De là où je suis vol. 04 – Quand l’obligation d’offrir prend le pas sur le plaisir d’offrir

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L’homme et la ville sont tels deux vieux amants. La ville lui parle de tout et de rien. L’homme l’écoute sans ciller et parfois témoigne.

Bel-Air/15.12.2010/16h46. Il fait chaud ici. Les néons créent une fausse impression de bien-être et de bienvenue. Partout, les couleurs se rencontrent, se succèdent, s’interpellent, le tout en un délicieux chaos qui ferait rougir un arc-en-ciel. Dans les allées, les gens errent au hasard, le regard hagard et le corps emmitouflé de toute part. Ils essaient d’identifier et d’analyser ce qui se présente à eux. Ils doivent acheter quelque chose, mais quoi ? Le savent-ils seulement ?

Derrière mon comptoir, je me sens à l’abri. Je crée petit à petit ma bulle d’optimisme et d’énergie positive qui me permettra de traverser cette nouvelle journée de frénésie collective. Mon arme me recouvre le tronc. Noire et sobre, elle s’orne d’un badge d’une blancheur hypnotique qui confirme sans appel mon statut. En me voyant, les gens savent que je suis ici pour les servir, eux et leur portefeuille, pour les renseigner, les conseiller et les aiguiller dans ce labyrinthe de prix, de couvertures, de publicités et de manipulation sensorielle. Assis sur mon siège, je me tiens ainsi prêt à toute éventualité. Je contemple le va-et-vient des visages anonymes qui se succèdent sans fin et essaient de repérer qui sera le prochain à me demander quoi faire de son argent. Car c’est bien ce dont il s’agit ici: d’argent, de pouvoir d’achat, d’économie et de chiffres d’affaires. Cela fait déjà des années que les parts de marché grignotent petit à petit l’esprit de Noël et personne ne semble vraiment s’en soucier. La magie des fêtes est aujourd’hui reléguée aux quelques jours de fin décembre où la famille se réunit pour partager, se retrouver, s’aimer et échanger. Le reste du mois, c’est la course. Combien dépenser par personne ? Qu’acheter pour le petit dernier ? Qu’est-ce qui pourrait vraiment leur faire plaisir ? Que dois-je offrir à ceux que je connais à peine ? Autant de questions pour autant d’impératifs. Le fameux plaisir d’offrir passe ainsi au second plan et cède sa place à l’obligation d’offrir.

J’interromps mes pensées quand je repère au loin une silhouette secouée de spasmes de panique qui se dirige d’un pas déterminé vers mon comptoir. Mon esprit s’enclenche alors sur le programme « Il ne faut pas prendre les gens pour des cons, mais ne pas oublier qu’ils le sont ». Un sourire apparaît sur mon visage, mes yeux s’éveillent et mon esprit se blinde pour contrer le stress magnétique que je sens déjà approcher pas à pas.
–    Bonjour Madame!
–    Je cherche quelque chose pour un garçon de 12 ans. Je viens vers vous pour éviter de perdre trop de temps.
–    Bien-sûr Madame. Vous savez s’il préfèrerait une aventure, une enquête ou plutôt quelque chose d’humoristique.
–    Peu importe! Ce qui marche le mieux ces derniers temps pour les jeunes.
Voilà. La phrase a été lâchée. Sans aucune honte, cette dame affirme que l’important pour elle est d’acheter un produit quelconque qui marche, sans prendre en compte la personnalité ou les goûts de la personne à qui elle va offrir ce produit. Sans aucun scrupule, je lui propose donc la dernière « merde » à la mode et retourne de suite à mes occupations d’observateur passif, en attendant la prochaine demande désintéressée.

Bien-sûr, ces vagabondages misanthropes n’ont de prise sur mon esprit que lorsque celui-ci est trop sollicité et que mes nerfs tirent de plus en plus fort sur la sonnette d’alarme. Ce qui vous l’aurez deviné arrive presque tous les jours durant cette période de fêtes. Car comme tout le monde, je participe aussi à cette frénésie de cadeaux. J’arpente aussi les rues à la recherche de l’objet qui fera sourire celui ou celle à qui il est destiné. Je me plie aussi au rituel de l’emballage soigné. Et comme tout le monde, je suis aussi curieux de découvrir ce que les autres ont préparé pour moi. Noël est une magnifique occasion de se retrouver et de partager avec ceux qu’on aime. Avec le recul, on peut alors se dire que toute cette folie d’achat n’est finalement pas grand chose comparé au plaisir que l’on a une fois réuni autour du sapin. Mais je reste toujours sur mes gardes, car le plaisir que l’on ressent à offrir ne devrait pas être remplacé par une obligation, qui irait à contre-courant du concept même de ce qu’est Noël : se faire plaisir en faisant plaisir.

Toujours derrière mon comptoir, je regarde les gens qui inlassablement continuent leur défilé. Je les regarde se presser et se stresser pour trouver ce qui plaira. Finalement, je les aime bien, car même s’ils ne cherchent pas le cadeau parfait, ils se donnent quand même la peine d’avoir une bonne intention de départ. Du moment qu’ils ne se laissent pas guider par cette obligation sociale qui nous chuchote doucement à l’oreille : la honte sera sur toi si tu n’achètes rien, les gens restent supportables. C’est lorsque le vent tourne, qu’ils se transforment en machine à dépenser, que je ne réponds plus de rien.

Et, autour, la ville me regarde. Elle m’a encore pris de court et je n’arrive toujours pas à la cerner.

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Florian Poupelin

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