De là où je suis vol. 09 – Quand le courage d’un sans-papiers impressionne

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L’homme et la ville sont tels deux vieux amants. La ville lui parle de tout et de rien. L’homme l’écoute sans ciller et parfois témoigne. Et aujourd'hui, il nous raconte comment apprendre le français, être sans-papiers et faire preuve de courage.

Fnac / 11.01.2012 / 09h38. Au début, il se fait discret. Un peu caché derrière l’ascenseur central, il se sert des sièges plastiques rouges et jaunes pour couvrir des pages entières de noir. Des heures durant. Il n’arrête pas. De l’ouverture jusqu’à la fermeture. Puis, souvent il s’endort par terre, le crayon encore à la main. Il s’assoupit simplement, sans autre cérémonial. A bout de force. Je vois sur ses traits endormis que ce repos lui est salvateur et vital. Quelques instants plus tard, ses yeux se rouvrent. Difficilement. Et d’un passage de main peu assuré, il se ranime et reprend son labeur. Des lettres tout d’abord, puis des mots, et enfin des phrases se forment sur le papier. La mine est hésitante, mais la volonté, de fer. Puis, il se met à parler tout seul. Recroquevillé sur sa page, on dirait qu’il marmonne quelques incantations exotiques ou qu’il essaie de se persuader de quelque chose. Pris par un autre type de travail au stress différent et peut-être plus aliénant, je me fais naturellement à sa présence. A vrai dire, je ne m’occupe pas de lui et l’oublie presque, comme s’il avait toujours été là, livré avec le reste du mobilier. Plusieurs semaines passent ainsi.

Et un jour, il déménage. Il n’est plus derrière l’ascenseur, mais assis sur le canapé jouxtant mon bureau. Comme s’il avait pris son courage à deux mains pour enfin m’approcher. Même s’il ne me parle pas, je le sens plus à l’aise et j’en suis ravi, mais je ne tente rien. Il ne me dérange pas et ne dérange pas la clientèle. Je me dis que c’est l’essentiel. Il travaille toute la journée. Sans arrêt. Et apparemment, cela lui suffit. Encore quelques semaines passent. Pendant cette période, je deviens de plus en plus curieux, mais étonnamment timide. Je n’ose pas l’aborder, le déranger. Pour tout avouer, il m’impressionne. Une telle discipline force le respect et il m’arrive même d’être envieux devant la volonté dont il fait preuve jour après jour, sans jamais faillir. Je ne peux alors m’empêcher de penser aux animaux. Autant pour lui, que pour moi. Chacun restant de son côté, campé sur ses positions, on se renifle de loin. On se jauge discrètement, pour s’évaluer et prendre le moins de risque possible. On détourne le regard, lorsque l’autre nous surprend à l’observer. On n’est pas vraiment conscient de cette petite danse, mais elle se développe pourtant de jour en jour et chacun de nous semble y prendre goût.

Jusqu’au jour où il vient me parler. Il ne comprend pas le mot « aimable ». Alors, je lui explique. Tout au long des semaines passées, j’avais compris qu’il apprenait à écrire et qu’il tentait quelques mots prononcés. Le français était pour lui un mystère, une inconnue drapée de barres et de boucles imprimées. Mais il avait rapidement compris que cette langue serait la clef de son insertion. Moi, bien sûr, je n’étais jamais allé aussi loin dans la réflexion. Et puis, les discussions se multiplient et j’apprends à le connaître. On s’apprivoise, on échange, on rit et la peur de l’autre disparait au fur et à mesure.

Il s’appelle Sédi. Il vient de Guinée-Bissau, en Afrique. Il a 19 ans. L’asile politique auquel il a eu droit lors de son arrivée a pris fin il y a un an. Il est resté un temps à Genève, mais a préféré le calme de notre ville. Depuis, il loge à l’abri PC du Mont-sur-Lausanne et se nourrit comme il peut. Il s’habille bien, avec le peu qu’il trouve ou qu’on lui donne. Une vieille dame lui donne des cours de français gratuitement depuis quelques mois. Il est toujours de bonne humeur, malgré la fatigue et l’occasionnel désœuvrement. Il n’a rien perdu de sa fierté. Il est discipliné et motivé. Il est respectueux.

Depuis nos premières paroles échangées, il me demande régulièrement de lui faire relire les textes qu’il a recopiés dans la méthode Boscher. Ce vieux livre pour apprendre l’écriture le ravit. Pour moi, il réveille une époque que je n’ai pas connue et qui remonte à 60 ans. Mais les bases sont là : les sons, les syllabes, la ponctuation, la conjugaison et la grammaire. Il m’arrive aussi d’être surpris par ma propre ignorance de certains termes ou tournures oubliées depuis le primaire. Je réapprends un peu, et il n’en démords pas : c’est le principal.

Puis l’hiver arrive, et le froid avec lui. Et quand Sédi m’apprend qu’il s’est fait exclure de l’abri PC pour cause d’insultes et de manque de respect, je tombe des nues. J’ai du mal à concevoir ce qui vient de lui arriver. Pour moi, la personne décrite sur le document qu’il me montre n’est pas la même que celle qui se tient devant moi. Mais quoi qu’il en soit, le voilà donc à la rue, en pleine période des fêtes. Certes, il pourra y retourner le 8 janvier, mais en attendant, dix jours, c’est long ! Avec seulement cinquante francs en poche, il me dit qu’il doit partir plus tôt pour faire la queue devant la Marmotte, car il n’y a pas de place pour tout le monde et que tout les autres centres d’accueil sont déjà remplis. Puis, c’est gêné qu’il me demande une pièce de cinq francs pour s’acheter à manger. Comment refuser ? Il revient le lendemain, les yeux tirés et me raconte sa nuit, entouré de drogués et de gens bizarres. Il ne se plaint presque pas. Les fêtes passent et il est toujours là, tous les matins. Il continue son travail et il progresse comme jamais. Ma collègue et moi nous serrons les coudes pour lui trouver d’autres alternatives. Point d’appui, Mosaïc, etc. les structures d’aide sont assez nombreuses, mais très prisées en cette période de l’année. Nous arrivons néanmoins, à force de persévérance, à lui obtenir des bons d’achat Migros, plusieurs entrées pour l’abri-est de Malley et une inscription à un autre cours de français. Comme quoi, se bouger, ça paie !

Aujourd’hui, il a repris sa petite routine au sein de l’EVAM et vient toujours tous les jours pour travailler son français. Mais il reste moins longtemps désormais. Il a plus de cours et s’est mis en tête de chercher d’autres aides dans la ville. La mort dans l’âme, moi et ma collègue avons dû lui expliquer qu’un jour nos chefs ne supporteraient plus que nous prenions du temps pour l’aider, alors que nous devrions utiliser ce même temps à travailler « pour le bien de l’entreprise ». Alors, en attendant, nous continuons de l’aider comme nous le pouvons en regardant souvent autour de nous, au cas où le directeur passerait par là.

Mais quoi qu’il en soit, et quoi qu’il puisse arriver, je resterai toujours impressionné et admiratif devant le courage de ce jeune guinéen qui a fui la violence de son pays pour se frayer une vie de simplicité parmi nous, à coup de respect, d’humilité et de volonté, là où d’autres comme lui finissent trop souvent au coin des rues à interpeller les passants en mal de rêves.

Et, autour, la ville me regarde. Elle m’a encore pris de court et je n’arrive toujours pas à la cerner.

3 réponses

  1. Sébastien
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    Excellent belle histoire!

  2. THEVENET
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    Et nous n’avons pas même conscience de notre chance, de notre bonheur qui nous arrive presque comme un dû, pourquoi nous et pas eux ? Nous n’avons rien fait pour mériter ça et eux non plus.

  3. Florian Poupelin
    Florian Poupelin
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    C’est exactement ce que j’ai ressenti et pensé, en voyant la volonté dont Sédi fait preuve. Il existe un fossé tellement large entre les pays développés et le tiers-monde. Le confort matériel et nos habitudes occidentales nous font oublier ceux qui sont de l’autre côté du fossé. Alors que leur humanité est égale, voire supérieure à la nôtre. Une leçon de vie.

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