La gravité est une loi universelle

Un clic mal contrôlé et je n’ai pu échapper à cet article de la Tribune de Genève concernant un futur incertain dans lequel une station spatiale s’écrasera sur Terre, sans qu’on sache où. Rien de tel pour démarrer un exercice littéraire légèrement dystopique. Accrochez-vous !

Martin n’aimait jamais aller au boulot. Il fallait pourtant bien se payer des vacances aux destinations exotiques et capitaliser pour sa retraite, mais l’inutilité de chaque journée passée à son nouveau poste de community manager lui procurait tous les matins une nausée avec laquelle aucune gueule de bois ne pouvait rivaliser. Son mal-être empirait lors de sa traversée quotidienne de la place de la Riponne, incontournable pour se rendre à son bureau. Les pavés s’imbriquant les uns dans les autres avaient une forme à lui donner le tournis, l’opulence mal placée du Palais de Rumine n’avait pas su résister au temps qui passe et n’offrait aucun réconfort aux passants qui souhaitaient se détourner de la misère étalée par les quelques tox qui trainaient à leur coin habituel de la place.

Dans un réflexe de protection, Martin se pencha sur son téléphone afin d’obtenir un semblant de distraction. Il se retrouva face à un message affiché dans un pop-up sur son écran. Cette configuration inédite eut le mérite de retenir toute son attention pour la lecture du texte télégraphique qui indiquait : « ALERTE D’URGENCE – TOUS LES HABITANTS DE LAUSANNE DOIVENT IMPÉRATIVEMENT SE RENDRE DANS L’ABRI PROTECTION CIVILE ATTRIBUÉ OU RESTER CHEZ EUX. INFOS SUIVRONT ».

A peine eut-il le temps de comprendre l’implication du message que les sirènes d’alarme, qu’il n’avait alors entendues que lors des tests tous les févriers, commencèrent à résonner. Une clameur envahit la place, pourtant endormie l’instant d’avant.

C’est dans cette panique que Corinne émergea des escaliers du métro. Cela faisait trois ans qu’elle n’avait plus remis les pieds à Lausanne, et encore moins dans son centre. Après l’agression, elle avait décidé de tout quitter. Elle avait plongé toute son énergie dans la recherche d’une opportunité à l’étranger et s’était fait engager dans un lycée privé de Hong Kong. Elle avait ainsi connu les privilèges et les déboires de la vie d’expat’, les présupposés à deux balles sur la richesse de la Suède pardon la Suisse. Rien duquel elle n’avait pu s’accommoder. Le problème résidait dans la dégradation soudaine de la santé de sa mère qui avait fait ressurgir en Corinne une vague de culpabilité. En rentrant dans son canton natal, elle pourrait être présente à son chevet. Son retour semblait plus compliqué que l’avait été son départ, la seule proposition d’entretien qu’elle avait obtenue était pour un poste de remplaçante, au Gymnase de la Cité. Si elle avait le poste, il faudrait qu’elle trouve un moyen de contourner le Palais de Rumine, car la seule idée de passer devant tous les jours rendait les flashbacks plus prégnants que jamais. Cet aspect logistique passa aux oubliettes au moment où elle se rendit compte que l’ambiance chaotique, dont elle avait l’habitude dans les rues hongkongaises, était anormale en terres lausannoises. Elle retira son casque pour essayer de comprendre ce qui se déroulait sous ses yeux. Les gens couraient dans tous les sens au son de l’alarme stridente. Le spectacle était ahurissant, mais Corinne, imperturbable, continua son chemin, contre gens et nausée.

Martin faisait partie de ces personnes qui détalaient sur la place comme des poulets sans tête. Il ne savait pas ce qu’il se passait. Il pensa à prendre le métro, mais celui-ci était hors-service. Il remonta sur la place, mais après cet aller-retour, la confusion qui régnait était identique. Au jeu des différences, Martin remarqua la forme noire dans le ciel. Un objet volant non-identifié qui grossissait à vue d’œil. Cette vision le figea, planté là, au milieu de la Riponne.

Depuis les escaliers menant à la Cathédrale, Corinne, pressée, pris toutefois le temps de jeter en coup d’œil en arrière. Son regard ne put échapper à ce truc se rapprochant de l’endroit où elle se trouvait. Elle poursuivit sa montée, en se retournant de manière compulsive à chaque marche.

La panique avait laissé place à la torpeur. Les quelques individus qui restaient autour du Palais de Rumine s’étaient tus. Il n’y avait guère plus de suspense quant au lieu de l’impact de ce qui était désormais reconnaissable comme une sorte de vaisseau spatial. De leurs points de vue respectifs, Corinne et Martin étaient hypnotisés par le spectacle qui leur était offert.

Dans un fracas étourdissant, la terre trembla sous le choc. Les pavés imbriqués de la Riponne se disloquèrent, formant des projectiles autour de ce qui avait vraisemblablement été la cible désignée : le Palais de Rumine n’était maintenant qu’une ruine. Le son des sirènes avait cessé, le grondement interminable de l’écroulement des pierres résonnait bien au-delà des oreilles de Corinne, perchée sur la Cité. Le nuage de poussière se dissipait lentement, pour révéler le bâtiment entièrement détruit, éventré par l’objet spatial que Martin n’arrivait toujours pas à identifier. Il ne savait pas si c’était l’adrénaline, mais il jubilait ! Corinne aussi, dans un état d’extase, était redescendue pour observer de près le miracle qui s’était produit à l’instant. La gravité est une loi universelle, et la justice l’avait appliquée.

[Pour lire la brève qui a suscité le billet ci-dessus, vous pouvez consulter l’article « Crash incontrôlé sur Terre d’une station spatiale », publié par la Tribune de Genève le mardi 24 octobre 2017]

Une réponse

  1. Arnaud
    Arnaud
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    Yyyyyyes! Yyyyeeeeeeeeeesssssss!!! ^_^

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