La femme parfaite

Posté dans : Personnages | 2
Si vous aussi vous rencontriez la femme parfaite, comment l'aborderiez vous?

Pas plus tard que l’autre jour, alors que je sirotais nonchalamment une pinte de Suze-Jägermeister à la terrasse d’un sympathique bar-lounge dont l’ambiance était indéniablement chic et décontractée, je rencontrai la femme parfaite. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je la vis (mettez-vous à ma place, la perfection faite femme, c’est rare !). Derechef, je me pinçai vigoureusement le lobe de l’oreille gauche afin de vérifier que je ne vivais pas un songe éveillé. Mais non, j’étais effectivement conscient et cette femme, à n’en point douter, était bel et bien parfaite.

Elle se déplaçait gracieusement entre les tables du café, ou plutôt, son corps, svelte et élancé, semblait se glisser harmonieusement à travers les divers plans de la réalité, tel une goutte de rosée glissant sur une peau de pêche mûre et juteuse.

Ses yeux avaient la profondeur et la limpidité des eaux impassibles du lac Baïkal. Telles deux sources jaillissant paisiblement au creux de la roche plurimillénaire des Pelóri, ses pupilles étaient une invitation à la rêverie continuelle. Son nez, dont l’arête était droite et fine, fendait les dimensions trop restreintes du présent, pour faire étinceler l’éclat réjouissant du monde à venir.

J’aurais aimé pouvoir l’inviter à ma table. Nous aurions peut-être fait connaissance autour d’un Singapore Sling bien frappé et d’une soucoupe d’olives noires dénoyautées. Je lui aurais posé des questions sur elle, je lui aurais parlé de moi. Diverses possibilités frappaient à la porte de mon cœur.

De quelle façon allais-je bien pouvoir l’aborder ?
– Excusez-moi, vous ne connaîtriez pas une laverie automatique dans le coin ?
Ridicule. Je ne portais même pas de sac de linge sale.
Peut-être valait-il mieux y aller franco :
– Bonjour, vous êtes la femme parfaite. Pour preuve, l’arête de votre nez est fine et droite. Voudriez-vous partager une soucoupe d’olives dénoyautées avec moi ?
Non, ça ne marcherait jamais, elle me prendrait certainement pour un personnage excentrique et farfelu, voire dangereux.  

Finalement, à ma grande surprise, c’est elle qui vint à moi, et, aussi foudroyant qu’une maladie sexuellement transmissible, ses yeux plongèrent dans les miens.
– C’est toi qui écris pareilles conneries à mon sujet sur le Lausanne Bondy Blog ?
– Je… euh… pardon ?
– Et avec, qui plus est, un style pédant et ampoulé de Baudelaire raté ?
– Quoi ?… mais non… je…
–  Au lieu de te caresser le salami en pensant à des pêches mûres et juteuses, tu devrais t’intéresser à de véritables sujets d’actualité ! Sais-tu que des pauvres innocents meurent par centaines en Iran, que nous vivons une crise économique qui touche de plein fouet le système capitaliste mondialisé, et, que si nous ne faisons rien, l’écosystème planétaire court à sa perte ?
– Certes… mais…

Avant que je ne puisse formuler une quelconque justification, elle disparut de mon champ de vision (certainement happée par un autre plan de la réalité afin d’y faire étinceler l’éclat réjouissant du monde à venir).

Je restai longtemps planté sur ma chaise, abasourdi par la scène à laquelle je venais d’assister ; une femme parfaite venait de copieusement m’insulter pour un article que je n’avais pas écrit. Elle me reprochait mon style pédant et ampoulé, et critiquait férocement le contenu de mes articles. Elle insinuait en somme que je n’étais qu’une grosse buse, qui s’intéressait plus aux hémorroïdes de Michelle Obama qu’aux décisions politiques de son président de mari.

Après un moment de tergiversation, durant lequel je tentai de m’insurger contre l’erreur de jugement dont j’avais été la malheureuse victime, je dus finalement m’avouer vaincu. Cette femme avait raison sur toute la ligne : j’allais bel et bien écrire un article pédant et ampoulé au contenu dénué de toute valeur journalistique. A n’en point douter cette femme était parfaite, et la perfection ne saurait souffrir aucune erreur. 

Francis

Francis

2 réponses

  1. monmon
    | Répondre

    He bien sympa ce petit retournement de situation! Et bienvenue sur le BondyBlog! A la revoyure!

  2. benjamin
    | Répondre

    et si…
    en lui tendant un croche-pied…
    non…
    c’est du good, big F, nice

Répondre