EVM 04 : Cause the reason is treason.

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Est-ce la ville ou moi ? – vol. 04 : Cette semaine à Vidy, "Mon traître", une des multiples créations du fameux théâtre, est à l’affiche. On y parle d’amitié, de trahison, de guerre d’Irlande et surtout d’émotions. Et autant vous dire que Tom n’en est pas sorti indemne.

Mon traître VidyC’est la première fois que je mets les pieds dans cette salle. Charles Apothéloz… quel drôle de nom ! Et quelles drôles de personnes aussi. Ils parlent tout bas alors que la lumière est encore allumée (ça me change du cinéma, tiens !). Ils sont plutôt bien habillés et d’un âge qui doit aller des vingt aux huitante ans. Ils ont l’air de parler de choses sérieuses, mais sur un ton un peu badin. Ils ont tous à la main un programme d’une sobriété graphique évidente, qu’ils n’arrêtent pas d’ouvrir, de refermer, de retourner, de plier, etc. Moi, mon jean troué et mon T-shirt rouge Stupeflip, on se sent d’un coup un peu déplacés. Mais bon, l’art pour tous et l’art partout !

La lumière baisse et le silence se fait total. Sur la scène, la pluie commence à tomber et des nuages d’une noirceur glaçante s’amoncellent sur le fond. Une frêle voix d’enfant nous entoure et nous raconte l’histoire d’un prince et d’une princesse qui, à chaque enfant né de leur union, voient la tour de leur château s’effondrer petit à petit, jusqu’à s’écrouler et tuer la princesse.

Puis nous sommes dans un cimetière. Tyrone Meehan est mort. Il a trahi. Lui, un des leaders incontestés de l’IRA (Irish Republican Army), était informateur pour les Britanniques depuis vingt ans. Après ce mea culpa, son assassinat n’a surpris personne, mais certains n’arrivent toujours pas à comprendre… ou ne veulent peut-être pas comprendre. Antoine, ami proche du traître, s’avance alors près de la dépouille et commence à parler. Il raconte comment Tyrone lui a appris à pisser dans les toilettes d’un pub irlandais. Il raconte toute leur amitié. Et il exprime surtout son incompréhension et ce sentiment de trahison qu’il porte lui aussi, au plus profond de son cœur. Il n’est pas le seul à vouloir rendre un dernier hommage, aimant ou haineux, à Tyrone Meehan. D’autres attendent derrière lui et il leur laisse la place. La pluie, elle, ne s’arrête pas.

Une heure et quart plus tard, les lumières se rallument. Les gens autour de moi s’agitent. Je n’arrive pas à bouger de mon siège, pas pour l’instant. Je suis encore sous le choc. A côté de moi, David tourne la tête. Il a travaillé sur cette pièce et il a déjà vu plusieurs répétitions. Il m’expliquera après que s’il n’avait jamais entendu parler de Mon traître, il aurait été tout aussi figé que moi. Puis, je me retrouve dans l’entrée du théâtre de Vidy. Tout le monde discute, échange ses impressions. J’ai du mal à les attendre. L’effet de la pièce me colle à la peau. David vient alors vers moi accompagné d’un mec aux allures d’artiste assumé, un brin bobo. « Je te présente Emmanuel Meirieu, le metteur en scène. Manu, Florian, un ami qui est fan de l’IRA. » Cette dernière réplique me fait rire et je sors un peu  de ma transe. « Euh… pas vraiment fan en fait, plutôt fasciné par l’Irlande et le conflit. » Il rit aussi et j’avoue que je me sens un peu soulagé, ma blague bizarre n’est pas tombée à plat. Puis, on discute brièvement. J’entends des mots comme « putain d’acteurs », « tellement captivant et touchant » et « énorme » sortir de ma bouche. Il sourit, me resserre la main et est vite appelé ailleurs (forcément, c’est le metteur en scène). Après coup, je me dis que sa tête ne m’est pas totalement inconnue, je l’ai déjà vu quelque part. « Oui, il a joué dans plusieurs épisodes de Kaamelott aussi », me dit David. Ah bah oui, si on me prend par les sentiments, tout de suite…

Le truc pratique avec le théâtre de Vidy, c’est qu’il est au bord du lac. Assis sur la grève, une Boxer à la main, David et moi, on refait un peu le monde. On parle de la guerre d’Irlande, de la souffrance que trop de personnes ont dû y connaître et dont nous, habitants d’une ville assez tranquille, ne connaîtrons jamais le centième. Suisse de pure souche, David m’explique qu’il a parfois du mal à comprendre comment les autres pays fonctionnent. Pourtant, il suit les actualités et est curieux de toutes ces choses là. Venant de France rurale, mais n’étant presque pas curieux de toutes ces choses-là, je lui raconte un peu comment on vit en France, comment le système fonctionne et comment on le ressent au jour le jour. Puis, on revient sur l’Irlande et sur la pièce. David me raconte que c’est une histoire vraie, que Sorj Chalandon, l’auteur du livre sur lequel est basée la pièce, a vraiment été ami avec Denis Donaldson, qui a vraiment été une taupe britannique pendant des années. « Chalandon sera d’ailleurs présent jeudi 25 pour voir la pièce et tout le monde au théâtre est un peu sous pression » (tu m’étonnes…). A mon tour, je lui parle des multiples films que j’ai pu voir sur le sujet (Bloody Sunday, Hunger, The Shadowdancer) et des quelques livres qui m’ont aiguillé dans la compréhension de ce conflit (Eureka Street, Angela’s ashes). On se dit que théoriquement n’importe quel conflit de ce genre pourrait être résolu si chaque partie faisait preuve de bon sens et de bonté humaine. Mais qu’y comprenons-nous, nous petits Suisses, philosophes des heures perdues ?

Et c’est à ce moment que ça me frappe. Le lac s’étend devant moi, la montagne de l’autre côté me surplombe, la chaleur de ces débuts printaniers glisse doucement sur ma peau, les bulles blondes caressent ma gorge. La présence d’un ami sur qui compter, le sentiment d’être en sécurité. Qu’est-ce que les Irlandais ayant connu la guerre (la connaissant toujours ?) donneraient pour avoir ça ? Nous sommes chanceux. Pourquoi nous et pas eux ?

Mon traître est en représentation jusqu’au dimanche 28 avril 2013, au théâtre de Vidy.
Présence exceptionnelle de Sorj Chalandon ce jeudi même, 25 avril, et rencontre à l’issue de la pièce.
Jeudi et Samedi : 19h, Vendredi : 20h30, Dimanche : 17h30.
Pour plus d’informations : vidy.ch

Photo © Mario Del Curto

Le titre de cette EVM est tiré du morceau Reason is treason de Kasabian.

 

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