Des flingues, encore et toujours

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Un peu par hasard, je tombe sur un rapport du Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité à propos d'un possible Traité sur le commerce des armes. Le 31 octobre dernier, à l'ONU, 147 Etats ont voté sur sa faisabilité. Deux pays, diamétralement opposés, ont refusé de signer: les Etats-Unis et le Zimbabwe. Franchement, il fallait le faire. Réaction à chaud.

Damned! 45,6 milliards de dollars. Un chiffre colossal, qui représente la valeur financière totale du commerce d’armes mondial en 2006. Une estimation excluant la Chine, pays producteur massif qui ne fournit aucune donnée sur ses exportations… Autant dire qu’on peut s’en payer, des hedgefunds, avec tous ces tickets. Derrière ce chiffre, des milliers et des milliers d’armes en circulation, entre réseaux commerciaux officiels et déclarés, filières d’écoulement grises et marchés noirs, alimentent les conflits de la planète. Chaque année dans le monde, plus de 8 millions d’armes légères sont produites. En moyenne, on y trouve un pistolet pour dix personnes.

De A à Z

S’il y a bien une industrie qui profite des crises, c’est celle de l’armement. Alors que les banques plongent, les tontons flingueurs font pêter bombes, grenades et champagne sur lit de caviar. D’après le New York Times, les ventes extérieures du groupe Lockheed Martin – qui produit notamment les avions de combat F-16 – sont en constante augmentation depuis 2001. De 4,8 milliards de dollars, elles atteignent 6,3 milliards de dollars en 2007. Même constat en Russie, où le vice premier ministre Sergei Ivanov assurait dernièrement que “malgré la complexité de la situation économique mondiale, aucun de nos partenaires n’a exprimé la volonté de réviser ou annuler ses contrats.”
Depuis plusieurs années, l’ONU fait un travail titanesque pour tenter de contrôler les exportations d’armes à travers le monde. Le 31 octobre dernier, lors de Première Commission des Nations Unies, 147 Etats se sont prononcés sur une résolution destinée à créer un groupe de travail pour évaluer la faisabilité d’un traité sur le commerce des armes (TCA). 145 Etats ont approuvé, 18 se sont abstenus, et 2 ont refusé…. Les Etats-Unis d’Amérique et le Zimbabwe.

Fallait le faire. L’Amérique de Bush, le pourfendeur des méchants, du terrorisme et du totalitarisme dictatorial de ce monde manichéen, héraut de la justice, de la liberté et de l’évangélisme chrétien nombrilocentriste, fricote avec le Zimbabwe, ancienne colonie britannique aujourd’hui ravagée par la dictature, la corruption, l’hyperinflation et les épidémies de choléra. Un gouvernement phare de la démocratie, première puissance économique planétaire, aux côté d’un pays à genoux, affichant un taux d’inflation de 200’000’000%, où il faut 160 millions de dollars locaux pour acheter un dollar US, un Etat qui n’en est plus un, en proie à des violences orchestrées par l’implacable Robert Mugabe. Le jour et la nuit à la même heure, le bien et le mal entremêlés, le Bon et la Brute assis à la même table, avec au milieu le Truand et des flingues pour tout le monde. De A jusqu’à Z. Qu’on se rassure : des mots du sous-secrétaire en chef de l’Air Force américaine, tout ce mic-mac «n’a rien à voir avec le fait d’être des trafiquants d’armes. Nous construisons un monde plus sûr.»

Triste constat

En lisant la note d’analyse du GRIP (Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité) publiée le 12 décembre dernier, je ne peux m’empêcher d’afficher un sourire jaune, mi-figue mi-raisin. L’adoption d’un Traité sur le commerce d’armes semble sur la bonne voie. La communauté internationale se mobilise. Bien, tant mieux. Mais comment faire confiance à l’ONU et son soi-disant Conseil de Sécurité, lorsque ce dernier affirme vouloir «prévenir, combattre et éliminer le commerce illicite des armes légères sous tous ses aspects» (rapport du 17 avril 2008), alors que les cinq membres permanents qui le constituent (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Chine et Russie) sont aussi ceux qui occupent la tête de liste en matière d’exportation d’armes ? Comment voulez-vous faire confiance aux paroles mielleuses de Washington, qui promet d’œuvrer pour un monde plus sûr, quand l’Oncle Sam fricote avec «Roby aux mains de sang» ? L’ONU et la communauté internationale se démènent pour mettre fin aux activités des Viktor Anatolievitch Bout – d’ailleurs arrêté à Bangkok en mars dernier – en herbe et tenter de maîtriser les pétards disséminés ici et là. Bien, on s’en réjouit. Que 145 Etats aient potentiellement approuvé un TCA, on s’en réjouit aussi. Que les Etats-Unis aient à nouveau bloqué la machine sans même prendre la peine de soumettre leur point de vue «sur la faisabilité d’un TCA», on s’en réjouit moins. En revanche, que le Zimbabwe refuse de signer, cela ne nous étonnera que peu.

La démarche étatsunienne de l’usage du veto à toutes les sauces n’a, en soit, rien d’étonnant non plus. Washington est depuis plusieurs années le premier exportateur d’armes dans le monde. D’après les chiffres du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), 41 entreprises américaines ont vendu pour 200,2 millions de dollars en 2006 (183,6 l’année précédente). Soit 63,5 % du total des ventes des 100 plus importantes entreprises de production d’armement. Forcément, idiot serait celui qui dirait stop, on ne veut plus de cet argent, nerf de la guerre. La guerre oui, que les Etats-Unis mènent sur tout les fronts, officiels et clandestins, sur sol américain comme à l’étranger. Je ne vous apprend rien. Entre soutien logistique, entraînement et remplissage des arsenaux des armées régulières, à l’entraînement de milices locales (non-state actors) à la frontière afghano-pakistanaise, l’industrie de l’armement surfe sur la vague. Le très influent lobby des armes, l’omnipotente NRA (National Rifle Association, dans laquelle Sarah Palin est inscrite en tant que membre à vie – ouf, my god, on a eu chaud), estime quant à elle que «dans toute société humaine existe le droit qu’on les gentils à se défendre contre les méchants [sic !]. Une arme à feu est un outil essentiel de self-défense.» 

Perso, je préfère une bonne claque, si vraiment l’autre insiste.

Michael De Pasquale

Michael

4 Responses

  1. bestbuyer
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    Rien de neuf, en effet. Du moins dans sa lecture réaliste, les relations internationales se caractéristent par les rapports de force entre Etats. Dans ce cas-ci, les Etats-Unis, contrairement à l’Europe, est un “Etat hobbsien” : hard power contre soft power européen. C’est bien connu aussi, les Etats-Unis et les autres grandes puissances ont créé les instances onusiennes, dans un seul but : justifier à travers leurs murs, leur politique étrangère. Que les Etats-Unis n’aient pas signé le protocole contre l’interdiction des mines anti-personnel n’est pas surprenant non plus, puisque cela ne tient qu’à un seul argument : les mines anti-personnel permettent de protéger les mines anti-chars (au cas où les sud-corréens auraient envie de les enlever) posées sur la frontière entre les deux Corées. Malgré cela, depuis la ratification de ce traité par 147 pays, les Etats-Unis n’ont plus vendus ce type d’armes. Pour ce qui est de la limitiation dont on fait référence ici, tout comme le protocole dernièrement signé sur la réglementation des exportations d’armes, ce n’est pas dans l’intérêt des Etats-Unis de signer ce type de traité, non pas parce qu’ils sont exportateurs, au contraire, mais bien parce que les armes sont les seules à pouvoir protéger les citoyens américains dans un monde qui est fait d’anarchie (on retombe sur nos pates : le monde hobbsien). Donc, franchement, pas de quoi s’offusquer non plus…et de tirer à boulet contre les Américains : tous les pays agissent selon leurs propres intérêts. Il y a pas encore très longtemps – pour rappel – les Suisses vendaient des avions “civils” au Zaïre….Une fois arrivé à destination, des bombes pouvaient être très facilement placées sous les ailes, ce que les ingénieurs suisses savaient pertinement bien….

    • michael_depasquale
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      Merci pour votre commentaire. Une chose pourtant, quand vous dites “ce n’est pas dans l’intérêt des Etats-Unis de signer ce type de traité, non pas parce qu’ils sont exportateurs, au contraire, mais bien parce que les armes sont les seules à pouvoir protéger les citoyens américains dans un monde qui est fait d’anarchie”
      Croyez-vous vraiment que les armes vendues par Washington, à Tsahal par exemple, à l’instar des 52 avions de combat F-16 livrés entre 2006 et 2007, et qui participent en ce moment même aux bombardements de Gaza, contribuent à la sécurité des citoyens américains dans le monde, (anarchique ou non, cela se discute) ? Indirectement, elles contribuent à déstabiliser une région qui n’a franchement pas besoin de cela, et puisque nous parlons des Etats-Unis, fait exploser le baromètre de l’antiaméricanisme au plus haut point.
      Que dire de l’Afghanistan? Les armes et l’entraînenent fourni aux Talibans, à l’époque de l’occupation soviétique, ont de toute évidence été d’un grand secours pour le peuple américain, qui récolte les fruits de cette semence en dès 2001.
      Enfin, aux Etats-Unis même, je doute que les carabines M-4 ou autres MP-5 en vente libre et accessibles à des collégiens soient d’une grande efficacité à protéger les citoyens.

      Dans le commerce d’armes, chacun y va de ses intérêts, vous avez raison, et personne ne peut se targuer de l’innocence de Blanche-Neige. En revanche, quand le marché prend une telle ampleur, dépassant largement les quelques avions suisses modifiés - inacceptables eux aussi, on est d’accord -, rester blasé par le refus américain, aux côtés du Zimbabwe, de faire avancer la proposition d’un TCA par l’ONU, c’est faire preuve d’une passivité fataliste qui n’arrange que ceux à qui ce commerce profite. 
      Américains commes les autres d’ailleurs, sur qui nous pourrions tout autant tirer, à crayons rouges…

      • bestbuyer
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        Merci de votre réponse.

        En fait, dans le commentaire, je parlais exclusivement des armes de petits calibres, puisque c’était le propos de votre sujet, et non spécialement des armes lourdes. Je le répéte : les Américains vivent encore dans ce monde hobbsien où ils pensent être en perpétuel danger. Dans cet état de nature, chacun est libre d’utiliser son droit de légitime défense si il est en danger : la possession d’armes à feu, garantie par la constitution en est un bon moyen. S’armer explique aussi la perpétuation de la peine de mort aux Etats-Unis (ce qui n’est plus le cas en Europe) :  ce qui marque d’ailleurs toute la différence entre les Américains et les Européens. Si les Américains ont transféré ce “droit” à l’Etat, le droit exclusif d’être l’exécuteur de la loi de nature, c’est qu’ils n’ont pas encore rompu avec la matrice hobbsienne de l’Etat-nation. L’armement lourd des américains et leur libéralisme sur la vente d’arme peut s’expliquer par cela (à mon avis). Au contraire, les Européens, ont préféré ne pas transférer ce droit à l’Etat, car finalement, les crimes d’autrui ne nuisent pas à la perpétuation de l’Etat. Octroyer ce droit à l’Etat (qui se comporterait alors comme l’assassin), ferait retomber les Etats européens dans cet Etat de nature, alors même que les nations furent créées pour en sortir. Raison pour laquelle les Européens pensent qu’ils peuvent rompre avec la notion d’Etat-nation pour transférer une partie des compétences au moins aux organisations européennes.

        Vendre de l’armement à Israël permet-il de protéger les Américains ? Vous avez raison, pas du tout. D’ailleurs, les armes de petits calibres non plus. Mais le sentiment d’être protégé suffit. Entre intérêt, motivations politiques et idéologie, tout est intimement lié. Pourquoi Les Etats-Unis soutiennent-ils Israël ? Pas forcément que cela soit leur allié par excellence et qu’ils ont le moyen de se faire du fric en leur vendant des armes, mais aussi parce que les motivations déclarées par Israël pour attaquer Gaza (combattre le terrorisme qui tue des Israëliens à l’intérieur même de leur territoire), permet aussi aux Américains de justifier leur politique à l’encontre du terrorisme : ce qui n’est d’ailleurs pas vraiment nouveau. Ce soutien passe par la vente d’armements à Israël, alors même qu’Israël utilise son droit de légitime défense (droit naturel chez les Américains, d’ailleurs pas exclusivement utilisé contre l’Afghanistan, mais bien plus tôt encore lors du raid américain contre la Libye en 1980 par exemple). 

        En fait, ce qui me dérange, c’est pas que je soutienne les Américains ou les Israëliens (je suis offusqué tout comme vous du raid contre Gaza), mais je pense qu’il faut simplement sortir du discours “les méchants américains sont les premiers exportateurs d’armes au monde”, pour se rendre compte des mécanismes sous-jacents à ce type de commerce (par exemple une lecture réaliste : puissance des Etats, intérêt politique, idéologique, bien avant l’économique). D’ailleurs, pour avoir étudié dans ce domaine, la problématique de l’armement, du désarmement et de la non-prolifération sont souvent étudiées du point de vue des Etats : la course aux armements peut s’expliquer par diverses raisons, la guerre froide en est un parfait exemple. C’est souvent une question de perception, alors même que cela n’est pas forcément dans l’intérêt des Etats (la prolifération des armes aux Etats-Unis ne protège pas, au contraire, elles tuent plus que ce qu’elles protègent, la course éffrénée aux armements a conduit l’URSS a changer sa politique dans les années 1980 avec l’arrivée de Gorbatchev pour raisons économiques, l’obligeant à entamer une détente et un dégel avec les Américains). Posséder l’arme nucléaire par exemple, c’est bête, mais cela a un poids. Est-ce que l’Inde pourrait-il vraiment jouer des coudes dans la cour des grands de ce monde sans posséder l’arme nucléaire ? Je n’en suis pas sûr, mais là on s’égare un peu….Mais s’est-on penché un jour du côté des producteurs-mêmes ? Quels sont leurs intérêts, pourquoi le font-ils ? Pourquoi les armes de petits calibres se sont autant balanisées, pour être finalement un objet plus que banal dans nos sociétés ? Répondre à ces questions permettrait peut-être d’esquisser des voies concrètes vers le désarmement, car on le sait bien. Les traités sont signés pour ensuite être détournés, ou dénoncés. Donc aussi louables que soient l’acitivisme d’organisations internationales (on remarque qu’après la signature interdisant les mines anti-personnels, le nombre de morts a diminué d’un quart) pour amener sur la table des négociations sur des questions de sécurité internationale, ils ont beau utiliser un système de nommer les coupables/dénoncer (ouhhh les mauvais américains ou chinois) – les Américains s’en fichent d’être mis sur le banc des accusés -, le désarmement doit être abordé de manière plus vaste et plus intense. Des soins paliatifs ne suffisent pas, et je suis certain que vous êtes d’accord avec moi sur ce point

        • michael_depasquale
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          Merci pour votre réponse, qui apporte des éclairages constructifs et forts intéressants sur la question. L’idée de perception/paranoïa du danger (le monde hobbsien, les Américains pensent qu’ils sont perpétuellement menacés) renvoie finalement à ce sempiternel parasite qui hante l’esprit de la plupart des Hommes: la crainte de l’Autre, la peur de ce que l’on ne connaît pas. Serait-ce cela qui justifie que j’aie trois fusils à pompe dans mon armoire, que je vende des Stinger à tort et à travers et que je produise plus de munitions qu’il ne pourra jamais s’en écouler sur une année? 

          Sur le commerce d’armes, la différence entre monde hobbsien/Etats-Unis avec l’Europe n’est-elle pas plus floue que celle que vous présentez? Conceptuellement, elle se comprend, mais en réalité, les pays européens sont eux-aussi de grands producteurs et certains d’entre eux autorisent légalement l’achat d’armes à feu. En Suisse, le culte du flingue reste fermement ancré dans les faits et les mentalités (l’armée de milice n’y est pas pour rien, en sachant que chaque “bonne famille” suisse possède un fusil d’assaut et une boîte de cartouches 5.56 à la cave, ou pire dans la commode du salon…). Il est vrai qu’il y a une différence nette de politique entre USA et Europe, relevée à maintes reprises. Pour les armes, je vous rejoint entièrement dans ce que vous dites: à savoir qu’elles sont justifiées par le sentiment d’être protégé.

          Enfin, si aux Etats-Unis il existe sans doute un lien entre matrice hobbsienne, frénésie à remplir arsenaux nationaux, privés et étrangers et le maintien de la peine de mort, je pense qu’elle n’explique pas tout. En d’autres termes, peine de mort ne rime pas nécessairement avec Hobbes et le culte des armes. Je m’explique. Le Japon par exemple, qui persiste à maintenir la peine de mort (sérieusement controversée d’ailleurs), bannit les armes à feu (interdiction de vente, d’achat et bien évidemment de port) et possède une constitution qui affirme le rejet de la guerre et de la puissance nucléaire à des fins militaires. Aussi, son système social n’est-il pas axé dans la crainte fondamentale de l’autre et dans une argumentation hobbsienne. Mais peut-être est-ce là une exception…

          Quoi qu’il en soit, et vous avez raison de le souligner, la réponse face au commerce et la prolifération des armes doit être globale, réaliste et concrète. De la sorte, nous parviendrons peut-être à dépasser une parano belliqueuse et surtout infantile (oui, la Guere Froide, c’est un bel exemple!) qui veut que je m’arme jusqu’aux dents juste pour m’assurer face à un “Autre” que je ne connais finalement si peu. La prise de conscience est un premier pas, destiné  à briser cette logique de bac à sable, qui refait surface trop souvent en politique, où on est obnubilé par la crainte d’en avoir une plus grosse paire que son voisin. Histoire de dormir tranquille…

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