La chronique onirique de Page – Episode 8

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Bienvenue dans ce petit coin de Toile. Mon nom est Page. Parce que parfois vous écrivez sur la page et, aujourd'hui, la Page écrit sur vous. Ceci est son domaine.

Cette semaine, nos sérendipités nous promèneront dans la savane sénégalaise auprès de dangereux primates, avant de nous ramener à Lausanne pour une catastrophique rencontre entre deux individus passablement émêchés. Alors asseyez-vous confortablement, respirez, et laissez la Page vous promener dans ses petits coins.

Feu et chimpanzés

Une étude parue dans la très sérieuse revue American Journal of Physical Anthropology vient de mettre en lumière que certains chimpanzés, appelés Pan troglodytes verus, et natifs du Sénégal, seraient capables de conceptualiser le feu. Lorsqu’un feu de savane approche, non seulement les chimpanzés étudiés suivent sa progression, mais de plus ils sont capables, aussi, de prédire sa progression, sans sombrer dans la panique qui touche les antilopes, les gazelles, et accessoirement les Pages en de telles circonstances. De plus, certains de ces chimpanzés effectuent une petite danse du feu lorsque celui-ci ne les met pas en danger (ce qui nous rend évident le lien de parenté évident que les chimpanzés partagent avec les gymnasien.ne.s lausannois.e.s, heureusement sans la guitare ni le djembé). Cela n’a rien de très étonnant d’ailleurs, puisque certains primates, en captivité, ont déjà démontré des capacités à contrôler le feu. Mais l’étude du Dr. Jill Pruetz montre que cette capacité à conceptualiser le feu est bien présente dans la nature, et en conclut qu’il serait bon de continuer à étudier les chimpanzés dans leur habitat usuel pour en apprendre plus sur l’évolution humaine.

Page soutient ce projet à cent pour cent, mais pour une raison un petit peu différente : Le Dr. Pruetz a constaté que les chimpanzés connaissaient très bien le feu, et que certains mâles dominants accomplissaient une petite danse en sa présence. Tout ceci nous met en garde contre le trouble psychiatrique le plus répandu chez les grands singes : la pyromanie. Vous vous rappelez que les grands singes en captivité savent contrôler le feu ? Pourquoi sont-ils en captivité, à votre avis ? Oui, vous avez bien évidemment raison : ce sont ceux qui se sont déjà fait attraper derrière la supérette, une boîte d’allumettes à la main. Alors, avant que nos petits cousins simiesques ne commencent à mettre le feu partout, au Sénégal, d’abord, puis à toute l’Afrique, puis au monde tout entier, apprenons à nous prévenir. Etudions leur pathologie, tentons de les soigner. Essayons de les amadouer un peu, de leur expliquer que non, nous ne faisons pas exprès de pourrir leur savane, ni de braconner leurs copains plus goûtus, que le réchauffement global, c’est probablement le hasard, en tout cas nous on ne sait rien, on n’était pas là. Ou alors, tentons de les intégrer dans la société constructive, tout le monde aime un chimpanzé en salopette, non ? Présentons-leur les concepts d’horloge pointeuse et de publicité, pour les assimiler. Ceci semble nécessaire, parce que la majorité d’entre nous n’est guère en mesure de prédire le comportement d’un incendie. Et parce que Page, face au feu, est un petit peu paranoïaque.

Monsieur

L’autre soir, un ami de Page, rentrant d’une soirée fort arrosée, rencontra sur le chemin du retour un homme d’un âge relativement avancé, dormant assis à côté d’un magasin. La température n’étant pas des plus clémentes, l’ami de Page prit sur lui de réveiller ledit Monsieur, pour lui proposer une alternative à son lieu de villégiature actuel. Le Monsieur lui répondit, les yeux encore embués de sommeil :

-Je suis bourré, vous savez.
-Monsieur, entendons-nous bien, je suis moi-même bourré, mais il est tard, et un homme de votre âge ne devrait probablement pas finir sa nuit dans les courants d’air de la rue Saint-Laurent.
-Vous avez peut-être raison, après tout.
-Où donc vivez-vous, pour ne pas y rentrer ?
-A Epalinges. C’est loin.

Poussé par une certaine conception de l’angélisme, par un niveau de vie qu’il ne considère pas forcément comme mérité, ainsi que par la générosité et la connivence des éthyliques, l’ami de Page proposa au Monsieur de lui avancer de quoi payer un taxi vers les hauts de Lausanne, que celui-ci refusa après avoir hésité un moment. Après avoir longuement disserté sur le fait qu’il ne faisait finalement pas si froid, qu’il avait été athlète pendant sa jeunesse, et que, finalement, Epalinges n’était pas si loin (sept kilomètres, tout de même, à multiplier par 1.3 étant donné la maîtrise des trajectoires approximative apportée par l’abus de boisson), il déclara tout soudain qu’il allait rentrer à pieds. L’ami de Page insista que l’offre pour le taxi n’était pas en l’air, et qu’après tout, ce n’était qu’un peu d’argent. Le Monsieur refusa de plus belle, et se mit en route, en titubant un peu. L’ami de Page, allant dans la même direction, le précéda, jetant de temps en temps un oeil vers l’arrière. Finalement, le monsieur s’assit, sans même y poser un journal, sur le même petit muret que la Dame d’une précédente chronique. Et lâcha, à destination de l’ami de Page, “Je m’arrête ici. Et je n’aime pas les rabatteurs”.

Lorsque l’ami de Page raconte cette expérience, un mélange de tristesse et de fureur se lisent dans son regard: 

-Je ne sais pas ce qu’il a pensé, ce type, genre si j’allais lui filer des sous pour qu’il aille prendre un taxi, et puis après quoi ? Je suivais le taxi avec un autre taxi avant de l’agresser sauvagement et de dévaliser son appartement à Epalinges ? Ou alors le taxi était dans la combine aussi, genre conspiration lausannoise, et allait l’emmener dans une arrière-salle louche où mes copains allaient lui faire subir je-ne-sais quels outrages, pour s’amuser ? Qui pense que quelqu’un qui essaie de vous filer un coup de main cherche forcément à vous embrouiller ?
-Certain.e.s, face à d’autres choses que le feu, sont un petit peu paranoïaques. Qu’est-ce que tu as fait, après ?
-Je suis revenu sur mes pas, je lui ai serré la main, dit “au revoir, sans rancune”, et j’ai continué mon chemin.
-Et la prochaine fois ?
-La prochaine fois, je ferai pareil, quand même.

Page, derrière son masque, esquisse un petit sourire. Tout, dans la vie, ne peut pas être sérendipité. Parfois, l’expérience aléatoire, malgré la sagacité et l’ouverture de la personne qui la vit, peut avoir un effet malheureux. Et il est facile de sombrer dans la peur, lorsque l’on n’entend que ceux, que celles qui crient au loup. Mais la paranoïa, face à un autre être humain, est un choix parmi d’autres. On peut se ramasser, parfois, lorsqu’on a pris un coup qui nous a cloués au sol. Et prouver, de temps en temps, que le loup n’est qu’un roquet apeuré.

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3 réponses

  1. etienne_doyen
    | Répondre

     Page, vous vous surpassez! Ce morceau-ci est grandiose!

  2. nicole
    | Répondre

    +1 ce que Etienne a dit

  3. Jamy
    | Répondre

    Même si j’avais peur que “la chronique onirique de Page” me saoule au bout du 5ème épisode, je dois avouer que le texte est vraiment plaisant à lire! Episode 9, je t’attends.

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