La fin du multiculturalisme?

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Le 15 octobre dernier, la chancelière Angela Merkel annonçait que les politiques visant à créer une société multiculturelle en Allemagne avaient "totalement échoué". Le Lausanne Bondy Blog tente une clarification sémantique de ses propos.

En se référant à l’ouvrage de M. Doytcheva, le multiculturalisme peut être défini comme « un ensemble historique de programmes politiques, de débats intellectuels et d’expériences pratiques ayant pour fondement l’idée que les démocraties modernes doivent assurer la reconnaissance équitable des différentes cultures, en réformant leurs institutions et en donnant aux individus les moyens effectifs  pour cultiver et transmettre leurs différences »[1].

Pour les supporters de cette définition, le multiculturalisme est loin d’être un « communautarisme primaire », mais s’apparente plutôt à une politique d’ambition universaliste et démocratique : universaliste car il s’agit non pas d’un projet d’exclusion, mais bien d’inclusion des minorités via la reconnaissance de leur identité particulière ; démocratique car l’Etat est supposé reconnaître les spécificités culturelles, en plus des libertés et des droits fondamentaux de l’individu et, en théorie, exclusivement dans la limite de leur respect.

Néanmoins, ce projet de promotion équitable des différentes cultures dans l’espace public, pour louable qu’il puisse paraître, ne fait pas l’unanimité. La généralisation d’un « droit à la différence », débouchant sur des mesures telles que la « discrimination positive », l’enseignement des langues d’origine dans les pays d’accueil, la révision des programmes scolaires ou les exemptions vestimentaires (pensons ici aux différentes « affaires du voile islamique ») au bénéfice de groupes culturels minoritaires, ne s’effectue pas sans générer un nombre substantiel de doutes et critiques. En effet, en faisant bénéficier certaines minorités de droits spécifiques, voire de privilèges, le but ne semble dès lors plus de garantir l’égalité civique entre les individus citoyens de la nation républicaine – acquis social souvent obtenu de haute lutte, mais de favoriser l’égalité entre les différents groupes ethniques constitutifs de la population.

On discerne conséquemment les interrogations majeures relatives à la mise sur pied de politiques multiculturelles au sein de nos démocraties libérales contemporaines ; de tels réaménagements institutionnels permettent-ils véritablement une réduction de l’écart, en termes de niveau de vie notamment, entre les groupes dominants et les groupes minoritaires, et par là même d’établir une société plus « équitable » ? En reconnaissant des « droits culturels », ne renforcent-ils pas plutôt les communautarismes et ne signifient-ils donc pas potentiellement une limitation des libertés individuelles si chères à nos démocraties ? Selon un scénario plus pessimiste encore, ne vont-ils pas pousser les citoyens à se replier sur leur identité culturelle et finalement aboutir à une fragmentation infinie de la société et donc à sa perte ?

Les récents propos d’Angela Merkel, en tout cas, semblent venir sonner le glas des politiques multiculturelles en Allemagne. En effet, en affirmant lors d’un discours devant les jeunes de son parti, la CDU, que « l’approche Multikulti » avait totalement et définitivement échoué, la chancelière allemande a indéniablement durci le ton sur l’intégration des étrangers. La réaction allemande n’est en outre pas isolée. En effet, d’autres pays qui avaient opté durant les dernières décennies pour des modèles de politiques publiques de type multiculturel, tels que la Grande Bretagne ou les Pays-Bas, sont revenus en arrière, niant les bienfaits du multiculturalisme et prônant les vertus d’une conception de l’intégration unilatérale, où l’immigrant se doit de fournir les efforts nécessaires pour s’incorporer à la culture majoritaire.

En Suisse, pays pluriel par excellence, où diverses minorités linguistiques, culturelles et confessionnelles vivent en paix grâce au dispositif institutionnel du fédéralisme, force est de constater que les politiques d’intégration des étrangers n’ont jamais vraiment dévié de leur nature assimilatrice. Le refus des minarets et les prochaines votations sur le renvoi des étrangers criminels viennent (tristement ?) corroborer cet état de fait.


[1] DOYTCHEVA M., Le multiculturalisme, Paris, La Découverte, 2005, p. 16

 

Francis

3 Responses

  1. romuald
    | Répondre

    Article très intéressant.

    Le multiculturalisme érigé en idéologie a cela de paradoxal qu’il prône le droit à la différence, la revendication de la culture étrangère, mais dans le même temps déplore le fait que des étrangers immigrés ne soient pas considérés comme Suisses (ou Allemands, Français etc).

    Il est souvent reproché à l’assimilation d’imposer de s’adapter, d’adopter la culture du pays d’accueil, ses us et coutumes, et d’effacer finalement l’identité d’origine.
    Mais, dans le même temps, le fait pour un autochtone (un « de souche ») de défendre sa propre identité culturelle fait de lui un vilain raciste, un xénophobe…

    A mon sens, l’assimilation est une démarche personnelle – ou celle des parents – et est une forme de reconnaissance envers le pays d’accueil qui nous accorde le privilège de la naturalisation.
    Car quelle est la cohérence de demander la nationalité du pays d’accueil, si c’est pour se comporter comme un étranger….

    J’ai en tête le film bollywood Kabhi Khushi Kabhie Gham (traduit en français sous le titre Une famille indienne). En gros, une famille indienne s’est expatriée en Angleterre, et l’un des personnages féminins déplore que son fils se sente plus britannique qu’indien : elle regrette par exemple qu’il préfère parler anglais et non indien et qu’il s’apprête à interpréter une chanson anglaise avec ses petits camarades de classe (en fait, Do re mi dans le film La Mélodie du bonheur).
    Surprise, il chante l’hymne national indien, sur la pelouse d’une école anglaise, devant des Anglais et des Indiens…

    Perso, ce genre de communautarisme me dérange – je suis moi-même asiat mais fort heureusement n’est pas été élevé dans un quartier asiat, où je n’aurais vu que des asiat, parlé asiat, mangé asiat etc.

    Pour en revenir à ce qu’il se passe en Europe, se rajoute la crise qui forcément crispe les identités.

    Et cette remise en question du multiculturalisme forcené, de l’ultra-tolérance (puisqu’il est question de l’islam, en terre scandinave mais aussi en Grande-Bretagne par ex les fonctionnaires musulmanes peuvent porter le voile, des entreprises comme Ikea fournissent un voile islamique floqué du logo de la société sans compter les compromis liés aux régimes alimentaires, aux horaires aménagés etc…) est encore plus frappante qu’elle se produit dans les démocraties sociale-démocrates, a priori tolérante et ayant défendu jusqu’ici l’Etat-providence.

    Seulement, ces peuples s’aperçoivent aujourd’hui que certains (beaucoup ?) immigrés ne jouent pas le jeu, alors que l’Etat-providence constitue une charge fiscale sur le dos des citoyens-contribuables…

    Je pense qu’il doit y avoir du donnant-donnant : les Etats doivent pouvoir choisir les immigrés, ceux-ci doivent être mûs par une volonté de s’assimiler – si désir de naturalisation en tout cas – ou de s’intégrer en acceptant les lois en vigueur sans exiger de droits particuliers et en contrepartie les Etats doivent assurer aux immigrés l’égalité en droits.

    • jmemeledetout
      | Répondre

      En effet, c’est un article intéressant et un débat intéressant.

      Je suis d’accord avec bien des points de votre commentaire, mais pas tous.

      Parfaitement d’accord avec l’égalité en droits, car comment demander aux immigrés et travailleurs étrangers de s’intégrer d’une manière ou d’une autre si on ne leur laisse pas la possibilité de s’intéresser à la politique du pays… C’est un non sens.

      Pour certains autres points, je suis plus perplexe et tente de trouver les raisons à cette non-intégration de certains immigrés, malgré tous les efforts qui sont faits par certaines associations et dont ne bénéficient pas les suisses eux-même. Je pense ici à l’intégration des personnes handicapées, des personnes à mobilité réduite et des personnes âgées, bien souvent livrées à elles-même dans d’énormes difficultés à résoudre, seules. Il suffit de prendre le tram pour s’en apercevoir. Les places près des portes ne sont même pas réservées par un auto-collant aux personnes à mobilité réduite, ce qui met leur santé en danger, voire les incline à ne plus oser les prendre.

      D’autre part, on ne peut pas comparer les immigrés d’antant, à ceux d’aujourd’hui. Leurs motivations ne sont pas du tout les mêmes. Quand notre pays avait besoin de main d’oeuvre étrangère importante, beaucoup sont venus pour y travailler dans un véritable souci d’intégration.

      Ce n’est évidemment pas le cas des immigrés d’aujourd’hui, qui malheureusement, ne font que fuir, soit une situation politique insoutenable, soit une pauvreté qui l’est tout autant, car c’est une question de survie. Et lorsqu’une immigration de masse pour des raisons écologiques va arriver, ce sera encore bien pire…

      Je me dis aussi, que le tourisme des occidentaux, ainsi que leur implantation à l’étranger, par exemple, pendant des décennies leur a montré un fort mauvais exemple. J’ai 60 ans bientôt, j’ai beaucoup voyagé et même à l’âge de vingt ans, donc il y a quarante ans, j’ai pu constater que soit, les touristes, soit les personnes implantées dans les pays étranger, avaient un comportement inacceptable et sans aucun respect de la tradition du pays visité ou habité. Ce qui veut dire 40 ans de mauvais exemples, aujourd’hui reproduits, sans que personne ne s’interroge sur l’impact que ceux-ci ont pu avoir.

      Si l’on ajoute à cela que la plupart de ces gens là, n’ont pas eu dans leur pays accès à leur propre culture et éducation, il devient difficle de leur demander de s’intégrer avant d’avoir eu les bases essentielles de l’éducation chez eux.

      Il est bien évident, qu’un petit pays comme la Suisse ne peut pas accueillir l’immigration mondiale et qu’il faille réguler celle-ci.

      Là où je ne comprends pas, c’est dans l’attitude de nos gouvernements, qui renvoie chez eux, des familles ou personnes parfaitement intégrées, ayant un travail officiel depuis des années, comme par exemple ce jardinier d’une petite commune du Canton de Vaud ou ne je ne sais plus où, qui travaillait pour la Mairie depuis 20 ans et soutenu, non seulement par le Maire, mais par toute la communauté villageoise… et bien d’autres familles dans le même cas.

      Quelque chose m’échappe dans l’incohérence de la politique d’intégration. A commencer par celle des suisses cités plus haut, qui justement, ne le sont pas, intégrés.

      D’ailleurs j’en viens même à me demander si nos personnalités politiques ont bien intégré une quelconque notion de bon-sens pour faire des erreurs pareilles

  2. Suzanne Gagnon
    | Répondre

    Personnellement, le multiculturalisme est un échec. Pourquoi ? Car, il est advenu que plusieurs immigrants n’ont pas pris le soin d’apprendre l’histoire du pays d’accueil et de vouloir continuer à participer à son histoire, à apprendre sa langue, à participer à son économie, à sa prospérité, bref à aimer ce pays, ses lois, ses voisins. Voilà ce que j’appelle s’intégrer. Cela ne veut pas dire perdre son accent, ses couleurs locales, sa manière de cuisiner, ni sa religion, sa musique qui fait de soi sa différence, mais bien, sa démonstration de l’amour qu’on porte à sa nouvelle patrie. Nous sommes allés trop loin avec l’interculturalisme qui est, selon moi, un synonyme du multiculturalisme, nous ne pouvons pas mettre toutes les nations égales entre elles, mais on pourrait donner une chance aux migrants la chance de s’intégrer à la nation hôte tout en conservant sa culture, en respectant les lois publiques qui ont été votées démocratiquement, comme la laïcité, sinon, ce sera le chaos entre l’extrême-gauche et l’extrême-droite, comme nous le voyons maintenant dans le monde, en ce moment.

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