Hackuarium : là où se rencontrent science et société

Posté dans : Lausanno-lausannois, Société | 0
L’omniprésence de la science de notre quotidien est souvent oubliée, mais ce dont nous bénéficions par usufruit, à portée de main (vaccins, électricité, internet, guys !) sont les résultats de la persévérance magnifique de scientifiques acharnés ! Au 21ème siècle, et depuis plusieurs décennies, le savant-philosophe de l’Antiquité est devenu le scientifique spécialisé cantonné à son laboratoire, sacrifié sur l’échafaud de l’efficacité et de la concurrence. Dans ce tableau ombragé certains irréductibles résistent pourtant...
La recherche n'est pas à la concurrence. CC_BY_SA 3.0 Jean-Claude Saget
La recherche n’est pas à la concurrence. CC_BY_SA 3.0 Jean-Claude Saget

Pour résumer, la recherche scientifique souffre des dérives du système qui la commande. Les chercheurs, pour trouver un emploi puis mener « une carrière », doivent produire quantité d’articles, qui leur permettront d’être notés et ainsi de passer au niveau suivant ou d’obtenir des fonds pour réaliser de nouvelles recherches. Les mécanismes d’évaluation, qui devraient permettre de récompenser les meilleurs, ne mesurent finalement que la quantité. De plus, la science reste captive des milieux académiques et privés, sans pouvoir s’extraire de ses carcans. Au final, bien que la société finance la science, via ses impôts, elle n’a qu’un accès très restreint à ce qui se passe réellement dans les laboratoires.

Du côté de chez nous

En réalité, vous et moi, ta sœur et mon oncle, on peut participer, mettre la main à la pâte. Il existe en effet une communauté à Renens, appelée Hackuarium (cf. notre OCUB 32). Groupe et laboratoire ouvert à tous, qui permet de développer des projets, rencontrer des gens et discuter avec eux, travailler ses idées en utilisant le matos mis à disposition. Situé dans les locaux d’UniverCité, l’espace occupe une surface assez impressionnante : sans murs de séparation, bureaux, ateliers, microscopes et pipettes se côtoient, pour mieux faire circuler les idées.

Avant de poursuivre, un peu de sémantique est inévitable. Oui, il est nécessaire de s’attarder sur le terme de « hacker ». Celui-ci est souvent associé à celui de vilain pirate, dans des degrés de cyberdélinquance plus ou moins alarmants. Un hacker est en réalité quelqu’un qui fait feu de tout bois, une sorte de Bob le Bricoleur qui se débrouillera pour concrétiser ses idées, sans avoir à sa disposition, comme préconisé, le matériel dernier cri.

Hackuarium sur la carte

Pour parler de cette caverne d’Ali Baba, j’ai rencontré Clara Moreau, une doctorante en génétique au CHUV. A côté de sa thèse, elle milite pour une science plus ouverte et participe à de nombreuses initiatives, comme Hack your PhD et Sciences en marche.

– Comment devient-on un (bio)hacker ?

La meilleure raison pour se rendre à Hackuarium c’est d’arriver en étant curieux. Ensuite, on y rencontre des gens qui peuvent prêter main forte à ce questionnement et éventuellement monter un projet. Donc si on a la motivation pour partager, pour apprendre et pour faire, on est un hacker. Les qualités essentielles du hacker ce serait un principe de solidarité, allié à l’humilité et la volonté de lutter contre le système hiérarchique qu’est l’académie.

Si on part du principe que personne ne peut tout savoir, il faut collaborer de manière interdisciplinaire. La notion bio, dans le biohacking, est, dans le cas d’Hackuarium, une question de personnes : en fait, ce sont des biologistes qui ont monté le lieu, mais il ne faudrait pas s’accrocher à cette étiquette.

– Le hacking, c’est le sens de la débrouille. Est-ce que c’est un principe qui fonctionne bien en Suisse où on peut imaginer que les fonds pour la recherche sont plus généreux que dans les pays à la situation financière plus précaire ?

Logo Hackuarium
Logo Hackuarium

Effectivement, le mouvement est moins développé en Suisse qu’aux Etats-Unis et en France, qui ont une autre culture de la débrouille, notamment en réaction à la crise économique. Mais évidemment, l’existence d’un tel espace en Romandie a quand même du sens : le besoin d’interdisciplinarité et d’autonomie est universel. C’est aussi un formidable moyen pour les personnes hors-académie d’accéder à un laboratoire, à un espace de travail et de se lancer !

Hackuarium est à notre connaissance la première communauté du genre en Suisse qui choisit de se doter d’un labo, donc il y a pléthore de matériel à récupérer dans des laboratoires abandonnés : on peut facilement faire ce qu’on appelle du « biochinage ».  Nous bénéficions évidemment du bon travail fait depuis des années par des gens comme L’éprouvette, un labo public de l’interface sciences-société de l’UNIL, et Hackteria, une communauté de biohackers, dont des Suisses, spécialisée dans les labo et expo temporaires.

 

– Hackuarium se veut être un laboratoire interdisciplinaire, ouvert à tous et à toutes les initiatives. Vraiment ? Comment renforcer le lien entre chercheurs et société ?

Il existe des barrières, mais si on explique le concept, ça ne fait plus peur. Il y a une vraie volonté d’accueillir tout le monde. On aimerait mettre sur place un projet de vulgarisation, pour renforcer ce lien entre les chercheurs et la société. La Paillasse, un hackerspace parisien, a par exemple mis sur pied un projet expliquant la neuroscience aux petits.

De plus, la notion d’interdisciplinarité implique un tas de compétences très diverses. Lorsqu’on monte un projet, on se mélange, et on fait appel à plein de corps de métiers. Depuis peu, on a un projet concernant l’impression 3D des protéines. Il faut des biologistes, des mécaniciens et des informaticiens qui collaborent.

La diversité se crée aussi lors d’évènements. Par exemple, Hackuarium a tenu un stand lors des Design Days qui ont eu lieu fin septembre, l’occasion de créer des liens avec un autre public. 

Panorama. CC_BY_SA funambuline
Panorama. CC_BY_SA 3.0 funambuline

– Dans une image romancée des hackers débrouillards, il y a une image de solidarité, d’entraide et de partage. Mais le milieu de la technologie est souvent considéré comme un milieu très masculin, parfois misogyne : est-ce que le mouvement des biohackers est mixte ? Est-ce que la question de l’égalité entre les genres y est débattue ?

Oui, le mouvement est mixte. Au départ, le mouvement était plutôt constitué de jeunes étudiants masculins, puis cela s’est diversifié. Les filles sont toujours les bienvenues, c’est juste qu’elles ne viennent pas. En général, il y a une appréhension du grand public par rapport aux hackers, en particulier du grand public féminin, à cause justement de ces stéréotypes sur le côté misogyne du milieu. Pourtant quand on est une fille, on est toujours bien reçue. Il y a une vraie considération égalitaire, au-delà des genres : on est jugés sur la quantité de travail réalisée pour la communauté. Donc une fois le premier pas franchi, les filles reviennent.

L’existence d’Hackuarium en région lausannoise mérite d’attirer notre attention, et, si vous voulez satisfaire votre curiosité, tous les mercredis soirs à lieu l’ #OpenHackuarium. A cette occasion, la communauté se réunit pour parler de tous les projets en cours dans une ambiance détendue et participative, et pour rencontrer les nouveaux arrivants.

Aller plus loin :

Un ouvrage qui explique le mouvement du biohacking et qui a l’air très intéressant : Alessandro Delfanti, « Biohackers : The Politics of Open Science », 2013

Une vidéo filmée lors d’un hackathon, avec Hackuarium et Hackteria : Ambiance 

Encore une fois, le site d’Hackuarium

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