Fermeture du centre culturel des sourds : Lausanne, entends-tu ?

Fin 2018, le centre culturel des sourds de Lausanne fermait ses portes définitivement. Au grand dam de la communauté sourde de la région. Rencontre et découverte d'une communauté sous-estimée, d'une culture insoupçonnée et d'une langue à partager, en compagnie de Sonia Tedjani, Présidente de l'Association des sourds vaudois.

Un beau jour bien ordinaire d’automne 2017, j’ai, un peu sur un coup de tête il faut l’avouer, décidé de m’inscrire à un cours de langue des signes dispensé au Centre culturel des sourds de Lausanne. Comme ça, par curiosité. Comme on irait chez le coiffeur. J’étais à l’époque à des années-lumière de me douter que cette décision, aussi impulsive et irréfléchie qu’elle me parût, allait se révéler l’une des plus marquantes et vivifiantes de mon humble existence.

Au-delà de l’émotion ressentie dès les premières minutes de cours – il faut s’imaginer un cours de langue où les participants et l’enseignante communiquent dans le silence –, c’est tout un monde, une nouvelle communauté, qui s’est ouvert à moi. Une communauté composée de femmes, d’hommes et d’enfants qui, bien qu’ils nous entourent, sont trop souvent négligés ou ignorés par la majorité entendante. Et en premier par moi jusqu’alors.

Spectacle mêlant visuel et langue des signes au dernier souper de Noël du Centre culturel des sourds (CC Aurélie Dumont)

Après quelques mois de cours de LSF, la langue des signes françaises (pour celles et ceux qui croient encore que la langue des signes est universelle, c’est par là. Et pour celles et ceux qui la prennent encore pour un langage, c’est par là), j’ai participé à diverses soirées au Centre culturel des sourds de Lausanne et à des activités de l’Association des sourds vaudois. Au fil des rencontres, j’ai appris les codes et les règles qui régissent la communauté, découvert l’attachement des personnes sourdes aux jeux de groupe et observé avec étonnement et amusement leur endurance inattendue en soirée. Surtout, j’ai pris conscience que, aussi minoritaire et silencieuse qu’elle soit, la communauté sourde nourrit, autour du visuel, une culture aussi riche que sous-estimée. Chantsigne, poésie, théâtre et vision virtuelle sont autant de genres artistiques qui témoignent de sa vivacité.

Rapidement, j’ai pris goût à la LSF, qui n’aligne pas les mots comme le ferait platement une langue orale, mais superpose les signes dans l’espace (à l’image de la musique, qui amalgame les notes et les accords) et les accompagne d’expressions du visage et de mouvements des épaules. Par ailleurs, si, en langue orale, il est possible de parler les yeux fermés ou perdus dans le vague, en LSF, le contact visuel est indispensable. De nature réservée et introvertie, j’ai donc dû me faire violence pour m’exprimer avec les mains, le corps, le regard, le visage.

Fin 2018, il a été annoncé que, après plus de trente ans d’existence, le Centre culturel des sourds de Lausanne allait fermer ses portes définitivement. Au grand dam des diverses associations et de la communauté sourde de la région, ainsi que de leurs amies et amis, dont je fais partie. S’est donc imposé à moi le souhait de leur rendre hommage. Histoire aussi peut-être de leur rendre la pareille.

Pour comprendre ce que représentait véritablement le Centre pour les personnes sourdes de la région, j’ai rencontré autour d’un thé chaud Sonia Tedjani, présidente de l’Association des sourds vaudois. L’occasion également de parler de la communauté et de la culture sourde et, plus personnellement, de pratiquer la langue des signes.

Pourquoi le Centre culturel était-il si important pour la communauté sourde ?

C’était avant tout un lieu de rencontre pour les personnes sourdes. Notre communauté est très petite et il est important que nous puissions bénéficier de lieux où nous retrouver pour échanger et partager. Ensuite, c’était aussi un lieu qui proposait de nombreuses activités, presque tous les jours de la semaine, notamment en langue des signes, pour les personnes sourdes et leurs amis.

Par exemple ?

Diverses associations occupaient le Centre, certaines régulièrement, d’autres occasionnellement. Elles organisaient toutes sortes d’activités, comme des cours de théâtre, des cours de gym-dos, des soirées jeux, des fêtes, mais aussi des conférences et rencontres publiques. Les personnes sourdes bénéficiaient de cours de français et des services d’un écrivain public.

De nombreuses personnes entendantes y suivaient également des cours de langue des signes. Les jeudis soirs, l’Union centrale suisse pour le bien des aveugles (UCBA) était également présente pour les personnes atteintes de surdicécité.

Pourrais-tu nous parler d’un souvenir marquant lié au Centre ?

J’en ai tellement ! Je me souviens par exemple des nombreux événements sportifs internationaux organisés grâce au Centre, par exemple les championnats d’Europe d’athlétisme des sourds en 1995. J’étais jeune à l’époque (rire). Et jamais je n’avais vu autant de sourds réunis au même endroit auparavant. Des personnes venues de toute l’Europe. C’était magique, mais c’était aussi beaucoup de travail, réalisé notamment au Centre culturel des sourds. Tous ces événements n’auraient jamais pu voir le jour sans le dynamisme de Didier Stouff, qui présidait notre association à l’époque. Merci à lui.

Pour autant que je sache, la langue des signes n’est pas internationale. Comment communiquiez-vous durant ces événements internationaux ?

C’est vrai, chaque pays a sa propre langue des signes. Toutefois, contrairement aux personnes entendantes, les personnes sourdes n’ont presque aucune peine à communiquer entre elles. Elles passent par le visuel ou par le mime. Après un bref temps d’adaptation, nous pouvons nous comprendre sans problème.

Ces championnats de 1995 restent donc pour moi comme le premier souvenir marquant lié à la communauté sourde et au Centre culturel des sourds. Nous avons par la suite d’ailleurs organisé d’autres compétitions européennes, notamment des championnats de badminton et de football.

Alors que s’est-il passé ? Pourquoi avoir fermé le Centre ?

Nous avons tous regretté la fermeture du Centre, mais nous n’avons eu d’autre choix. Le Centre appartenait à une fondation, qui le louait à la Fédération suisse des sourds (FSS). La FSS était donc la locataire principale et sous-louait occasionnellement le Centre à diverses autres associations. Pour plusieurs raisons, la FSS a décidé de déménager à Saint-François. La fondation a cherché repreneur, tout d’abord parmi les autres associations de sourds, mais celles-ci n’avaient pas les moyens nécessaires. Après avoir lancé un appel à l’extérieur de la communauté, qui s’est révélé infructueux, la fondation a dû se résoudre à vendre le Centre.

Photo de groupe des personnes présentes au dernier souper de Noël au Centre culturel des sourds (CC Aurélie Dumont).

 

A présent que le Centre n’existe plus, quels sont les lieux de rencontre des personnes sourdes ?

La situation n’est vraiment pas optimale. Pour la première fois depuis près d’un demi-siècle, nous nous retrouvons sans lieu de rencontre. Il faut savoir que, avant l’existence du Centre culturel des sourds, les personnes sourdes de la région bénéficiaient déjà d’un lieu de rencontre, puisqu’elles se retrouvaient au buffet de la gare et avant cela dans un centre près de Chauderon.

Depuis la fermeture du Centre culturel, les associations pour sourdes et sourds de la région ont donc dû s’adapter à l’absence de centre et trouver des solutions alternatives, d’autres lieux. Notre association, l’Association des sourds vaudois, regroupe plusieurs sections : les sections aînés, poker, bowling, pétanque et loisirs. Chacune se retrouve désormais en un lieu différent, à Ouchy ou à la Riponne par exemple.

Cherchez-vous un autre lieu, un autre centre ?

Oui. Personnellement, je rêve d’un lieu au centre de Lausanne qui regrouperait un café, quelques salles pour les cours, les conférences, les ateliers et les spectacles. Le café serait ouvert à toute personne, sourde ou entendante. Malheureusement, nous n’avons toujours rien trouvé. Tout est très cher.

Tu parles d’un lieu ouvert aux entendants, mais je ne vois que rarement des personnes entendantes participer aux activités des associations pour sourds. Pourquoi ?

Oui, c’est bien dommage ! Nous serions heureux de voir d’avantage de personnes entendantes nous rejoindre. A la dernière soirée de Noël au Centre culturel des sourds, il n’y avait qu’une poignée de personnes entendantes, dont toi d’ailleurs (rire). Nous sommes ouverts. Je constate toutefois que de nombreuses personnes entendantes ont peur de nous approcher, ce qui est bien dommage.

A tes yeux, qu’est-ce qui caractérise la communauté ou la culture sourde ?

C’est une question à laquelle il m’est bien difficile de répondre. Tu es peut-être mieux placé pour y répondre.

Je dirais que les personnes sourdes sont plus extraverties et plus à l’aise avec leur propre corps.

Oui, c’est sûr qu’elles ont un rapport plus naturel avec leur corps, la communication passant par le corps. En revanche, je ne dirais pas qu’elles sont plus extraverties, je dirais plus directes. Elles ne tournent pas autour du pot, mais vont droit au but. Il y a des personnes timides parmi les sourds aussi.

Ce qui est également caractéristique de la communauté, c’est sa taille. Nous sommes peu nombreux. Tout le monde se connaît et les informations – et les rumeurs – circulent vite !

Malgré la fermeture du Centre, j’observe un dynamisme nouveau parmi la culture sourde. Tu partages mon impression ?

Oui c’est vrai. Il y a par exemple l’association S5, qui compte beaucoup de jeunes et organise de nombreux événements. Elle entreprend beaucoup pour la communauté et au-delà. La FSS aussi, mais au niveau politique, elle est davantage militante.


Il est vrai qu’il reste encore beaucoup à faire en Suisse – notamment en comparaison européenne – pour garantir une pleine participation sociale et professionnelle des personnes sourdes. Les informations – même officielles – sont rarement accessibles en langue des signes, les obstacles sur le marché du travail sont nombreux et il manque encore des standards en matière d’inclusion professionnelle des personnes sourdes. Par ailleurs, la langue des signes est négligée à l’école et n’est pas encore reconnue comme langue officielle.

De mon côté, je prends congé de Sonia Tedjani et la remercie chaleureusement. Et, comme à chaque fois que je viens de m’exprimer en langue des signes, je me sens transformé, vivifié, régénéré. Au fil de ma pratique, j’ai développé le sentiment étrange que la langue des signes a opéré en moi une lente mais profonde transformation. J’ai gagné en assurance, non seulement dans ma maîtrise de la langue des signes bien sûr, mais également dans mon quotidien, au travail et dans mes relations. La langue des signes, une langue magique ?

 

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