La chronique onirique de Page – Episode 39

Posté dans : Feuilleton | 0
Bienvenue dans ce petit coin de Toile. Mon nom est Page. Parce que parfois vous écrivez sur la page et, aujourd'hui, la Page écrit sur vous. Ceci est son domaine.

Cette semaine, nos sérendipités seront linguistiques et astronomiques, et nous permettront de retrouver deux vieilles connaissances attablées comme à leur habitude sur la terrasse de leur café préféré. Alors asseyez-vous non loin d’eux, tendez l’oreille, et laissez de vieux amis vous emmener dans leurs petits coins.

Huit cents ans d’amitié.

-Hé… Hé ! Hé ! Didon ! Tu m’écoutes ? Ohé ! Tu boudes ? Youhou ! Eh dis ! Diiiiiiis ! Je te parle ! Coucou !
-Si tu ne l’avais pas remarqué, je t’ignore.
-Mais pourquoi ? Non mais non, mais c’est important ! C’est – je n’ai pas peur de l’affirmer – capital !
-Je t’ignore parce que, chaque fois que tu ouvres la bouche, c’est pour me traiter de pervers (pour une paraphilie par ailleurs sans gravité aucune), ou alors pour me raconter tes frasques, ou une invention de plus de ton esprit malade, ou un soliloque sans queue ni tête. D’habitude, je t’écoute, je t’encourage presque, et ensuite je regrette. Alors cette fois je tente une nouvelle stratégie : Je t’ignore. Peut-être, si la divinité la plus proche décide d’être clémente avec moi, que tu finiras par te lasser et que j’échapperai à une nouvelle conversation sans queue ni tête.
-Alors permets-moi de te dire, avant toute chose, que tu es un désagréable, et probablement un alcoolique, et que si tu pensais que j’allais me taire, tu t’es foutu le doigt dans l’oeil, parce que je ne vais pas me taire, oh non. Tu veux jouer à ça avec moi, mon p’tit pote, eh bien tu vas perdre. Je ne mange pas de ce pain-là, moi, et je refuse d’entrer dans le jeu de ton mépris crasse et de ta mesquinerie.
-…
-Tu n’arrêteras pas la vérité, et comme d’habitude, tu finiras ta journée moins bête grâce à moi, n’aie aucun doute là-dessus, tu peux bien faire celui qui n’y touche pas, mais ça ne prend pas avec moi, ah ça non.
-…
-De toute façon, je n’ai qu’à parler, tu ne peux pas fermer tes oreilles, après tout… Tes vilains petits tours ne marchent pas avec moi, HA !
-…
-Alleeeeeez, écoute-moi, regarde-moi, dis-moi quelque chose.
-…
-S’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît !
-…
-Pfff…
-…
-Quand tu es en proie au vague à l’âme, je t’écoute. Quand tu me parles de ta prédilection pour les chatouilles dans la chambre à coucher, je ne te juge qu’un tout petit peu, et encore…
-…
-Bon, eh bien voilà, tu as gagné, tu es content ? Maintenant je n’ai plus rien envie de te raconter, alors on va rester face à face et se taire, alors qu’il se passe de si belles et grandes choses…
-…
-C’était pourtant une jolie histoire.
-…
-Bon…
-…
-…
-…
-… (il fait la moue, renifle exagérément)
-Bon (il soupire), je suppose que je veux bien t’écouter. Mais attention : tu n’as pas intérêt à partir dans un de tes grands discours sans queue ni tête, sinon je m’en vais.
-C’est vrai ?
-Allez, raconte.
-Super ! Alors figure-toi qu’en Inde, des linguistes ont découvert une langue que personne ne connaissait avant.
-Très bien, et ?
-Et quoi ?
-C’est tout ?
-Oui.
-…
-Ah ben bravo, bravo, je dis bravo. C’est une découverte formidable, et toi, toi tu hausses les épaules. Imagine le truc : il y a mille personnes qui parlent une langue à eux seulement, et personne, même pas eux, ne savait qu’ils avaient leur propre langue. En fait ils croyaient parler un dialecte de la langue Aka, et en fait trop pas ! Leur langue s’appelle le Koro, et elle n’a en fait qu’un lien de parenté ancien avec l’Aka. Mais les gens qui parlent le Koro se considèrent comme des membres de la tribu Aka. On croit rêver ! Tu vois, c’est comme si, ici à Lausanne, il y avait des gens qui parlaient l’Italien ou un truc comme ça sauf qu’on les comprendrait en pensant que c’est juste un dialecte, un patois ou que sais-je ? Et eux, ils penseraient qu’ils parlent juste un genre de français un peu différent. C’est comme si on te disait que les Jurassiens ne parlent pas le français et que tu te disais « Aaaaaah, bon sang mais c’est bien sûr, c’est pour ça que je ne les comprends qu’à moitié la plupart du temps : Ils parlent leur propre langue ».
-Oui, ou quand je te dis que tes phrases n’ont qu’un lien très vague avec la santé mentale et la raison ; en fait, tu parles une autre langue. C’est presque rassurant, en fin de compte.
-Très drôle. Enfin moi, je trouve ça formidable. Il paraît que c’est super rare qu’une langue minoritaire survive dans une culture dominée par une autre langue. Tu te rends compte ? Personne ne sait expliquer comment le Koro a survécu.
-Bon, très bien, très intéressant. Me voilà plus instruit, je te remercie. C’est ça qui était tellement capital ? C’est joli, certes, mais je ne perçois pas l’urgence, si je peux me permettre.
-Tu n’es qu’un triste sire. Non, en fait ça m’a juste traversé l’esprit tout à l’heure, pendant que je faisais semblant d’être vexé. Non, le truc capital, l’information énorme, le truc de ouf, c’est qu’ils ont trouvé une planète Boucle d’Or (fier comme tout de son petit effet).
-Okayyyy, c’est reparti (il s’avachit dans son siège). C’est quoi, exactement, une planète Boucle d’Or ?
-Bon, tu remets le conte ? La fille blonde, les trois ours ? « Quelqu’un a mangé dans mon assiette » tout ça, tout ça ?
-Je vois, je vois bien (parfois tu me fais peur). Mais – et dis-toi bien que je te demande ça comme un ami, un ami qui espère que tu n’as pas encore complètement disjoncté – quel est le rapport avec les planètes ?
-Eh bien ils ont trouvé une planète ni trop chaude, ni trop froide – comme dans les trois ours, donc – , qui pourrait tout à fait avoir de la vie, ou au moins permettre à la vie de se développer. Enfin, on sait pas trop s’il y a de l’eau, ni si on pourrait respirer, mais quand même ! D’après le gars qui l’a découverte, il est très très probable que la vie puisse y exister. C’est pas énorme, ça ? En plus, elle est super près.
-Ca veut dire quoi « super près » ?
-Beeeen, apparemment, avec nos moyens actuels, il faudrait plusieurs générations pour y arriver.
-Ah, quand même. Donc on n’y est pas tout de suite, quoi.
-Pas tout de suite, mais imagine ! Le voyage trop sympa ! On partirait tous les deux, avec plein d’autres gens sympas, et on n’aurait rien d’autre à faire que causer avec plein de gens (et se faire des chatouilles, sale pervers…) ! Et puis après, on aurait des enfants qui causeraient encore, sur plusieurs générations, et à la fin, tout le monde arriverait content et motivé, et s’installerait sur une nouvelle planète ! Et il y aurait des tas de trucs nouveaux ! Et on serait tous les deux – enfin, nos descendants – à boire des Gliburgtoz sur la terrasse du plus proche Sharmgniarf ! En plus, la planète elle est cool, elle met genre trente-sept jours à faire une année, alors les gens seraient ados à 120 ans ! Et ils mourraient à 800 ans !
-Et ça veut dire que mes descendants seraient obligés d’écouter les tiens pendant 800 ans ? Et probablement sans pouvoir boire de l’eau, ni respirer ?
-Oui ! N’est-ce pas merveilleux (un sourire fait éclater dans ses yeux la possibilité d’une étoile lointaine) ?
-Merveilleux, oui, sans doute…
-Tu sais où on peut s’inscrire pour aller explorer des nouvelles planètes ?
-Euh, je sais pas, une agence de voyage, peut-être ?
-Tu viens ?
-…
-Alleeeez, tu sais bien qu’au fond tu t’ennuies, sans moi.
-(Il soupire un demi-sourire) Bon, allons voir.

Articles similaires

Page

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.