments précédents s’emboîtaient comme des briques Légo. Ici, on a un objet nouveau, différent. La logique se rapproche de celle du campus de l’UNIL, sur lequel différents bâtiments cohabitent. » Yafiza Zorro souligne elle que le bâtiment recompose la dynamique du campus : « le rapport aux distances est complètement recomposé : le lac et le centre sportif de Dorigny sont devenus beaucoup plus proches, alors qu’avant cela me semblait être le bout du monde ! »

Lors de la visite commentée du bâtiment avec les trois architectes, les accès pour les personnes à mobilité réduite sont évoqués. Rampes, plans inclinés, élévateurs, ces éléments semblent indispensables mais défigurent les courbes originelles du projet. « Cela est lié à un conflit culturel, souligne Monique Ruzicka-Rossier : en Suisse, chaque personne, valide ou invalide, doit pouvoir se débrouiller seule dans un bâtiment. Les concepteurs ont dû intégrer ces normes. Mais au Japon, il y aura toujours quelqu’un pour aider un vieillard ou une personne malvoyante. Là-bas, ces équipements n’auraient pas été aussi présents. » D’autres éléments entrent en contradiction avec la philosophie de conception du bâtiment : pour des raisons pratiques, des cloisons ont été posées, et même un grillage digne d’une prison (voir les photos de l’article de Manuela). « Tout cela donne le sentiment d’un bricolage sur des problèmes pourtant prévisibles » affirme Dominique Von Der Mühll.

D’autres points critiques surgissent alors : quid des coûts du bâtiment ? De sa dimension durable ? Des aménagements extérieurs encore inexistants ? Nos trois interlocutrices sont bien conscientes de ces remarques. 110 millions de francs ont été dépensés pour ce joyau d’architecture, dont la moitié aux frais de la Confédération. La qualité des espaces publics au sein du bâtiment est certes remarquable, mais le reste de l’EPFL n’est pas logé à la même enseigne : couloirs glauques, ordinateurs convertis en bancs, étendues nues de béton en guises de places, etc. Un petit lifting sur ces non-espaces publics aurait pu être effectué avec une partie d’une telle enveloppe.

Pour l’architecte colombienne Yafiza Zorro, « il s’agit d’un prix important, mais il est justifié par l’innovation architecturale qu’apporte le bâtiment ». Monique Ruzicka-Rossier va même plus loin, évoquant sans le vouloir le sponsor du bâtiment : « toute personne a la joie de s’offrir de temps en temps une petite folie, un bijou ou un foulard. Bien sûr, cela coûte cher, et ce n’est pas strictement nécessaire. Mais cela fait beau et cela rend classe. Pourquoi pas l’EPFL ? »

Nous y voilà : le Poly s’est payé son sac Gucci, ou mieux, sa Rolex. À 42 ans, il a donc 8 ans d’avance sur le programme imposé par Jacques Séguéla, comme le rappelle le Courrier. Comme un enfant fier de son nouveau jouet, le Poly exhibe fièrement son nouveau bijou. Il porte sa montre au-dessus de sa manche, fièrement, et s’assure que dans la cour de récré tous les yeux soient rivés sur lui. Bien sûr, pour avoir l’heure, une Swatch aurait suffit, mais une Rolex est plus belle et attire l’attention. C’est bien légitime. Mais une montre, ça ne se porte pas seul. Le no-man’s-land qui entoure actuellement le bâtiment devra être aménagé correctement, avec des cheminements piétons et cyclistes de qualité. Pour tout cela, rendez-vous le 27 mai, jour de l’inauguration officielle. Parce qu’une tranche d’emmental sans accompagnement, c’est un peu sec.

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Etienne

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