Je courais au bord du lac et ça me foutait les jetons

Voyant les beaux jours revenir, je me suis remis à courir pour me mettre en forme avant l’été, histoire de pouvoir exposer mon superbe corps d’Apollon avec assurance au moment venu (vous aurez compris l’ironie). C’est là que je me suis rappelé qu’il n’y a pas si longtemps, j’avais comme habitude de jogger le long du lac entre Vidy et Ouchy en plein milieu de la nuit à 3h du mat. Ça me foutait la trouille, mais j’aimais bien ça.

D’abord, une question qui vous brûle certainement la langue : Mais qu’est-ce qui peut bien me prendre à faire mon jogging à 3h du mat ? Eh bien je dois dire qu’au début, j’étais tout simplement gêné d’y aller la journée, car mal équipé, pas entrainé et peu confiant en moi… J’avais peur du jugement des autres. Cependant, à partir d’un certain stade, j’y ai pris goût.

Devant la banane en direction du lac.

Le truc, c’est que quand tu cours avec la lune comme seul éclairage, pas un chat dans les parages, tu commences à avoir les jetons. J’avais généralement le plus la trouille quand je passais de la banane de l’UNIL tout droit pour le lac et en allant en direction d’Ouchy. C’est là que ton imagination commence à déborder dans divers scénarios, tous plus improbables les uns que les autres.

S’il y avait un groupe de personnes qui attend que je passe pour m’attaquer et me dévaliser ? S’il y avait un renard fâché qui sort de nulle part pour me bouffer ? Si je réveillais un cygne qui dort et… heu… je sais pas moi ! Ça l’énerve et il me fonce dessus ? Si tout à coup je me retrouve nez à nez avec Big Foot ?!

Putain Mathieu ! Reprends-toi… Malgré toutes les théories et reportages que tu peux voir à la TV, Big Foot n’existe pas ! Pour les renards et les cygnes ; t’as qu’à leur foutre un coup de pied au cas où… ça devrait les calmer. Quant aux mecs qui viendraient t’attaquer, bah… attendre qu’il y ait un joggeur taré au milieu de la nuit dans un lieu où la seule chose sur laquelle tu risques de tomber dans les 6 prochaines heures est une fouine, y a plus rentable, comme spot. Ok… Donc oui, j’avais tout le temps des situations qui me trottaient dans la tête. Cependant, courir la nuit, c’est aussi un super bon plan si tu veux vraiment profiter de ton effort sans devoir ralentir parce qu’il y a Mamie sur ton passage, te décaler parce qu’un type promène son chien avec une laisse enrouleuse qui prend toute la largeur du passage, des enfants qui font de la trottinette à tes côtés, des cyclistes qui te dépassent constamment, les diverses odeurs de barbecue qui te donnent des envies de dévaliser le frigo quand tu rentres chez toi, et plein d’autres choses qui font partie d’un après-midi à Vidy.

Ok, donc me voilà dans la partie plus sympa… J’arrive dans une zone où il y a de l’éclairage. Et c’est là que soudainement je me transforme en écolo. Mais pourquoi y a-t-il 200 lampadaires allumés (en réalité je n’ai jamais compté donc je sais pas) dans un lieu où personne ne passe à ces heures-ci ? Quel gaspillage ! Je croyais que notre syndic était vert ! Ta gueule, Mathieu ! T’es bien content qu’ils soient là, ces lampadaires, c’est ton seul éclairage.

Je suis à 3 km et là j’arrive au skatepark. C’est souvent à ce moment-là que je croise quelqu’un si cela devait être le cas. Toujours des gens un peu louches, souvent des ados qui traînent entre eux et qui ne s’attendent en tout cas pas à croiser un joggeur. Un regard un peu ébahi les envahit. J’avais régulièrement droit au fameux « Cours Forest ! ». Bah oui… faut bien qu’ils fassent un peu leurs relous. Je ne peux pas leur en vouloir, j’étais au moins aussi con qu’eux à leur âge. Des fois, ça arrive que je tombe sur des retardataires de barbecues, généralement des étudiants, qui me disent « Allez ! Viens prendre une bière ! ». La tentation est là, mais ne nous déconcentrons pas de l’objectif. Le but est bel et bien de claquer des calories, pas d’en ingérer.

Voilà que je passe devant les pyramides, j’arrive sur ce qui s’appelait autrefois l’Amnesia et je rejoins la piscine de Bellerive. Et hop ! Une fouine qui veut me bouffer !!! Non en fait elle ne pourrait pas en avoir moins à foutre de moi. Je me calme un peu et je sors mon smartphone pour prendre une photo. Bah oui ! Des fouines, moi, j’en vois pas tous les jours (ou tous les soirs, devrais-je dire).

 

J’ai retrouvé la photo de la fouine dans mes archives.

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Je continue mon chemin jusqu’à Ouchy et je prends un énorme plaisir de constater que je suis à environ 5 km de course. J’ai pris le soin de regarder combien représente en valeur calorique le menu Big Mac que j’ai mangé dans l’après-midi. Selon mon calcul, j’en suis environ aux trois quarts avant de l’avoir dépensé totalement. Bon, c’est bien Mathieu, t’as survécu à une fouine et tu as presque liquidé ton Big Mac. Continue sur le chemin du retour et t’aurais presque pu ajouter des nuggets avec sauce curry.

J’arrive enfin vers la fin de ma course, le moment le plus terrible. Je me tape une montée avant d’arriver chez moi. Les montées c’est un peu mon talon d’Achille. Je galère comme jamais et revoilà une nouvelle série de questions qui pointe le bout du nez. Mais pourquoi tu t’infliges cette torture ? Et si tu t’arrêtes déjà maintenant ? Après tout tu as déjà couru 9,5 km, on s’en fout de faire un chiffre rond ! Mais ferme-la Mathieu ! Tu vas au bout de ton effort, un point c’est tout !

Je me bats contre moi-même, le masque du guerrier s’installe, je me sens comme Rocky Balboa et sa lèvre inférieure qui penche sur le côté et qui symbolise si bien le dépassement de soi. Je suis au bout de ma vie, mais j’essaie de me cacher cette réalité. T’es un warrior, Mathieu ! Allez ! Donne tout ce que t’as ! Encore 300 m et c’est la fin !

Instinctivement je me mets à courir de plus en plus vite, j’ai envie que mon calvaire touche à sa fin. Allez ! Un petit sprint pour la fin. Je ne m’arrête pas avant de toucher le capot arrière de ma voiture parquée en bas de chez moi.

Ça y est ! J’y suis arrivé. J’ai mal partout, je boite, je dégouline comme une fontaine, j’essaie de retrouver mon souffle en tirant une grimace pas possible. Je sors mon natel pour regarder mes temps et ma distance exacte dans mon application Nike. Youpi ! Je suis passé au niveau vert ! Bref je suis fier de moi.

Je crois que nombre de joggeurs occasionnels peuvent se reconnaître en ces quelques mots. Malgré tout le calvaire et la souffrance de l’instant, courir peut vite devenir un besoin, voire même une drogue pour certains. Dans mon cas, j’aime bien la course, surtout parce que je suis content de moi après coup. A tel point que je me retrouve à le crier partout. Mais vu que je veux être un minimum subtil, j’essaie de le placer dans un sujet rien avoir – « Oui, j’ai constaté les travaux sur la rue Centrale l’autre jour lors de mon jogging matinal. » – le tout autour d’un verre de Chardonnay à un prix excessif dans un bar à vin du centre-ville… Envoyant les signaux mensongers que je prends soins de mon corps, je suis proactif et raffiné, un bobo quoi !

Mais ne soyons pas trop sévères avec nous-mêmes, courir c’est bon pour la santé, c’est bon pour la tête et c’est bon pour le moral. J’en profite au mieux et j’ai la possibilité de le faire dans un lieu dont peu de monde a la chance de bénéficier : Lausanne et les abords de son lac !

On ne se lasse jamais de cette vue.

Une réponse

  1. Yannick Raval
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    Une foi n’est pas coutume, Mathieu D à le talent de transformer une histoire “a priori banale” en une petite histoire absolument savoureuse qui nous surprend et nous fait rire. Ceci dit, mon dernier commentaire ne comprenais que des compliments et des points positifs. J’ai donc aujourdhui décidé de procéder de façon inverse, je ne vais en dire que des points négatifs, à savoir:
    – je regrette que ses blogs ne soient si brefs, ils mériteraient d’être 10 foi plus longs, tant j’ai plaisir à les lire
    -je regrette que Mathieu n’écrive pas 10 blogs par jours, devenant une vraie machine de combat littéraire
    -je regrette que Mathieu n’aie pas encore écrit de livre, je serais probablement son premier client.

    En définitive, que voulez-vous que l’on commente sur les textes de Mathieu, si ce n’est qu’à chaque fois, le plaisir de lecture est le même!

    Merci Mathieu, tu ne cesses de me surprendre…

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