Fateh Emam : un anarchiste de luxe

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Après son récit partiellement auto-biographique, "Au-delà des mers salées...un désir de liberté", Fateh Emam vient de publier son premier roman : "L'amant arabe de miss Anne". Son écriture ne sert pas qu'à délivrer des fictions, mais aussi à apporter une réflexion politique sur l'Histoire. Portrait de ce Lausannois natif de Kaboul, qui carbure à la langue française.

Il a son rituel matinal : des cafés express, une plume et du papier. Chaque jour, il se rend au bar de l’Hôtel de la Paix, pour jeter l’encre sur la page blanche. Parmi les individus accrochés à leur cravate et enfermés dans leur costard aux senteurs de quelque banque en déconfiture, se ferait-il remarquer dans ce haut lieu par sa discrétion? La gloriole, très peu pour lui. « Accro à l’écriture », il pense surtout à sa dose de mots quotidienne.

Ce cadre de la routine lui permet d’exposer toutes ses idées, ses germes d’histoires qui traînent dans sa caboche. Son inspiration, il la trouve dans son vécu de baroudeur-dandy. Oui, Fateh Emam, issu d’une famille de riches commerçants, a roulé sa bosse! Il est devenu ainsi témoin d’un “Orient natal” oligarchique, d’une Inde colonisée par les britanniques, de la ségrégation raciale et des premières dissuasions à l’immigration aux Etats-Unis – où il est enfermé, pendant ses premiers jours Outre-Atlantique, sur Ellis Island au large de New York. La période du McCarthysme, elle aussi ne lui échappe pas. D’origine afghane, les “chasseurs de rouge” le classent “d’africaniste” et le convoquent au Tribunal. Lisant en particulier Lamartine et Musset, deux auteurs inconnus des juges et donc n’ayant a priori rien à voir avec le PC, Fateh est relâché. Il tâte ensuite le Vieux Continent aux élans capitalistes et, lors d’un voyage d’une année, découvre le communisme à la sauce URSS.

Alors, à coup de stylos, il retrace une part de cette époque contemporaine à laquelle il a participé, car il aime « écrire des histoires dans l’Histoire ». Son premier livre, intitulé Au-delà des mers salées…un désir de liberté, évoque ainsi les relations tendues entre Kaboul et Moscou et l’entre-deux-guerres explosif. A travers l’Odysée de son personnage principal, un Kaboulien nommé Karim, Fateh raconte comment, après avoir quitté son pays d’origine, l’Afghanistan, qu’il décrit comme « le charme et la complication de sa vie », il rencontre « la jungle compétitive de l’Occident » . Il m’explique: « Je pars de mon vécu personnel vers l’universel, à partir de ma propre expérience, je survole les problèmes du monde ». Sa toute récente publication, L’amant arabe de miss Anne, s’ancre elle aussi dans des faits réels. Le point de départ de ce roman s’inspire de l’idylle entre Lady Di et Dodi Al Fayed. Pourtant, l’auteur ne verse pas dans une love story à l’eau de rose, il n’envisage jamais une histoire sans connotation politique. Derrière la relation amoureuse, c’est surtout une réflexion sur les tensions entre “le monde occidental chrétien” et “celui arabo-musulman” qui est posée. Pour Fateh, c’est bien deux mondes qui se livrent à une incompréhension mutuelle. « Jusqu’à des coins très reculés, la mondialisation a fait apparaître l’hamburger et les mêmes modes vestimentaires, mais les frontières entre les idées, elles, ne sont pas tombées. Je reste très pessimiste sur l’évolution des relations entre “Occident” et “Orient”… ». Or, par ses écrits et surtout son parcours, Fateh Emam ne tente-t-il pas de rétablir le contact entre ces “deux parties”, en réunissant “cette dichotomie” en une seule et même histoire?

Ce Kaboulien est devenu Lausannois, mais ce Lausannois est resté quelque part Kaboulien. En 1972, il a reçu la nationalité suisse. Une surprise, puisque quelques années auparavant, son escapade au-delà du rideau de fer l’avait placé sur liste noire et menacé d’une expulsion des terres helvétiques. Disons-le, Kaboul – Lausanne, ce n’est pas la porte d’à-côté! Alors comment Fateh Emam s’est-il retrouvé au bord du Léman?

L’élément déclencheur fut : Le Cid. Certes, cette pièce de théâtre a fait bayer plus d’un lycéen au Corneille, mais à sa lecture, le jeune Fateh tombe sous le charme de la langue de Molière. Le bac en poche, une certitude: rejoindre la France pour poursuivre ses études. Son choix se porte sur Paris et sur la Sorbonne, le droit civil comme branche principale. La capitale de l’après-guerre est vivante. Saint-Germain des Prés swingue! Le jazz réjouit les oreilles! La littérature se teinte de l’existentialisme à la Sartre et cie.! Mais… Fateh trouve qu’entre grisaille et solitude « la ville lumière était bien sombre ». Un week-end à Lausanne pour se changer les idées et c’est le coup de foudre pour « ce paradis ». Cette ville au bord du lac est aussi plus conforme à son mode de vie habituellement bobo. Il n’hésite pas, il pose ses valises au canton de Vaud et se lance dans des études de Sciences Po. Par la suite, il obtient un stage à la Gazette de Lausanne, effectue quelques tâches pour l’ONU et devient diplomate. « Je n’ai jamais su ce que je voulais, mais j’ai toujours su ce que je ne voulais pas. Je crois que je suis un anarchiste de luxe ! », me lance-t-il en s’esclaffant. Fateh n’a jamais voulu suivre le destin tracé par son père : devenir homme d’affaire. Aux chiffres, il préfère les lettres. Même si son parcours professionnel a été marqué de bifurcations et d’indécision, il a « toujours eu spontanément envie d’écrire ». Au fil de ses voyages, des carnets remplis de phrases se sont entassés et depuis sa retraite, il a choisi le métier d’écrivain.

Avec précaution, il allume une clope, passe ses mains dans ses cheveux blancs mi-longs, appelle la serveuse par son prénom pour commander un autre express. D’une voix douce et lente, Fateh-Colombo fait référence une énième fois à sa femme, son « agente ». Son troisième livre est en route, il est « en train de rassembler ses tonnes de manuscrits ». Il espère avoir le temps de le finir, car on vieillit si vite, on vit tellement peu, on meurt tellement longtemps…

On espère aussi qu’il pourra saisir encore quelques grains du sablier, pour en faire d’autres châteaux littéraires. 

Florence

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Florence

4 Responses

  1. hildegard
    | Répondre

    Je viens de découvrir votre article. Je trouve que vous avez merveilleusement bien saisi et décrit le personnage de mon mari et vous m’avez fait rire. Sa femme vous dit merci.

  2. AngéliqueA.
    | Répondre

    Après les Congolais, Glassey, Chessex, je viens de passer un bon moment avec Fateh…
    C’est un excellent tableau ajouté à la galerie de portraits de Miss  Florence!
    Continuez  de nous faire découvrir des Lausannois de cette veine.

  3. Anonyme
    | Répondre

    Magnifique article, avec des mots on ne peut mieux choisis, qui retracent le parcours chaotique mais exaltant de cet homme emblématique de Lausanne.

    Merci.

    Steve Medina

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