L’Italie aveuglée

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Alors que la politique pour lutter contre l’immigration clandestine se durcit, le gouvernement italien omet le problème de fond, bien plus délétère: les mafias. L'analyse de notre blogueur italien.

Les clandestins sont dans la ligne de mire. Mercredi 13 mai, la Chambre des  députés italienne a voté par 316 voix contre 258 en faveur d’un projet de loi visant à criminaliser l’immigration clandestine. Lancée sous l’initiative du Cavaliere, elle prévoit, notamment, des amendes plus salées que la Mer Morte (jusqu’à 10’000 euros par contrevenant), le rallongement de la durée de détention en centres d’identifications et d’expulsions, ainsi que la mise en place de rondes de prévention « citoyennes ». L’extrême droite s’en frotte les mains. Le Ministre de l’Intérieur, Roberto Maroni, est un membre avéré de la Lega del Nord, parti xénophobe sans concession. Oui mais… et les mafias dans tout ça?

Mon cher Silvio, vous oubliez le principal. Vous oubliez, primo, que les vrais criminels, ceux pourrissant l’Europe et nos vertes pelouses, ce ne sont pas les Roms ou les “sub-sahariens”. Les vrais, ils sont déjà chez nous. Et plutôt bien installés même. Secundo, vous réaffirmez, sans vous en rendre compte, des valeurs chères aux chemises brunes et, chose plus préoccupante encore car bel et bien réelle, propice à la prospérité des clans mafieux.

A lire Roberto Saviano, l’auteur du bestseller Gomorra, les organisations criminelles profitent de la crédulité et « l’émotionnite » citoyenne aigüe pour vaquer à leurs occupations. Sans être dérangés. Et comble de la blague, ce sont les communautés africaines, elles seules, qui osent ouvertement s’opposer à la camorra napolitaine. Les Italiens indigènes, eux, jouent à l’autruche mais iront voter à droite, contre ces saloperies de Roms et de Blacks… Lisez plutôt

Blacks vs Mafia 1

« Ceux qui racontent que l’arrivée des migrants sur les embarcations de fortune déversent son flot de criminels, ceux qui racontent que cela fait augmenter violences et déprédations, ceux-là oublient deux choses significatives. Les deux révoltes les plus importantes contre les mafias ont été lancées, en Italie, non pas par des Italiens eux-mêmes, mais par des Africains. Et c’était des manifestations spontanées. Par des Africains. Des Africains, qui ont hurlé « ça suffit !! » aux chefs locaux, aux clans et aux familles camorristes, après la tuerie du 19 septembre dernier, à Castelvolturno. » La mafia napolitaine y faisait six victimes, six jeunes originaires de l’Afrique de l’Ouest. 

L’assassinat avait marqué la presse internationale pendant plusieurs semaines, les caméras de télévision s’étaient rendues sur place et avaient filmé la colère de la communauté africaine. Six mois plus tôt, le 16 mai 2008, c’est Domenico Noviello qui tombait sous les balles de la camorra. « Mais rien, aucune révolte, aucune protestation, aucun Italien ne descend dans la rue. Le peu d’indignés, tous confinés sur la scène locale, se sentent de plus en plus seuls, isolés, sans force. » Trois jours plus tard, des centaines d’Africains manifestent et occupent les rues, « criant leur indignation au visage des Italiens ». Il fallait attirer l’attention, affirmer un nouveaux « plus jamais ça !! ».

Black vs Mafia II

Voilà le fond du problème en Italie. Ce qui mine réellement le pays et contre quoi, Monsieur Berlusconi, vous devriez agir, c’est bien le fait que personne ne bouge, que personne, parmi la grande majorité des Italiens, n’a jamais rien vu, rien entendu, et ne dira jamais rien. Personne n’a les c* de dire non. « Personne ne se rebelle, seuls les Africains le font. Et ce faisant, [comble du paradoxe pour un pays qui tire à droite à pleine vapeur], ils défendent les intérêts de tous les Italiens. Ils défendent le droit de travailler et vivre dignement, ils défendent le droit de la terre. L’agriculture était une ressource fondamentale, mais que les mécanismes mafieux ont lentement désagrégé, la transformant en un terreau de spéculations criminelles. Les Africains qui se sont révoltés, [et notez bien ceci, très cher Silvio], sont tous arrivés sur des embarcations de fortune. Tous, les clandestins comme les déclarés, se sont rebellés. »

Comment se fait-il que dans la région napolitaine, l’une des plus durement touchée par la mafia, ce soit eux, des immigrés qu’on jette allégrement dans le panier du crime, qui osent monter au front ? Pourquoi les Italiens de droite, si préoccupés par l’unité nationale et la sauvegarde de leurs économies, de leur travail, ne se rendent-ils pas compte que ce sont en fait leurs mafias, leurs propres compatriotes, qui les dépouillent ? Dans le sud de l’Italie, on aime se dire que « e sempre stato così e sempre lo sarà » (il en a toujours été ainsi, et ça le restera). L’omertà, en d’autres termes. Cette loi du silence, cette léthargie qui constitue la clef de voute de la lutte antimafia. Le silence est d’or pour les clans.

Suivez le crime

Par conséquent, note Saviano, « il devient difficile de comprendre cette tendance à la criminalisation des migrants, d’autant plus qu’elle provient d’un pays, l’Italie, qui a exporté ses mafias aux quatre coins de la planète. Des mafias qui ont fait prospérer le commerce de la cocaïne en Amérique latine grâce à leurs investissements et qui ont mis au point une forme d’éducation mafieuse à l’étranger, en collaboration avec les familles italiennes new-yorkaises. » Les enquêtes du FBI et de la DEA le montrent, celui qui veut faire des affaires criminelles à New-York, qu’il soit kosovar ou indien, doit obligatoirement passer par l’intermédiaire des clans italiens. Question de respect, et de connexions. Des mafias qui ont récemment, en Côte d’Ivoire, « déversé en une seule fois près de 851 tonnes de déchets toxiques provenant d’Europe ».

La question prend tout son sens : « Et c’est notre pays qui ose affirmer que les immigrants font croître le crime ? » Les mafias étrangères existent en Italie, elles sont puissantes, mais ne peuvent rien entreprendre sans l’assentiment des clans de la Botte. Les mafieux étrangers n’arrivent pas sur des coquilles de noix chargées sur les côtes libyennes, mais par avion. Nigeria, Ukraine, Biélorussie. Au mieux utilisent-ils ces désespérés comme des mules, et leur remplissent le ventre de boulettes de coke. Mais le ver, lui, est déjà dans le fruit. En criminalisant les migrants, on ne fait que renforcer les clans. Et pourquoi ? « Parce qu’en agissant de la sorte, on force celui-ci à se tourner vers les mafias, parce que seules ces dernières pourront leur fournir les documents, un travail et un logement. Moins la communauté des migrants est protégée par l’Etat, et plus elle se place à portée des réseaux criminels. »

Historiquement, l’Italie est un pays de migrants. Nous autres, en Europe et dans le monde, le savons bien : les ritals sont partout. Criminalisés de leur temps, ils ont pourtant contribué à construire une partie des sociétés que nous connaissons, et pour ceux qui n’y comprennent rien, le barrage de la Grande Dixence en tous cas. Compte tenu de ce qui précède, le projet de loi que prévoit aujourd’hui le gouvernement italien est, de ce point de vue, une franche mascarade…

Allô Silvio, … les dirigeants actuels, à Rome, ont-ils oublié qui ils sont ?

Source: Il coraggio dimenticato, Roberto Saviano, la Repubblica, 13.05.09 (www.robertosaviano.it)

 

Michael

3 Responses

  1. lie
    | Répondre

    Comment je suis d’accord avec ton analyse Michael, c’est à s’arracher les cheveux un tel aveuglement et ça fout la trouille surtout.
    “vous réaffirmez, sans vous en rendre compte, des valeurs chères aux chemises brunes et, chose plus préoccupante encore car bel et bien réelle, propice à la prospérité des clans mafieux.”
    Je pense au contraire qu’il s’est très bien ce qu’il fait, n’a t’il pas lui même quelques dossiers pas très propres ? Je suis vraiment atterrée par ce qui se passe en Italie, atterrée de voir si peu de recul et une auto-critique totalement disparu, où sont passés les intellos, les cinéastes, les écrivains, tout ceux qui savaient se regarder en face et dénoncer leurs propres travers ?

  2. romuald
    | Répondre

    La passivité des Italiens indigènes, ceux qui côtoient ces mafias et ne disent rien, on la retrouve dans tous milieux mafieux.
    Les mafieux imposent par la force et la terreur leurs lois, dont celle du silence.

    J’ignore si, en Italie, il existe un programme de protection des témoins, comme aux USA, mais contrairement à la France. Une dame avait témoigné du manège qui se déroulait au quotidien sous ses yeux, dans la cité qu’elle habitait; elle a eu le cran et le sens de la citoyenneté de dénoncer les caïds, malheureusement les policiers avaient eu la bonne idée de la ramener chez elle dans un véhicule de patrouille.
    Lorsque des interpellations ont eu lieu au sein de la cité, forçément, la témoin a fait l’objet de menaces etc et a dû déménager….

    C’est donc plus à l’Etat de faire ce qu’il faut, avec du renseignement récolté sur le terrain soit par des infiltrés soit par des citoyens.
    Il me semble qu’un juge au moins avait été abattu par la mafia sicilienne (le juge Falcone), mais je ne connais pas le dossier.

    Par contre, je relativiserai quant au fait que les Africains de l’Ouest ont gueulé; s’ils ont gueulé, c’est surtout parce qu’ils voulaient leur part du gâteau. Parallèlement à la mafia napolitaine s’est montée une mafia nigérianne qui a commencé à marcher sur les plates-bandes de la mafia locale…
    On ne peut donc pas dire que leur combat contre la mafia napolitaine soit dénué d’intérêt.

    Ce qui est certain en tout cas, c’est que si l’Etat s’arceboutait déjà à combattre les mafias locales (napolitaine, sicilienne) quitte à déployer l’armée, comme les para de la Folgore qui il y a plus de 60 ans combattaient déjà dans le désert lybien, les mafias étrangères auraient les plus grandes difficultés à s’installer durablement.

    Il y a plusieurs mois, le néofasciste Mussolini avait filé 5 milliards d’€ à titre de réparation pour les préjudices subis par la Lybie, lors de la colonisation par l’Italie (Cyrénaïque, Tripolitaine).
    Sauf que cette vraie-fausse repentance, dans la bouche d’un néofasciste, masquait mal le marché proposé à la Lybie: les 5 mds d’€ devaient surtout servir à la lutte contre l’immigration clandestine à destination de l’Italie….

  3. jeremy
    | Répondre

     Je viens de terminer un livre d’un autre journaliste italien : Fabrizio Gatti, “Sur la route des clandestins” On y apprend pas mal de choses sur les relations “maffieuses” entre Mouamar et Sylvio… Edifiant,  à lire!

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