La chronique onirique de Page – Episode 35

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Bienvenue dans ce petit coin de Toile. Mon nom est Page. Parce que parfois vous écrivez sur la page et, aujourd'hui, la Page écrit sur vous. Ceci est son domaine.

Cette semaine, nos sérendipités seront préhistoriques, symboliques, et sociales, suite à une découverte anthropologique de première importance. Alors asseyez-vous confortablement, respirez profondément, et laissez la Page vous promener dans ses petits coins.

12’000 Avant JC :

Il était temps. La tribu de Grorg avait décidé de rester dans les parages, malgré la présence fort importune des Autres. La zone était trop belle, trop riche, trop intéressante, et à force de nomader à gauche à droite, Grorg avait des ampoules de la taille de l’oeuf de ces fort goûtues tortues qu’on trouvait un peu partout dans ce petit coin de la Galilée – bien que Grorg n’avait aucune idée que cette zone allait, bien plus tard, être appelée « Galilée ». Il fallait absolument trouver une solution, pour rester, pour ne pas se marcher sur les pieds – ampoules obligent – avec les Autres, qui ne semblaient pas non plus avoir très envie de déménager de sitôt. Fracassant machinalement la carapace du plus proche chélonien, Grorg n’en réfléchissait pas moins intensément. Il y avait toujours la possibilité d’aller chez les Autres une nuit et de les assassiner pendant leur sommeil, ou alors un guerre en bonne et due forme, avec tout ce que ça impliquait de silex aiguisé et de gentil massacre, mais bon, se prendre un javelot – certes grossièrement taillé mais néanmoins dangereux – pour éviter les ampoules de l’exode lui semblait, malgré son éducation toute préhistorique, contre-productif.

Retirant délicatement, de ses grosses mains poilues, les petits éclats de carapace de la viande cartilagineuse, avant de placer celle-ci sur un treillis de feuilles tressées au-dessus du feu, il soupira. Salauds d’Autres. Ils n’étaient même pas humains, probablement, consanguins au dernier degré, sans doute, en plus ils avaient des coutumes bizarres, ils ne dormaient pas dans la même caverne que celle où ils faisaient leurs besoins, et ils utilisaient des genres de pigments pour marquer l’entrée de leurs cavernes de l’empreinte de leurs propres grosses mains poilues. Si c’était pas malheureux de voir ça. D’abord, qu’est-ce que c’était un pigment, hein ? Et à quoi ça servait ? A rien, voilà, à rien. Bon, il faut dire qu’en ces temps où personne n’avait encore inventé Pimp My Cave, les considérations esthétiques faisaient partie du superflu, et Grorg, qui pensait certes beaucoup pour son époque plutôt portée sur l’action, n’en était pas encore là dans les grands concepts.

Mâchouillant un petit morceau de viande, il se prit à se demander si, par hasard, il n’y aurait pas un terrain d’entente, quelque chose que sa tribu et celle des Autres auraient en commun, quelque chose qu’ils faisaient de la même manière, ou presque. Mais il ne voyait pas. A part chasser des tortues et des aurochs pour les bouffer alors qu’ils étaient très clairement la propriété de la tribu de Grorg, les Autres ne faisaient rien qu’à leur piquer leurs fruits et leurs tubercules.

Arrivé à ce point des deux ruminations concordantes auxquelles il s’appliquait (la viande de tortue étant particulièrement filandreuse, comme chacun sait), il eut soudain un flash, un éclair de génie, et n’eut même pas à se retenir de crier Eurêka car il ne parlait pas Grec. Voilà ce qu’ils avaient en commun avec les Autres : la bouffe, le gras sur la figure, le jus de légumes qui coule sur les peaux de bête, les doigts qui sentent le vieil oeuf de tortue ! Cela tombait bien, en plus : la chamane était morte dévorée par un ours le jour même, et avant de l’enterrer, Grorg s’était dit qu’il serait sympathique de marquer le coup. Il prit donc sa plus belle plume, pour rédiger, sur un caillou qui traînait, une invitation. Avant de se rendre compte qu’il ne savait pas écrire, et que les Autres ne savaient d’ailleurs pas lire non plus. Euphorique malgré tout d’avoir eu une super idée, il décida de se rendre à la caverne de la tribu des Autres pour les inviter à venir manger dans sa caverne à lui.  Et c’est ainsi, ou presque, que le premier banquet de l’Histoire vit le jour.

Les restes ont été retrouvés il y a quelque temps par Natalie Munro et Leore Grosman, qui en ont conclu qu’au moins 35 personnes avaient participé au banquet. Le premier apéro Facebook était né. D’après les deux chercheuses, la naissance de l’agriculture est la conséquence de ces regroupements de plusieurs dizaines d’individus, qui se mirent à produire de la nourriture au lieu de simplement la cueillir ou la chasser. Et la dimension symbolique du lieu où la chamane a été enterrée serait la preuve que le concept de nourriture en vue de marquer un événement a été inventé à ce moment-là. Ces rassemblements symboliques permettaient aussi de renforcer le lien social entre des petits groupes de troglodytes qui autrement n’auraient jamais arrêté de se disputer les ressources. Quand certains organisent des apéros pour trier les Uns des Autres, il est bon de rappeler qu’à une époque, des êtres humains, sans culture (ni même agriculture), se sont servi de la consommation de nourriture en commun pour inventer un concept qui nous a plutôt bien servi par la suite : le vivre ensemble.

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