De Lausanne à la Havane: Chessex chez Le Che

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La sortie du diptyque de Steven Soderbergh, « l'Argentin » et « Guerilla », vient marquer le cinéma du mois de janvier. Mais le 7ème art n'est pas le seul à s'être penché sur la figure du Che. Rencontre avec le photographe lausannois Luc Chessex qui, dans les années 60, a côtoyé et tiré le portrait de cette icône révolutionnaire.

Un père passionné par la photo, un grand frère photographe, autant dire que le petit Luc Chessex est bercé dans le monde des images. Très jeune, lors de ses vacances d’été dans le Val de Bagnes et aux Diablerets, il prend ses premiers clichés : des vaches et des montagnes. Modestes débuts où se cachent les germes d’un engagement total dans le 8ème art. Peu scolaire, désirant avoir du temps libre et une profession qui l’invite au voyage, ce Lausannois intègre durant trois ans l’école de photo de Vevey. Il travaille ensuite dans la capitale vaudoise chez Kodak, puis dans un studio pour des photos de mode « mais dans les années 60 à Lausanne, ce n’était pas très excitant…». Les images dites “ volées ” l’intéressant plus que celles posées et négociées, l’appel du large devient alors plus fort que le cloisonnement en atelier. En quête d’inconnu et de nouveauté, c’est en partance pour Cuba qu’il pressent que la photographie ne sera plus seulement son métier, mais son moyen d’expression. Entre une gorgée de thé noir et une esquisse de sourire, il me lance: « Je travaille sur le format du réel, mon studio c’est le monde ».
 

« Ouragan sur le sucre »
 
Ornées de palmiers, de lions ou encore de femmes aux formes généreuses, les boîtes à cigares paternels décrivent Cuba sous une forme bien romantique. A l’époque, ces illustrations tropicales offrent au jeune Chessex une part d’imaginaire et attisent sa curiosité. Par la suite, cette île l’attire surtout grâce à des écrits de Jean-Paul Sartre. Ce dernier avait publié dans France Soir, après un bref séjour chez Fidel, des articles regroupés sous le nom d’« Ouragan sur le Sucre ». Ces textes dithyrambiques séduisent le jeune homme. Cuba lui fait alors de l’œil à travers l’Atlantique et le photographe n’y résiste pas. Il se souvient : « A la lecture du dernier article je me suis dit: il faut que j’y aille, c’est là que je veux continuer à travailler ».
 
Chessex embarque donc à Gênes en 1961, sur un cargo à destination de Cuba. Il emporte tout son matériel: agrandisseur, cuves de développement etc., une sorte de labo portatif, facile à installer partout, autant bien dans une cuisine que dans une salle de bain. Le moyen de transport choisi lui permet, non seulement de prendre assez de bagages, mais aussi, durant les cinq semaines en mer, d’apprendre l’espagnol… avec une méthode achetée à l’école Club Migros. A la base, Luc Chessex a l’intention de ne rester qu’un an en terre castriste avant de revenir au pays natal pour publier un livre sur ses photos cubaines. Pourtant, à la fin de sa première année, il décide de prolonger son séjour afin de réaliser un maximum de clichés. Au bout de trois ans passés sous les tropiques, il fait un retour aux sources, mais très vite Lausanne l’ennuie. Il quitte cette bourgade trop tranquille deux mois seulement après l’avoir retrouvée. « Ma vie à Cuba était plus intéressante, il se passait beaucoup de choses contrairement à Lausanne. J’étais au cœur d’une société qui se transformait et qui bougeait, j’étais au cœur des choses. Et puis je n’aime pas beaucoup le froid, l’hiver…Cuba c’était plus agréable aussi de ce côté-là ». Finalement, Luc Chessex retourne sur l’île de la Révolution pour y rester ….quatorze ans. 
 
 
« Le Che était réticent à l’image…maintenant il doit se retourner dans sa tombe »
 
Arrivé à Cuba, Luc Chessex devient photographe pour le Ministère de la Culture. Il travaille aussi pour l’agence officielle cubaine “ Prensa Latina ” et devient ainsi reporter itinérant en Amérique latine. Par ailleurs, il décroche un job prestigieux : le Che lui-même le choisit pour se faire tirer le portrait. C’est la raison pour laquelle, actuellement encore, le nom du photographe suisse est loin d’être inconnu de la population cubaine. Avec passion il raconte : «Durant les premières années de la révolution, beaucoup de journalistes étrangers allaient à Cuba. Dès qu’ils mettaient les pieds hors de l’avion, ils demandaient deux choses. La première était de voir Fidel et la seconde de rencontrer le Che. Fidel aimait discuter avec les journalistes étrangers, il les emmenait faire un tour et leur montrait les hôpitaux, les écoles etc. Il était bon prince, il aimait bien ce côté “ public relations”. Le Che, lui, détestait cela. Il avait l’impression de perdre son temps et trouvait que les journalistes avaient tendance, en général, à poser des questions stupides… C’est pourquoi Guevara, m’a d’abord demandé de passer une semaine à ses côtés ».

Chessex a alors l’opportunité de capturer sur ses pellicules le Ministre de l’Industrie occupé à ses activités bureaucratiques ; il tire aussi des clichés de cet Argentin affairé aux “ travaux volontaires ” : couper les cannes à sucre ou charger des sacs de riz sur les bateaux. Suite à ces prises photographiques, quand les journalistes demandent à voir le Che, on leur explique qu’il est occupé et qu’il n’a pas le temps, mais on leur offre quelques portraits… les fameuses photos de Monsieur Chessex.
 
L’artiste lausannois a réellement connu et fréquenté le Che lors des réunions du groupe de réflexion au sujet du pavillon cubain, pour l’exposition universelle à Montréal. Ernesto Guevara était le responsable du groupe de travail auquel participaient cinéastes, architectes, écrivains et photographes. Ces rendez-vous ont eu lieu tous les 15 jours durant environ 6 mois. Cependant cette proximité avec le Che n’était qu’apparente. Luc Chessex note qu’il existait toujours une certaine distance avec ce personnage très réservé. Le commandant Castro, lui, ne l’intimidait pas, il tutoyait d’emblée, était très accessible et n’hésitait pas à donner très vite une petite tape dans le dos. «C’était moins rigolo de passer une heure avec le Che qu’avec Fidel» me confie-t-il. En fait, ces deux personnages de la Révolution cubaine tissaient difficilement des liens amicaux, les relations restaient purement professionnelles: « Autant Fidel que le Che, étaient des gens totalement voués à la Révolution et rien d’important n’existait en dehors de ça. Ce qui, toutefois, ne les empêchait pas de plaisanter et de parler du goût du rhum ou du cigare».
 
Chose paradoxale, le Che avait engagé un photographe et pourtant « il détestait être photographié, il était très introverti et timide. Contrairement à Fidel qui n’était pas emprunté face à l’objectif et prenait un certain plaisir à poser,  le Che était mal à l’aise, réticent à l’image…maintenant il doit se retourner dans sa tombe ». Mon interlocuteur constate en riant : « Son effigie est partout, même à Cuba on en a fait des cartes postales! ». Sans parler de celle qu’on retrouve sur les T-Shirts, badges, autres gadgets et vêtements… El comandante Che, vif contestataire du capitalisme, semble bien être devenu malgré lui un objet marketing.
 
 
Chessex: de la Persona non grata à la personne gratifiée
 
Totalement acquis aux idéaux de la Révolution, Luc Chessex ne cache pas s’être engagé comme acteur de ce processus. Cependant en 1975, l’influence soviétique s’intensifie sur l’île; le Lausannois n’étant pas membre du Parti Communiste, la méfiance s’accroît. Sans grande explication, il est expulsé de Cuba. Après avoir été en froid de nombreuses années avec le photographe suisse, La Havane semble reconnaître aujourd’hui l’importance de ce personnage dans son histoire des années 60. Il y a quatre ans seulement que l’artiste est retourné Cuba, invité pour y faire une exposition : de véritables retrouvailles. Il envisage maintenant un nouveau séjour, non pas pour la photo mais pour revoir ses amis cubains.
 
Luc Chessex voue admiration et respect au numéro deux de la Révolution. Il ne faut donc pas s’étonner s’il est intarissable sur nombre d’oeuvres concernant le Che. En ce qui concerne le dernier film en date, il m’encourage vivement à le voir. Même si, petit bémol, « la véritable psychologie du Che est peu mise en lumière », Chessex reconnaît que « l’Argentin »  de Steven Sodernergh, est historiquement bien documenté : « Les acteurs parlent espagnol avec l’accent cubain et il existe non seulement une grande ressemblance physique entre l’acteur Benicio del Toro et le Che, mais aussi la manière de toucher et de s’asseoir reste très fidèle ».
 
C’est sur ces considérations cinématographiques que je quitte l’appartement de Luc Chessex à Mont-Choisi. Les mains chargées de souvenirs offerts, les yeux ravis par les photos découvertes et la tête remplies des aventures cubaines de mon hôte, je m’en vais le sourire aux lèvres… car ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre Le CHE-ssex…
 
 

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Florence

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