De là où je suis

Posté dans : Au quartier | 1
L’homme et la ville sont tels deux vieux amants. La ville lui parle de tout et de rien. L’homme l’écoute sans ciller et parfois témoigne.

Route de Bel-Air / 20.10.2010 / 16h56   Dix mètres plus haut, Bel-Air grouille. Dix mètres plus bas, le Flon s’éveille doucement. L’air est frais, mais le froid est encore aux portes de la ville, n’osant s’aventurer plus loin. Le vent léger fait vriller les jupes tardives, rares rescapées des chaleurs estivales. Les nuages semblent s’être arrêtés, s’apprêtant à contempler la frénésie qui bientôt animera les rues. Les voitures vrombissent et ralentissent, formant un ballet incessant de bruits et de gaz. Fidèles à eux-mêmes, les oiseaux planent et virevoltent, toujours en quête de quelque nourriture laissée là sur le sol. Il est bientôt dix-sept heures et les bureaux commencent à déverser leurs flots de travailleurs pressés de rentrer ou, pour certains, de s’amuser. Et ainsi, comme une vague sans fin, ils arrivent.

Le bruit des talons sur le macadam. Le frottement éreintant des jambes couvertes de jean. Les cernes qui s’allongent. Le couinement des blousons en cuir. Le bruit étouffé des musiques pop s’échappant à plein volume. La peau maquillée d’artifices enchanteurs. Le plastique des sacs qui bruisse au rythme des hanches. Les voix qui s’échangent en cœur. Les cheveux qui s’agitent à chaque nouvelle secousse. Les sonneries de téléphone qui brisent le rythme de l’exode. Les mâchoires qui mastiquent sans cesse la gomme colorée. Les yeux rivés au sol. Le cliquetis des bijoux en apparence. Les rires qui explosent. À chaque pas une nouvelle symphonie, à chaque seconde un nouveau visage.

Dans ce grand tintamarre, ils s’agitent, s’accélèrent, s’usent. Derrière eux quelque chose les poursuit en rampant, comme une ombre qui avance imperceptiblement. Ils s’échappent en meute, ne voulant surtout pas trébucher. Ils savent où ils doivent aller et rien ne les en détournera. Alors pour se rassurer, ils fixent un point au loin. Puis, ils s’évadent grâce à leur petite boîte noire et bruyante, qu’ils manipulent en expert. Et enfin, ils rentrent dans leur bulle en ajustant ces petits objets auditifs d’où sortent des sons cacophoniques.

Assis en tailleur, je les regarde se presser. Que fuient-ils et où sont-ils si stressés d’aller? Leur quotidien urbain est-il si aliénant qu’ils doivent au plus vite retourner dans la sécurité rassurante et bienveillante de leur foyer, sous peine de crise de manque? La ville est-elle si monstrueuse et repoussante qu’ils veulent à tout prix s’en évader, tout en sachant qu’ils devront revenir le lendemain? Pourquoi courir, quand la vie nous demande simplement d’arrêter et de profiter?

Face à cette agitation, la ville reste de marbre, toujours sereine. Théâtre muet de tragédies intimes et secrètes, elle s’impose aux masses comme un monolithe indéracinable. Rien ne semble pouvoir la faire bouger et pourtant elle vit. Chaque pied qui foule sa peau bétonnée la nourrit. En échange, elle nous renvoie l’image et la sensation de nous-mêmes. Elle nous reflète notre nature et nos attentes. Nous lui donnons l’énergie et elle nous la rend sans compromis, bonne ou mauvaise. Elle fait partie de nous, qu’on le veuille ou non.

Je me déconnecte un instant du spectacle furieux qui se déroule sous mes yeux. Á mes pieds, un pigeon me regarde. Au dessus, les nuages me surplombent de leur blancheur et me transmettent le calme dont j’ai besoin. Les gens, eux, continuent leur mascarade, le tout sans un silence dans la partition. Et les observant à nouveau, je sais au fond de moi que je suis comme eux, conditionné et à la poursuite d’un rêve. Mais finalement, je me rassure en me disant que je ne suis pas le seul à voir les nuages et les pigeons.  

Et autour, la ville me regarde. Elle m’a encore pris de court et je n’arrive toujours pas à la cerner.

Florian

  1. SamPfenninger
    | Répondre

     Très belle plume, félicitations!

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