Free! Entre pureté et simplicité

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Découvrez et soutenez le projet musical d'une jeune artiste Lausannoise, Dida Guigan, qui nous propose un album doux et sincère. Rencontre.
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Dida Guigan

J’ai rencontré Dida dans le cadre de mon travail à Espace A, association qui soutient les personnes concernées par l’adoption et l’accueil. Nous lui avions proposé de présenter son album “Home” lors de l’un de nos événements à Genève. J’ai beaucoup apprécié son travail sensible, concerné et subtil. Donc quand j’ai entendu qu’elle avait un nouveau projet, je lui ai proposé de nous en parler.

LBB : Peux-tu te présenter et présenter un peu ton parcours musical? 

D.G : J’ai 31 ans. C’est depuis toute petite que je tente de comprendre ma place, que je cherche le contexte dans lequel je pourrais exprimer ce que j’ai à dire, à apporter au mieux.

J’ai commencé à m’exprimer à travers le piano d’abord, plutôt par obligation, à défaut d’avoir eu la force d’obtenir l’accord de mes parents pour jouer l’instrument qui m’attirait le plus dès mes 5 ans : le violon.

Si la relation que j’ai eue avec le piano m’a permis une première découverte d’une certaine musicalité, elle s’est très vite compliquée par la suite, à l’adolescence, quand je n’avais pas l’occasion d’être seule avec l’instrument. Il fallait jouer dans le salon, devant toute la famille. Ça ne me motivait pas à continuer. J’avais probablement le besoin trop fort de me créer un monde à moi, seule.

J’ai alors « atterri » vraiment dans le monde de la musique par ce qu’il me restait de plus intime finalement et que je pouvais transporter avec moi sans l’autorisation de qui que ce soit : ma voix et, plus tard, l’écriture. Mon approche de la musique, aujourd’hui se traduit alors naturellement de plus en plus par la voix, les voix. C’est même ainsi que mon parcours musical a réellement commencé (inconsciemment je dirais), par la recherche d’une libération à travers ma voix.

Mon corps a lui aussi dû trouver des chemins de libération. Après plusieurs opérations de mon palais (qui n’avait pas grandi correctement !), j’ai enfin pu faire un premier travail vocal dans une école de jazz (swiss jazzschool) dans laquelle j’ai eu l’énorme chance de pouvoir étudier entre mes 22 et 25 ans. Ça m’a apaisée, mais ça n’a pas suffit pour me donner la confiance et l’aisance corporelle que j’appelais. J’ai donc dû chercher les réponses ailleurs …

LBB : Tu es née au Liban, venue en Suisse par l’adoption. Tu as passé plusieurs années par la suite au Liban, qu’as-tu appris ou découvert artistiquement de ce pays, ces cultures? Est-ce que tu l’incorpores dans tes projets artistiques aujourd’hui ? 

D.G : Ma « ré-immersion »  au Liban a été (et demeure) plus que déterminante dans tout ce que je suis et fais.

Malgré sa haute qualité, l’école de musique ne m’a pas suffi pour me trouver artistiquement, parce qu’il me manquait l’essentiel : comprendre ce que je chantais, ce que j’écrivais et pouvoir le faire passer dans un corps entièrement accepté. Un corps qui n’était pas venu au monde en Suisse, et n’était pas issu de l’histoire de ma famille adoptive franco-suisse.

C’était ça, la grande découverte. Ressentir une reconnexion physique avec quelque chose d’inconnu jusqu’à mon « retour » au Liban. C’est comme enfin poser les pieds sur terre. Et arrêter de voler à travers une voix hors de son rythme et déphasée face à ce qu’elle cherchait à exprimer. C’est ça que je suis allée chercher dans mon pays Dida 7d’origine : la reconnexion au présent, en auscultant le passé et en interrogeant le futur. La reconnexion à moi, simplement.

Je me suis initiée un peu à la musique arabe, à la langue, j’ai rencontré beaucoup de personnes avec des parcours qui faisaient naturellement écho au mien. Tous ces ingrédients m’ont énormément aidée à accepter l’origine de mes écritures, de la nature de ma voix, de la forme de mon corps, de ce qu’il a à dire et de sa trajectoire avant d’arriver en Suisse.

Cette expérience est indissociable de mes projets actuels. J’ai d’ailleurs tenté de séparer mon histoire de mes projets artistiques. Révélation : ça ne marche pas !!!

Même si je ne chante pas en arabe, je sais que dans ce que je chante, je porte mon histoire, mes ancêtres l’environnement dans lequel mon corps est né, et je sens aujourd’hui le désir et la responsabilité de l’affirmer artistiquement et socialement.

LBB : Je te connais par notre parcours d’adoptée, il semble que l’adoption (ou l’abandon?) traverse et t’accompagne également dans ton chemin artistique? Comment expliquer ce besoin que cela se rejoigne? 

D.G : Je dirais les choses ainsi : mon parcours d’adoptée est une donnée factuelle, un repère réel et concret à partir duquel déplier mon histoire. Il fait évidement partie de mon chemin artistique. Imaginez un émigré qui arrive en Suisse après avoir traversé 45 jours de mer et qui après un long silence dans un centre d’accueil pour requérants d’asile, se met à peindre, par exemple. Peut-on lui demander comment ou pourquoi ses peintures rejoignent son parcours d’émigration ? Ce ne sont plus des choses à expliquer. Ce sont des évidences. On a beau se les voiler, ou tenter de parler d’autre chose, ça nous rattrape toujours. Ce qui m’intéresse c’est plutôt, comment on en parle. Avec quel moyen, avec qui, par qui et pour qui…

En rebondissant sur les termes de cette question d’adoption, je souhaite également que mon parcours, dans les écrits, ne soit pas relié directement à la notion d’ « abandon », mais plutôt à celle de «  séparation affective » dans des contextes précis. C’est de cela que nous avons souffert. Des séparations affectives prématurées dans un contexte d’adoption internationale spécifique qui n’a pas permis d’avoir toutes les cartes en mains dès le départ (accès à nos histoires réelles). Voilà les blessures profondes de nos corps. C’est en les revisitant qu’un chemin de guérison, de libération est possible. Aujourd’hui je chante aussi pour appeler et espérer célébrer cette libération.

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LBB : Free est ton troisième projet musical, que représente-t-il pour toi? 

D.G : Free arrive après « home » auquel tu as assisté et qui a été soutenu par Espace A que je remercie encore aujourd’hui. C’est grâce à lui  et au projet précédent encore « Grain de Ciel » que Free a pu naître. Si « home » racontait l’intense joie de la reconnexion avec une terre d’origine et une partie d’un corps physique retrouvé au Liban, Free, veut essentiellement remercier et transmettre le message d’une liberté possible dans un contexte de découverte d’histoires plutôt lourdes.

Il accompagne un chemin, un souhait du moins, d’une libération la plus saine possible, depuis mon retour en Suisse. La libération d’une histoire sur laquelle je peux enfin mettre des mots et un visage, la libération d’une voix qui étouffait physiquement dans un corps qui ne savait sur quel pied danser.

LBB : Est-ce qu’il est différent des autres ?

D.G : « Complètement ». Pour moi, évidemment ! Ca m’intéresse du coup de comprendre si les personnes à l’écoute ont le même sentiment ou non ! Les morceaux, la musique viennent à moi beaucoup plus naturellement qu’auparavant. Je ne me dis pas « il faut que cette chanson soit en arabe super bien prononcé », « il faut que ce morceau soit hyper bien arrangé », « il faut que je bosse avec ce musicien sinon tout est foutu » « il faut », « il faut », « il faut ». Il ne faut plus rien ! Ce projet est venu après une longue période de silence. Dans laquelle je ne pouvais plus chanter. Avant je chantais chaque matin. J’écoutais plein de musique, arabe, jazz, etc. Là, ça faisait un an que je ne mettais plus rien dans ma playlist à la maison J’avais tellement besoin de silence. Et de me reposer je crois. Sincèrement, je n’ai pas « prévu » Free, il est m’est « apparu ».

LBB : Tu as chanté dans diverses langues, pour ce nouveau projet est-ce que tu tends aussi à “mélanger” les influences? 

D.G : La seule réponse qui me vient face à cette question, c’est « je ne veux plus décider avec ma tête ». C’est drôle tu sais. Quand j’étais à l’école de jazz, je ne voulais pas chanter en français et j’en voulais au monde entier de ne pas m’avoir appris l’arabe dès mon enfance. Quand j’ai choisi de vivre au Liban, je me suis mise à chanter en français (!) et je détestais l’anglais (alors que je l’avais chanté pendant 3 ans de manière intensive à l’école de jazz !), et maintenant que je suis « rentrée » en Suisse, je me mets spontanément à chanter en anglais justement… !

Mélanger les influences, ce n’est plus une décision mentale. Peut-être même que ça ne l’a jamais été. Certaines choses doivent être dites en anglais, d’autres en français, d’autres en arabe ou dans une langue imaginaire parfois. C’est comme ça. Et c’est pareil au niveau du matériel musical : les influences naturellement sont là et viennent entre autres du jazz et des diverses langues qui ont bien voulu m’apprivoiser dans les différentes étapes de ma vie.

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LBB : Tu collabores avec des musiciens sur ce projet? Qui sont-ils pour toi? 

D.G : La première personne qui m’a donné envie de lancer le projet réellement est le pianiste de Free, Fabien Tafelmacher. Un musicien mais aussi un vrai pote. Et sa réapparition sur ma route n’est pas anodine. C’est quand même grâce à une graphiste-photographe adoptée elle aussi, qui tentait un projet artistique autour de portraits d’adoptés, GeethaLaune (que je recommande vivement !), que je retombe sur Fabien !

Fabien a été  présent lorsque j’ai présenté « home »  alors qu’il venait à peine de prendre connaissance de mon parcours. On s’était pas revus depuis 10 ans, tout de même…! Et c’est là que je me suis souvenue que c‘était une des rares personnes qui m’avaient soutenue lorsque je tentais d’entrer dans l’école de jazz du bout de mes 22 ans et que je le faisais quasi secrètement tellement ça signifiait pour moi et que j’avais peur de « rater » et que je ne voulais pas que ça se sache, alors comment ne pas l’inclure dans Free ?

Musicalement, ce qui me touche le plus chez cet être, c’est sa capacité d’écoute. Si Fabien n’a pas choisi de faire musicien de son métier, pour moi il l’est dans l’âme par cette qualité là. Et c’est la composante la plus importante pour moi aujourd’hui et pour un tel projet.

Dans la foulée, je rencontre après quelques mois Mathias Demoulin qui m’a été conseillé par un bon ami également contrebassiste, Manu Hagman. Le parcours de Mathias m’a très vite inspirée. C’est un très bon musicien, qui a aussi choisi devenir masseur (donc à l’écoute du corps) quasi à l’âge de sa retraite.  Cette composante m’a doublement motivée à le contacter.

Christophe Calpini et Cyril Regamey, qui s’incluent dans le projet depuis peu, sont pour moi « l’enveloppe » du projet, celle que je sais moins tenir/sentir. Cyril qui est aux percussions a été longuement nomade lui aussi (ce qui fait écho à mes propres « détour de route »)  Il sait donner un cadre, un rythme aux influences musicales très riches qu’il a emmagasiné depuis des années. Et Christophe, c’est celui qui « matérialise » les morceaux en les enveloppant de sons, de conseils sur les arrangements. C’est comme le « papier cadeau » que je m’offre aujourd’hui…

Je suis donc vraiment heureuse d’avoir eu accès à ces personnes qui sont d’excellents musiciens, certes, mais aussi des êtres aux parcours qui me touchent.

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LBB : Si le projet Free aboutit, où aimerais-tu l’enregistrer? 

D.G : Free sera enregistré au studio Blend de Lutry. Nous avons déjà commencé en voyant que la campagne de crowdfunding fonctionnait. Là aussi, avec un jeune ingénieur du son de qualité, Antoine Estoppey,  qui me connaît depuis longtemps et a d’ailleurs aussi été présent pour « home ». Il fait parties de ces personnes qui me comprennent vite et subtilement. C’est un luxe aujourd’hui. Je souhaite donc réellement pouvoir travailler avec eux d’une manière juste et durable . En les défrayant correctement à la hauteur de la qualité de leur travail. C’est ça le challenge aussi. S’armer matériellement pour se donner les moyens de permettre à Free d’exister. C’est un défi pour moi . C’est pour cela que j’ai trouvé du soutien à travers la campagne wemakeit. Ca fait d’ailleurs 3 semaines que je ne fais que ça :  œuvrer à récolter ce qu’il  nous faut, pour faire au mieux …

LBB : Et même si tu n’as pas l’album, est-ce que tu vas continuer de faire de la scène? 

D.G : Chanter « pour de vrai » est en fait ce qui me tient le plus à cœur aujourd’hui, sur les scènes officielles et ailleurs aussi. Donc mille fois oui, album ou pas, je continuerai à chanter pour le public.

Parfois, le petit hic, c’est que pour accéder à la scène, le monde dans lequel on vit demande d’abord à écouter quelque chose de convainquant sur CD, normal. Tout ca me fait pas mal réfléchir. J’ai perdu pas mal de temps et d’argent à créer des disques tout en me produisant finalement très peu. Ce « deal » me semble avoir un caractère révolu. Je repense alors les lieux de scène autrement. Peut-être que je n’ai plus à attendre d’être enfin programmée mais que je dois chercher d’autres scènes, celles qui sont peut-être plus en lien avec ma musique et ce qu’elle raconte. Ou que je dois me présenter aux gens plus par le live que par le Cd… Je t’avoue, je cherche encore…

LBB : Est-ce que vous avez déjà des dates? 

D.G : Avec Free, nous allons jouer les 3 et 4 mars au Cairo Jazz Club, à « The room »  (Caire), à Radio Beyrouth (Beyrouth), le 24 mars chez Alexandre Célier (Grandvaux) et le 28 avril à l’espace DémART (Lausanne).

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LBB : As-tu quelque chose à ajouter? 

D.G : 80’0000 MERCI pour cette proposition d’article qui me touche spécialement venant de ta part. C’est un beau cadeau pour ce projet et spécifiquementdans cette période de crowdfunding qui est donc encore ouverte jusqu’au 2 février !!!

https://wemakeit.com/projects/free

Toutes contribution permet non seulement de défrayer les musiciens comme il se doit mais d’imaginer faire entrer d’autres personnes qui ont déjà montré leur motivation à participer au projet (éditeur vidéo, programmateur potentiel, …)

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