Israël, Palestine et Lausanne 2/2

Israël, Palestine et Lausanne 2/2

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[Interview] Suite de l’actualité du conflit israélo-palestinien vue de Lausanne. Après l’avoir donnée à un membre de la communauté israélite, la parole est à présent à un membre de l’Aide Sanitaire Suisse aux Palestiniens.

Après monsieur Pierre Ezri, c’est monsieur Awni Ahmed qui accepte de me recevoir et de répondre à mes questions concernant l’intervention israélienne à Gaza.

C. S. Qu’est-ce que l’ASSP et comment se mobilise-t-elle?
A. A. L’ASSP est une Aide Sanitaire Suisse aux Palestinens active depuis les années 1980, qui a pour but de sensibiliser la population suisse aux besoins du peuple palestinien dans le domaine médical. Elle se mobilise par e-mail, par courrier, émissions télévisées, à travers des conférences et aussi des ambassades.

C. S. Y a-t-il une communauté palestinienne à Lausanne ?
A. A. En fait les Palestiniens ne sont pas nombreux à Lausanne. On est entre 200 et 300 Palestiniens dans toute la Suisse. On a eu beaucoup de réunions mais on a rencontré des problèmes au niveau linguistique pour s’organiser parce qu’il y a des Palestiniens qui sont Suisses alémaniques, d’autres qui parlent français etc. Il y a une communauté mais très petite.

C. S. Je ne sais pas si vous pouvez parler au nom de cette communauté, mais en tant que Palestinien, comment réagissez-vous à l’actualité du conflit israélo-palestinien ?
A. A. Dans chaque pays, il y a des positions différentes. Je considère être dans le courant ordinaire de la société palestinienne. Par rapport à cette guerre, je pense qu’on est tous unifiés contre l’agression israélienne. Que ce soit les gens qui soutiennent l’autorité palestinienne ou les gens qui soutiennent le mouvement du Hamas, c’est une guerre qui a unifié les Palestiniens parce qu’elle n’a pas seulement ciblé le Hamas mais le peuple palestinien en entier. Alors on est tous contre cette guerre, et on responsabilise tous Israël de l’avoir lancée contre le peuple palestinien à Gaza.

C. S. Le conflit a suscité une vaste réaction internationale à l’encontre d’Israël et de nombreuses manifestations pro-palestiniennes ont été organisées. Selon vous, pourquoi y a-t-il eu autant de mobilisation de la part de personnes qui ne sont pas forcément palestiniennes ?
A. A. J’ai remarqué que la mobilisation était partout dans le monde, presque dans chaque pays, mais pas de façon officielle. Il y a un Etat avec une armée considérée comme la quatrième ou cinquième armée au niveau mondial attaquant avec toute sa puissance une population civile qui a été assiégée pendant 18 mois. C’est ça qui a fait que les gens réagissent dans les rues du monde entier. Au niveau officiel, je ne vois pas pour quelle raison les pays occidentaux ne condamnent pas cette agression, ne condamnent pas officiellement le meurtre des enfants et des femmes à Gaza. La cause palestinienne dépasse les frontières de la Palestine et du monde arabe, c’est une cause qui concerne le monde entier. 

C. S. Une manifestation a été organisée par l’association Urgence Palestine à Lausanne mercredi 14 janvier. Y étiez-vous ?
A. A. Oui, j’y ai pris la parole pour faire un témoignage parce que j’ai de la famille à Gaza. J’ai transmis le message de la population gazaouie. Ils souhaitent que la communauté internationale ne laisse pas les criminels de guerre Israéliens libres après ce qu’ils ont commis à Gaza. A Lausanne et ailleurs, toutes ces mobilisations sont contre ce que les gens ont vu à la télé, des images d’enfants brûlés par des bombes au phosphore. Alors qu’elles sont interdites par la loi internationale, les Israéliens les utilisent contre des enfants. Vraiment je suis choqué que les Européens ne voient pas ces crimes, ils ne veulent pas les voir. Ils ont peur d’être jugés comme antisémites. Mais est-ce que condamner les actions d’Israël c’est condamner les juifs ? Je suis choqué par cette position que je considère comme agressive envers l’humanité, pas seulement envers les Palestiniens. Quand il y a un crime de ce genre, il faut le condamner, que le coupable soit Israélien, Palestinien ou Européen. Malheureusement jusqu’à maintenant il n’y a pas eu de condamnation claire et nette du côté européen.

C. S. Est-ce que vous pensez que ces manifestations non officielles peuvent contribuer à faire avancer les choses ?
A. A. Une manifestation avant tout c’est pour s’exprimer. Chacun de nous contient de la colère qui a besoin d’être exprimée. Et heureusement qu’il y a des manifestations, autrement certains pourraient utiliser la violence pour exprimer leur colère. Mais malgré les nombreuses personnes qui sont sorties dans la rue, il n’y a pas eu d’impact sur la position officielle. Ca ne veut pas dire qu’il faut arrêter les manifestations, il faut les encourager parce qu’elles sont positives pour les victimes. Que ce soit des victimes du côté israélien ou du côté palestinien, je suis toujours pour les victimes. Si ça arrivait aux Israéliens, je serais parmi les premiers à manifester en solidarité au peuple israélien. C’est aussi pour ça que je suis étonné que la communauté israélite à Lausanne ou en Suisse en général ait organisé une manifestation pro-Israël à Berne. Je trouve ça bizarre et je le condamne parce qu’il faut prendre en considération les valeurs morales. Est-ce qu’on soutient la victime ou l’agresseur ?

C. S. Les nombreuses manifestations dénoncent notamment le nombre inégal de victimes des deux côtés. Plus de 1300 victimes palestiniennes contre 13 israéliennes. Comment réagissez-vous à cela ?
A. A. Le nombre est important mais il faut en même temps tenir compte des actes commis par l’armée israélienne. Quand le Hamas lance des roquettes, tout le monde sait que ce sont des roquettes artisanales, fabriquées à Gaza, et on sait que les Gazaouis ont de la peine à trouver à manger. Par contre les Israéliens ont les technologies les plus modernes, les plus sophistiquées dans le domaine militaire. Et au lieu d’épargner la vie des femmes et des enfants, on a vu dans les témoignages que l’on a actuellement de Gaza qu’ils les ont ciblés. Comment l’armée d’un Etat considéré démocratique peut attaquer des civils ? On a vu également par le témoignage du secrétaire général des Nations Unies monsieur Ban Ki-moon que les Israéliens ont ciblé des sites des Nations Unies. Alors pourquoi ne considère-t-on pas l’Etat d’Israël comme un Etat terroriste ?

C. S. La réponse israélienne est de dire que cette intervention à Gaza est une réaction aux roquettes lancées par le Hamas. Selon vous c’est une réaction disproportionnée ?
A. A. Pas seulement. C’est une réaction aux roquettes du Hamas, mais la question est de savoir pourquoi le Hamas a lancé des roquettes contre Israël. Et où est Israël ? Est-ce qu’il y a des frontières claires pour définir Israël ? Les Israéliens parlent de 80% de réfugiés à Gaza. Réfugiés d’où ? Ce sont des gens qui ont été chassés de leurs maisons. Cette population a le droit d’être sur ce territoire qui s’appelle maintenant Israël. Ces gens demandent le droit de retour qui leur est garantie par une résolution des Nations Unies portant le numéro 194. Alors le Hamas lance des roquettes pour rappeler aux Israéliens que les droits de la population palestinienne qui habite à Gaza sont violés par l’occupation israélienne de cette terre. S’il n’y avait pas d’occupation, le Hamas n’aurait pas d’intérêt à lancer des roquettes. Avant de critiquer les roquettes du Hamas, il faut critiquer l’occupation illégale par Israël du territoire palestinien. Et aussi demander à Israël de respecter la résolution 194 des Nations Unies. 

C. S. Que répondez-vous à ceux qui attribuent la responsabilité des victimes au Hamas qui se servirait de la population civile comme bouclier humain ?
A. A. Ca me derrange beaucoup que les Israéliens utilisent toujours cet argument. Même si on estimait que oui, le Hamas a pris la population comme bouclier humain, serait-ce une justification pour viser cette population ? Dans ce cas de figure il faudrait libérer la population, pas la tuer. Et qui a demandé à Israël de venir libérer la population ? La logique de l’armée israélienne est de dire si je me doute qu’une maison est piégée, même si je n’en suis pas sûr, alors je bombarde la maison. Et il ne faut pas me blâmer, il faut blâmer le Hamas parce que c’est lui qui a piégé la maison. Ca veut dire qu’il n’y a pas de respect de la vie elle-même. En plus, on a vu à la télévision suisse romande que des soldats Israéliens ont occupé des maisons de familles palestiniennes en mettant les civils à l’étage d’en bas pour pouvoir tirer contre les résistants palestiniens depuis l’étage d’en haut. Ca ça me semble être un bouclier humain.

C. S. Selon vous, qu’est-ce qui favoriserait la paix ?
A. A. La paix c’est un mot que tout le monde utilise. Les Européens disent qu’ils veulent la paix dans cette région. On a vu depuis la création de l’Etat d’Israël par les Européens que ceux-ci veulent avant tout la colonisation de la Palestine par Israël. Car Israël est un projet colonial créé depuis 1917 par la déclaration de Belfort en Angleterre. Chacun a sa définition de la paix. Personnellement, je crois plutôt en la justice. La justice ça veut dire que chaque être humain a le droit de vivre et de rester sur sa terre. Les juifs ont le droit de vivre en Palestine, d’ailleurs il y en a toujours eu. Par exemple, Tel Aviv a toujours été une ville juive. La justice ça veut dire que les juifs et les Palestiniens chrétiens ou musulmans ont le droit de vivre en égalité. Est-ce qu’à l’heure actuelle on peut parler d’égalité dans la région d’Israël ? Par exemple moi qui suis né en Palestine je n’ai pas le droit d’y vivre, alors que n’importe quel juif du monde en a le droit d’office. C’est du racisme. Est-ce que c’est ça la justice que les Européens défendent ? Avant la création d’Israël, les juifs ont vécu en harmonie avec la population arabe. Le projet colonial sioniste qui a été créé avec les Européens et qui est toujours soutenu par ceux-ci est le grand problème. Tant que les Européens soutiendront ce projet colonial, il n’y aura pas de paix. Avant d’accuser l’Etat d’Israël de créer une colonie, j’accuse les Européens. A partir du moment où il y aura la justice, automatiquement il y aura la paix.

C. S. Dernière question. L’investiture du Président des Etats-Unis Barack Obama a eu lieu très récemment. Beaucoup de gens ont l’espoir que ce changement permettra de maintenir le cessez-le-feu, d’atténuer le conflit. Qu’en dîtes-vous ?
A. A. Avec tout le respect pour Obama et les Etats-Unis, nous ne sommes pas handicapés pour attendre de quelqu’un de l’extérieur qu’il vienne établir la justice. La justice doit être un principe pour chaque être humain. Pourquoi les Israéliens ne veulent pas voir les Palestiniens comme des égaux ? Est-ce que Obama va convaincre les Israéliens de nous voir de façon égale ? C’est un principe que l’humanité entière doit montrer aux Israéliens. Pourquoi est-ce qu’on crée un Etat pour les juifs qui sont citoyens partout dans le monde ? Un citoyen suisse et juif est Suisse, il a les mêmes droits que les autres Suisses. Pourquoi vouloir le déraciner ? Est-ce que vous imaginez la création d’un Etat catholique sur le territoire suisse où tous les catholiques décidéraient de se retrouver, tout en chassant les protestants ? Car Israël est bel et bien un Etat religieux. Personnellement, je n’attends rien d’Obama. Ce ne sont pas les Etats-Unis qui ont créé Israël, ils étaient même contre l’idée d’un Etat israélien jusqu’à l’époque de Johnson. Par contre j’en attends des Européens qui continuent de soutenir un Etat raciste. 

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Cristina

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