EVM 03 : I see you, on down on the scene.

Est-ce la ville ou moi ? - vol. 03 : Qui n'a pas déjà entendu l'adage lausannois qui dit que " tout le monde connaît tout le monde ici !" ? Tom, lui, le connaît bien et nous le démontre. (Et un petit jeu à la fin...)

Je ne sais pourquoi, mais chaque fois que j’arrive devant ce %$#&@§ de petit bonhomme rouge, il met toujours une minute à se mettre au vert. Les rafales de vent de la Caroline me surprennent une fois de plus. Il est 19h passée et la nuit est déjà tombée. Il fait froid et humide. Plutôt banal pour un mercredi soir d’hiver !

Arrivé à La clef, le décor change. La chaleur est étouffante et je sens déjà mes sinus accuser le coup. Puis, chaise, gants, veste, serveuse et enfin ambrée. En face de moi, Charles et Baptiste. L’un a tout du geek, mais pas que. On sent tout de suite qu’il y a beaucoup plus en dessous : de la culture, de l’humour et du talent. L’autre est physiquement plus imposant, mais tout aussi déconnant et grinçant. Ces deux là forment un ensemble parfait. Si on fermait les yeux pendant qu’ils parlent, on aurait du mal à distinguer qui dit quoi. Ce soir, la discussion commence gentiment avec le final de la septième de Dexter, puis prend sa vitesse de croisière avec quelques pintes et finit en beauté avec la Suicide Girl du jour. Une bonne soirée, en somme ! Si ce n’est pour l’appel du ventre qui rampe doucement sous nos T-shirts. « Zooburger ! », le mot est lâché. On vide le fond de nos verres, on se lève et là mon regard croise celui de Stéphanie. Ce qu’ils disent me revient alors en mémoire.

Ils disent que Lausanne est un village. Que tout le monde connaît tout le monde. Et que quand on sort, on finit toujours par croiser quelqu’un qu’on n’a pas envie de voir. Ils disent beaucoup de choses. Certaines justes, d’autres pas. Mais là, ils n’ont pas entièrement tort. Après quelques années de vie ici, je me suis bien rendu compte que Lausanne n’était pas si grand que ça et que des fois on croise quelqu’un qu’on ne veux pas spécialement voir et que d’autres fois c’est quelqu’un d’autre qui vous croise.

Et il faut croire que tout passe par les yeux. Les souvenirs, l’amertume, la gêne. Tout me revient d’un coup dans la tronche : le week-end à Paris, sa peau, les fous-rires, les dimanches HBO, ses larmes, ses cheveux. Après un seconde d’hésitation, je me dirige vers elle. Après tout, la bienséance sociale n’a pas été inventée pour rien. Mais elle n’empêche pas l’hypocrisie honteuse de grandir sur mon visage, un peu plus à chaque pas. Elle est avec une amie, qui doit sûrement savoir qui je suis. Même si elle ne m’a jamais vu, elle doit pouvoir lire le post-it « connard qui l’a plaqué deux fois » collé sur mon front. Je fais la bise à Stéphanie. Elle me sourit. Mal à l’aise, je lui demande comment se sont passées ses fêtes. Elle me répond : Sud de la France, famille, picole, bonne bouffe et petite maladie de vacances, tout en se forçant à rire. Elle me retourne la question et je coupe court avec un « Oh tu sais, boulot boulot, same old same old ! ». Je lui souhaite une bonne soirée, ainsi qu’à son amie qui me regarde maintenant avec un peu trop d’insistance. On évite tout les deux les « On se boit un verre bientôt. J’t’appelle ! » ou les « Tu viens à la prochaine soirée de Charles ? » et je m’éloigne.

En sortant, je tiens la porte à Charles et je croise brièvement son regard. Je le connais assez bien pour savoir ce qu’il veut dire et je lui en rend un tout aussi clair et entendu. Se comprendre sans se parler, c’est aussi à ça que servent les amis, les vrais.

En face, du Bleu Lézard, un autre %$#&@§ de petit bonhomme rouge me contrarie, mais heureusement il se teinte vite de vert et nous évite le rhume du lendemain. Au loin, l’enseigne du Zooburger ne tarde pas à apparaître et nos estomacs gargouillent de plus belle. Mais une fois devant la vitrine, force est de constater que c’est plein ! Ce n’est pas comme si je ne m’y attendais pas, mais bon l’espoir fait vivre. Par contre, je ne m’attendais à voir le profil de Myrtille se tourner doucement vers moi. Et bien-sûr, ce qu’ils disent résonne à nouveau dans ma tête.

Ils disent que Lausanne est comme une grande famille, dans laquelle vivotent d’autres plus petites. Parfois, elles restent dans leur coin, mais souvent elle se croisent et se lovent, s’amusent ou s’entre-choquent. L’une accueille un nouveau membre les bras ouverts, alors que l’autre en verra un s’éloigner, tout en sachant qu’elle le retrouvera sûrement au détour d’un bar ou d’une fête. Ces échanges vont au rythme des humeurs et des affinités. Chacun y apporte ce qu’il est, ce qu’il était et y trouvera une part de ce qu’il sera. Lausanne est un village, c’est certain, mais pas un village fermé et méfiant de son prochain. C’est un ensemble de connexions instinctives et guidées par ce sens aigu de lausannéité que nous partageons tous. Qui n’a jamais entendu quelque chose comme “Ah, mais tu connais Nico ! J’l’ai juste rencontré la semaine passée… Cette ville est vraiment trop petite des fois” ou  des “Salut mec, ça va ? Et salut… J’crois qu’on s’est déjà vu, non ? C’était à l’anniversaire de Mathilde, je crois ?… Ah ! J’en était sûr.” ? Mais ce soir, ce que j’entends a la voix de Baptiste : “Hey mais, Tom… T’as vu qui est à l’intérieur, au fond ?”

Et là encore, je me prends pas mal de choses dans la face. Beaucoup trop pour les énumérer. Myrtille, c’était La fille. Cinglée, mais difficilement résistible. Une de celles dont je parlerai à mon fils quand il me dira qu’il ne comprend rien aux filles, mais qu’il veut à tout prix sortir avec la blonde de sa classe. Elle se lève, me fait un grand sourire et ses lèvres forment mon prénom. Je ne l’entends pas à travers la vitre, mais je connais assez bien ses traits pour deviner le ton de sa voix. Elle sort et, sans avertissement, me prend dans ses bras. Elle est contente de me voir. Étrange… Notre dernière rencontre n’était pas ce qu’on peut appeler une franche rigolade. « Ça fait un bail, Tom ! Comment tu-vas ? Ça fait plaisir de te voir. » Pas de traces de malaise sur son visage. Ses yeux ne mentent pas. Mon étonnement se dissipe doucement et mes sourcils se défroncent. On commence à papoter et après quelques minutes, je me dis qu’elle a raison : ça fait plaisir de la voir, comme de retrouver un vieil ami jamais vraiment oublié. Mais bon, elle a froid et j’ai faim. On se dit qu’on se revoit bientôt et pour une fois, je suis sûr que ce ne sont pas des paroles en l’air.

Plus tard, ma digestion a enfin commencé et je me sens beaucoup moins fébrile. Charles et Baptiste viennent de disparaître au coin de la rue et je me retrouve encore devant un %$#&@§ de petit bonhomme rouge. Gauche, droite : pas de voitures à l’horizon. Je traverse et m’arrête devant lui. « On n’est pas si différent toi et moi, tu sais. Moi aussi je commence rouge de honte et je finis vert…  juste vert.» Bien-sûr, il ne me répond pas. Ce n’est qu’un ensemble de diodes pré-programmées, après tout. Mais bon, je me sens moins seul d’un coup.

Photo © Warm & Woodsy

Comme certains d’entre-vous l’ont peut-être déjà remarqué, les titres d’ Est-ce la ville ou moi ? sont toujours tirés de chansons. Comme dans un blind-test, je vous propose de les reconnaître (titre et interprète(s)) et de poster votre réponse dans les commentaires. La réponse sera donnée dans le prochain épisode. Et pour ce premier essai, je vous met au défi de deviner les titres des trois premiers épisodes.
Et je vous fais confiance pour ne pas utiliser Google, hein ! Ce serait trop facile…

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