Inso Mundo présente ses Têtes noires : « C’est plus simple de passer du grand au petit » et autres conseils

Je rencontre Inso Mundo dans le milieu naturel de son expo, à la Bossette, même si la majorité de ses œuvres recouvrent du béton. Entretien multifacettes ou quand une pierre fait plusieurs coups.

Inspiration

Cela fait dix ans qu’Inso Mundo, autodidacte, fait du graffiti, « d’une manière plus intense depuis un peu plus de 5 ans ». En effet, des voyages en Amérique du Sud ont en quelque sorte renouvelé son intérêt pour la discipline artistique avant qu’elle ne s’étiole, notamment parce que le graff est « beaucoup plus figuratif et politique » et que la pratique « est plus facile » parce que de nombreux proprios de murs les laissent à disposition des artistes après discussion. Le contraste avec la Suisse est grand, puisque même si une autorisation était accordée, d’autres démarches administratives, comme une mise à l’enquête publique par exemple, devraient être entreprises. « L’esprit est beaucoup plus positif, on peut peindre en journée, tranquille. » Inso Mundo est donc revenu en Suisse avec une motivation renouvelée et un réseau élargi après avoir rencontré des artistes locaux. Ces collaborations perdurent dans une dynamique intéressante qui a donné en lieu à un graffiti de belle taille sur le mur légal de la Maladière.

Rond point de la Maladière / Pièce collaborative suisso-argentine

Translation et agrandissement

Les graffitis d’Inso Mundo sont évidemment différents de son travail présenté depuis le 11 mars à la Bossette, même si certaines de ses Têtes noires ont également été réalisées à l’aide de rouleaux de peinture et de pinceaux dans des friches bien loin des murs légaux. « C’est plus simple de passer du grand au petit », et la taille ne constitue donc pas un défi. Mais l’idée de travailler seul est beaucoup plus personnelle, puis il faut se tenir à une cohérence pour réaliser une série basée sur un concept. L’exposition de la Bossette regroupe donc 23 des 40 figures noires réalisées par Inso Mundo. « Les têtes réalisées sur des planches sont originales, faites avec de l’acrylique, puis je les ai scannées et il y en a certaines que j’ai réutilisé pour faire des sérigraphies aussi exposées là. J’ai aussi fait une gravure, puis j’aimerais éditer un petit fanzine avec ces images, mais je n’ai pas encore eu le temps. »

C’est la première expo personnelle d’Inso Mundo, après avoir participé à des expositions collectives avec Eezee et PBK9. Quand il ne crée pas en solo, Inso Mundo participe donc à ces deux collectifs ainsi qu’à d’autres « crew », comme Les Uns, groupe assez indéfini et plutôt tentaculaire qui comporte des membres de toute la Suisse.

Têtes noirs grande taille et encadrées

La scène lausannoise et le graffiti 2.0

Cette scène qui reste souterraine est vivace à Lausanne et dans ses environs. Le sujet a déjà fait l’objet de quelques articles sur le LBB, mais en face d’un connaisseur, j’en profite pour approfondir le sujet.

Lausanne, grâce au travail de graffeurs passionnés des débuts (à rencontrer pour un prochain article) qui ont entamé un dialogue avec les autorités municipales, et notamment le délégué à la jeunesse de l’époque, Claude Joyet, que des murs légaux ont été désignés. Appelés « fame » dans le milieu, ils permettent de graffer en toute tranquillité et à visage découvert. Ces lieux sont courus car ils offrent une visibilité auprès des passants. A Lausanne, les principaux endroits concernés sont : Les sous-voies de la Maladière, le mur de l’Eracom, le sous voie de Chauderon, quelques murs dans le quartier du Flon, la Barre, le sous voie du Chemin du Martinet et le mur qui fait dos à l’autoroute près de Praz-Séchaud (voir nos articles-galeries ici et). Cette politique plutôt ouverte ici n’est pas une constante dans les villes romandes, Fribourg est par exemple beaucoup plus restrictive.

Le conseil d’Inso Mundo aux novices, c’est d’avancer pas à pas et de faire preuve d’humilité, sans être moralisateur ni parler d’une hiérarchie entre jeunes et anciens. « La place que tu prends doit être liée à ta maîtrise » : Lausanne est plutôt calme car les rivalités sont moins présentes qu’à une époque. Mais les murs légaux sont des espaces prisés et leur fonctionnement est régi par des codes qu’Inso Mundo résume en deux points principaux « pour que ça marche » :

  1. Ne pas recouvrir une pièce qu’à moitié. Il faut avoir la décence de recouvrir la pièce en entier et de faire un graffiti au moins aussi bien.
  2. Le délai : laisser passer du temps avant de repasser sur le graffiti de quelqu’un d’autre.

Double identité

L’idée est aussi de rester incognito malgré la visibilité des murs et d’endosser au moins deux identités. Celle portée à visage découvert. Avec un style et un pseudo. Puis l’autre, utilisée pour peindre des murs sans permission, qu’il faudra garder cachée. « Il faut faire cela de manière assez intelligente et puis ne pas avoir les mêmes pseudos partout. Le truc c’est que c’est vrai que c’est assez paradoxal : La ville organise des ateliers d’initiation, des jam, mais il y a pas mal de petits qui pigent pas très bien et qui se font choper parce qu’ils peignent la même chose en légal et en pas légal et finissent forcément par se faire choper. »

Au-delà de l’intelligence, le graffeur doit aussi développer ses capacités d’observation pour découvrir des spots dans les lieux en désaffection, comme des usines qui vont être détruites, etc. Le goût de l’éphémère semble également un trait important : « des après-midi, des journées entières ou des week-ends » sont passés dans des endroits pour faire des dessins énormes « juste pour la photo, car sinon seuls quelques amateurs d’urbex les verront ». Le côté collaboratif des projets est un aspect primordial pour le graffiti-artist : « le moment passé entre potes compte presque plus que le résultat final, pour moi ».

De l’éphémère d’un mur sans cesse repeint au vernissage d’une expo qui tapisse des murs, la plongée dans le monde d’Inso Mundo fait découvrir une faune aux personnages multiples. Une visite de la Bossette est vivement conseillée, et surtout, gardez les yeux ouverts pour voir de quoi sont recouverts les murs de cette ville !

En lien avec Inso Mundo

  • Le compte Flickr qui garde trace des graffitis
  • Eezee – un collectif qui vend aussi des t-shirts faits par des graffeurs
  • PBK9 – un collectif lausannois (et aussi un peu des alentours)
  • Un livre sur les graffeurs de Bienne: Marc Tadorian, Warriorz : graffiti-writing, spatialité et performances. Neuchâtel : Ethnoscope, 10, 2009 

L’expo au Café à la Bossette dure au moins jusqu’au 11 avril, et l’expo collective d’Eezee aux Docks jusqu’au 24 avril.

 

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