La chronique onirique de Page – Episode 45

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Bienvenue dans ce petit coin de Toile. Mon nom est Page. Parce que parfois vous écrivez sur la page et, aujourd'hui, la Page écrit sur vous. Ceci est son domaine.

Cette semaine, suite et fin de notre petit conte à se raconter au coin du feu, avant que le froid ne nous pousse dans une hibernation aussi complète que salvatrice. Les couvertures s’empilent, nos oreillers ont définitivement adopté la forme de nos têtes, et il est temps de terminer l’histoire. Alors, allongez-vous confortablement, respirez profondément l’odeur du bois de cheminée, et laissez la Page vous raconter au creux de l’oreille.

Le cimetière des machines – Troisième partie.

Le lendemain matin, l’homme se leva, seul et fourbu, dans un état qu’il n’avait jamais connu. La nuit qui avait précédé n’était même pas un souvenir tant les faits et ses rêves se disputaient son esprit enfiévré. Il avait trouvé… quelque chose ? Il se leva, tant bien que mal, frissonna, constata qu’il avait dormi tout habillé. Il avait rapporté du pays des songes un indicible sentiment de malaise, un vertige dont il fut, à ce moment précis, convaincu qu’il durerait jusqu’à la fin de ses jours. Confus, perdu, dépassé par des événements qu’il tentait sans cesse de reconstituer, en vain, il se rassit au bord de son lit, et parcourut des yeux sa chambre nue. Il eut l’impression de la découvrir pour la première fois.

Quelque part, un antique réveil résonnait d’un son discordant. Il questionna des yeux sa table de chevet. Le vieil appareil vibrait comme un nourrisson appelant sa mère, semblant lui reprocher sa lamentable apathie. Mécaniquement, il coupa la sonnerie, puis se saisit de son téléphone. D’une main tremblante, il composa le numéro de la boutique jouxtant la sienne. Une voix féminine, plaisante, lui répondit presque immédiatement :

« Fromagerie des Lilas, j’écoute ?
-Bonjour, balbutia-t-il d’une voix blanche, c’est… c’est votre voisin, du magasin de machines.
-Oh oui ! Je vois tout à fait qui vous êtes, vous êtes le Monsieur qui passe tous les matins à sept heures précises devant la boutique. On règle notre horloge sur vous ici, vous savez ? Ca me fait bizarre de vous entendre comme ça, au téléphone, vous êtes tellement discret d’habitude ! Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
-J’ai… euh… j’ai un service à vous demander. Je ne pourrai pas ouvrir aujourd’hui, un empêchement… Oserais-je vous demander s’il vous plaît de placarder un avertissement sur la porte pour mes clients ? Dites que je reviendrai lundi.
-Vous êtes malade ? Moi c’est pareil chaque automne, systématiquement je prends la crève dès que le thermomètre baisse. Enfin, c’est toujours mieux que la gastro, pour ce que j’en dis…
-Non, non, l’interrompit-il, rien de tout cela. Je dois simplement… Enfin si vous pouviez faire cela pour moi, je vous en serais très reconnaissant.
-Mais bien sûr, Monsieur, je vous fais ça de suite. J’espère que vous allez bien, quand même, conclut-elle en une demi-question.
-Je vous remercie, Madame. A lundi, alors.
-A lundi Monsieur ! Je m’occupe de ça tout de suite ! Et bonne journée ! »

Il raccrocha. Chercha des yeux quelque chose à faire. Ne trouva rien. Un antique manuel de mécanique écorné traînait bien sur un coin de son chevet, mais il le connaissait par coeur. Il décida qu’un jour prochain, il allait prendre une carte à la bibliothèque. Ce serait bien, de temps en temps, de lire un livre. Il pourrait apprendre des choses nouvelles, la philatélie, par exemple, ou comment confectionner des origamis. Il devait y avoir des livres, là-dessus. Il se rallongea sur son lit, pensif. Finalement, il y avait des tas de points communs entre les origamis et la mécanique, quand on y réfléchissait… La minutie, la précision, la concentration…

Une violente vague de panique, soudaine, intense, interrompit brutalement sa rêverie. En un instant, il revécut sa nuit : le cimetière, l’automate, leur chute emmêlée, le moment où il avait vu ses yeux pour la première fois. Sa main qui en serrait une autre. Puis une attente interminable – il voulait s’assurer que personne ne le voie ramener son aimée. Et puis le moment où il l’avait soulevée sur ses épaules, et ramenée chez lui. C’était à ce moment précis que la faim, la fatigue, l’usure de ses nerfs, avaient fini par le rattraper. Dans un élan de pudeur, il l’avait recouverte d’un drap, puis s’était écroulé, vaincu, sur son lit. D’un bond, il se mit sur pieds. Hésita une fraction de seconde. Puis se dirigea d’un pas incertain vers la porte de son atelier.

Il ouvrit grand les volets. Il se prépara une tartine et un café. Il sélectionna ses meilleurs outils. Il approcha de son banc deux énormes caisses pleines de pièces détachées. Il épousseta tout ce qu’il put. Puis, précautionneusement, il la découvrit. Son coeur manqua un battement, le vertige le fit vaciller de plus belle. A la lumière du jour, elle était encore plus belle. Les détails que la faible lueur de la veille avait estompés le heurtèrent de plein fouet. Le mariage du cuivre et de la chair, la finesse de ses articulations, tout en elle était d’un raffinement exquis. Quelqu’un avait pris soin de lui donner une chevelure de jais qui, toute en bataille qu’elle était, semblait respirer par elle-même. Un rayon de soleil d’automne réveillait en ses yeux des éclats d’or pur. Les parties les plus abîmées, la gorge et le haut du torse, laissaient deviner une mécanique d’une remarquable – bien que très élégante – complexité. Il se perdit un instant dans l’intime chaos inextricable, tentant de comprendre, tentant de saisir le fonctionnement de chaque rouage, de chaque entraînement. A un moment, il remarqua que son trouble avait petit à petit diminué. Les vagues de panique qui fracassaient son pauvre coeur avaient laissé la place à un ressac reposant et, s’il n’était pas tout à fait rasséréné, il se sentit envahi d’une envie, d’un besoin de se lancer dans le travail à corps perdu.

Doucement, avec mille précautions, il la débarrassa de sa vieille robe grise, faisant glisser le tissu grossier, pouce par pouce, le long de son corps gracieux. Quand elle lui fut complètement exposée, il eut de nouveau un mouvement de panique. La voir ainsi démunie lui parut obscène, d’une violence inouïe. Détournant comme il le pouvait le regard, il recouvrit son intimité d’une partie de drap, avant de se mettre au travail. Au moment où il allait s’atteler à la tâche, une évidence s’imposa : Il lui fallait un nom. Elle pourrait toujours, à son réveil, lui donner le sien, mais il avait besoin, besoin de lui donner une identité, puisqu’il lui était désormais impossible de la concevoir comme un objet. Immédiatement ou presque, un petit air d’opéra lui revint en tête, la chanson d’un autre automate dont le ténor était lui aussi tombé immédiatement amoureux :

Les oiseaux dans la charmille, dans les cieux l’astre du jour. Tout parle à la jeune fille d’amour. Voilà la chanson gentille, la chanson d’Olympia.

Il décida de l’appeler Olympia. Olympia chanterait aussi une chanson gentille. Il allait lui donner une voix de cristal. Olympia entendrait dans le chant des oiseaux l’amour des jeunes filles. Il allait lui donner deux oreilles absolues. Olympia serait avec lui jusqu’à la fin de ses jours. Il allait lui donner une chambre digne de sa beauté. Olympia serait heureuse. Il allait lui donner un coeur d’or. Olympia pourrait découvrir le monde. Il allait lui donner des jambes qui la porteraient où bon lui semblerait. Il s’imagina rentrer certains soirs, avec Olympia qui l’attendrait, et qui lui raconterait ses voyages, toutes les merveilles que ses yeux mordorés avaient vues. Qui lui chanterait des chansons qu’elle avait entendues au détour d’un chemin. Olympia lui montrerait le monde, un monde nouveau, qu’il n’avait pas, lui, le courage d’affronter. Avec elle, il saurait peut-être enfin – enfin ! –  ce que voulait dire être un être humain. Il se mit à l’ouvrage, comme un fou, s’arrêtant à peine pour dormir ou manger.

Il lui confectionna d’abord des jambes, lisses et graciles, pour qu’elle soit libre dès son réveil.
Il lui confectionna deux oreilles, fines et délicates, qu’il régla avec toute la précision d’un accordeur, pour qu’elle puisse l’entendre lui dire « bonjour » dans le creux de l’oreille.
Il lui confectionna une voix, pure et douce, savant mélange de la chaleur des Cuivres, de la douceur des Cordes, du feulement flûté des Bois.
Il changea son atelier spartiate en chambre palatiale, confortable et luxueuse, qu’il orna de riches tentures et de meubles aux teintes chaudes.
Délicatement, il la lava, ses cheveux, d’abord, qu’il peigna en un petit chignon assez lâche qui laissait tomber quelques ruisselets de mèches sur le haut de son cou. Puis il se saisit d’une éponge et frotta doucement, tendrement, son corps nu, faisant étinceler les arabesques de cuivre et rosir sa peau qui semblait déjà si vivante que, lorsqu’il eut fini, Olympia semblait tout simplement endormie, saisie par une torpeur de début d’après-midi. Elle resplendissait, allongée ainsi sur un lit à baldaquin qu’il avait construit de ses mains. Il n’osait désormais presque plus la regarder tant sa beauté lui brûlait les yeux.

Alors, il confectionna son coeur. Méticuleusement, il assembla entre eux des centaines de rouages, de fines vis chromées, de cristaux de quartz vibrant tout doucement au centre de l’assemblage délicat. A l’inextricable enchevêtrement, d’heure en heure, s’ajoutaient des engrenages de plus en plus fins, de plus en plus irréguliers, jusqu’à ce qu’il enclenche, enfin, la dernière roue, dans un clic qui fit voler en mille morceaux le silence ému dans lequel il avait travaillé jusqu’alors. Il regarda autour de lui soudainement, semblant découvrir pour la toute première fois la pièce, puis enchâssa le tout dans une boîte dorée, ornée de petits éclats de pierres précieuses. L’ouvrage ainsi terminé, il le porta à son oreille. Un cliquetis régulier donnait la cadence d’une intrication d’une infinie complexité de mécanismes qui tournaient, qui dans un sens, qui dans l’autre, crochant des dents parfois, libérant des contrepoids, entraînant une sarabande qui dans un souffle à peine audible résonnait portant en lui, battant ses tempes en contrepoint des battements de son propre coeur. Tout était fini. Il ne lui restait plus qu’à placer le coeur.

Dès ce soir, il ne serait plus seul. Dès ce soir, son Olympia serait à ses côtés. Dès ce soir, il aurait quelqu’un avec qui partager ses jours. Dès ce soir, elle allait le voir, il allait lui dire « bonsoir » au creux de l’oreille, et elle lui sourirait. Dès ce soir, il allait obtenir tout ce que son coeur avait toujours désiré. A cette simple pensée, le vertige le saisit de plus belle, lui coupant le souffle plus efficacement qu’une chute sur du béton. Il regarda autour de lui, parcourut la luxueuse chambre qu’il avait tissée comme un cocon autour d’elle. Cela ne suffirait jamais. Olympia était bien trop parfaite pour ces oripeaux de pacotille. Et lui, qui était-il, pour prétendre à une telle beauté ? Il n’était qu’un petit homme seul, qui n’avait jamais réussi à rencontrer qui que ce soit. Quand elle le verrait, elle allait sans doute éclater de rire, puis partir, et ne jamais revenir illuminer sa vie. Il resta assis, longtemps, le coeur passant d’une de ses mains à l’autre, inlassablement. De temps en temps il semblait se décider, puis hésitait, s’adossait de nouveau, tournait la tête, recommençait.

Et puis… Et puis il prit une décision. Il était seul. Il n’était qu’un homme. Il n’avait pas grand’ chose à apporter à qui que ce soit. Il était incapable de créer des liens avec ses semblables. Il ne savait rien, ou presque. Il n’avait jamais connu le désir, et n’avait jamais été ni comblé, ni dépité. Il n’avait pas d’amis à lui présenter, pas d’aventures à lui raconter, pas d’expériences à partager avec elle. Il n’était plus si jeune, mais pas si vieux. Il n’était pas suffisamment beau pour l’éblouir, ni suffisamment laid pour lui faire pitié. Il vivait une vie sans histoire, sans faire de remous, sans faire de vagues. Il avait vécu ainsi de longues années, et cela lui avait convenu. Plus aujourd’hui. Qu’importait si elle le laissait derrière, au fond ? Il aurait eu le privilège d’être là à l’un de ses réveils. Qu’elle le couvre de louanges ou qu’elle se gausse et s’enfuie, il aurait la satisfaction simple d’avoir partagé sa vie, l’espace d’un instant.

Il prit son courage à deux mains. Il ouvrit la petite porte dans la poitrine d’Olympia, et y déposa cérémonieusement le coeur d’or. Puis, sa main dans la sienne, il attendit son premier regard.

FIN.

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2 Responses

  1. Zaëlle
    | Répondre

    Petit rendez-vous du jeudi encore une fois fort agréable 🙂
    Comme quoi, la vie de l’écrivain est peut-être routinière, celle du lecteur l’est tout autant…
    (et c’est incroyable comme les débuts de cette série donnent envie d’être au lit… ¬_¬)

  2. Laura
    | Répondre

     Cher Page,
    Quel plaisir j’ai eu à être emportée dans ce conte plein de douceurs et d’espoirs. Je le raconterai à ma fille quand elle sera grande, dans quelques années. Merci!

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