De là où je suis vol. 10 – Quand le froid nous ouvre le cœur de la ville

L’homme et la ville sont tels deux vieux amants. La ville lui parle de tout et de rien. L’homme l’écoute sans ciller et parfois témoigne. Et aujourd'hui, il nous raconte comment froid et dimanche riment avec vagabondages lausannois et matinées blanches.

Rue de l’Ale / 12.02.2012 / 11h34. Déserte. Telle pourrait être qualifiée notre chère ville, quand le soleil du dimanche pointe ses timides rayons sur les toits des immeubles endormis. Déserte ? Pas vraiment. Silencieuse et calme seraient plus justes. Comme si l’apocalypse était enfin arrivée, qu’elle avait choisi Lausanne pour première cible et que seulement quelques survivants arpentaient tant bien que mal les mornes trottoirs glacés. Comme eux, nous nous prenons à marcher sans réel but dans ces rues qui nous paraissent soudainement étrangères. Juste par plaisir. Nous savourons la sérénité des bâtiments, des passages piétonniers et surtout de l’absence de bruit.

Le contraste s’intensifie, lorsque nos escapades nocturnes du samedi soir nous reviennent en mémoire. De flash-backs flous en souvenirs lucides. Là où l’électricité des foules enivrées nous transporte et nous envahit d’urgence, de sons frénétiques et de frôlements exotiques. Les traces de ses festivités jonchent souvent le sol, parfois le retapissent. Nous sentons encore les corps et les voix qui habitaient ces endroits emblématiques, il y a à peine quelques heures encore. Comme si nous arrivions après la bataille et que l’odeur de la poudre souillait encore l’air.

Puis, bien sûr, il y a l’hiver, les températures négatives et la bise. Et là, ça ne rigole plus, mes amis ! Car si en temps normal, il y a peu de monde à Lausanne le dimanche, quand il fait froid, il n’y a presque plus personne ! Et c’est bien compréhensible. Car qui n’a pas connu cet instant épique, où notre motivation est à son pic et nous nous disons que quoi qu’il arrive, nous arriverons à aller jusqu’à la Coop, au moins. Puis nous tournons la tête, et nous voyons la rue : les passants emmitouflés, la tête baissée pour contrer le vent, les arbres qui s’agitent comme possédés et les marques blanches et brillantes qui revêtent les tuiles des bâtiments voisins. Puis nous touchons la fenêtre, et nous en retirons rapidement la main, car malgré le double vitrage (voire triple), nos doigts sont prêts à bleuir. Enfin nous nous disons que des chips, de l’eau et des céréales, ce n’est pas si mal.

Mais il arrive que nous prenions notre courage à deux mains et que nous sortions, peu importe la température et le vent. Nous nous laissons alors guider par cette ambiance nouvelle et enivrante, laissant nos pas vagabonder sur les pavés ou sur les bords des trottoirs orphelins. Une nouvelle ville s’ouvre à nous. Nous avons l’impression que le froid a tout lavé, tout figé. Comme un film laissé trop longtemps sur pause. Nous nous croyons encore plus dans un roman post-apocalyptique. Le Palais de Rumine se dresse devant nous et nous imaginons très bien ce bâtiment traverser les âges et les saisons sans bouger, solide comme un roc. Puis, nous grimpons à la Cité et nous trouvons quelques traces d’une vie passée et proche à la fois. Tout nous semble en attente et plein d’histoires n’attendent qu’un auditoire. Comme si nous étions les aventuriers de Conan Doyle et que nous découvrions un monde perdu, en attente depuis trop longtemps.

Ensuite, nous redescendons vers le centre ville et le calme nous submerge. Nous sommes déstabilisés par ce silence. Nos oreilles essaient de repérer le moindre bruit pour rassurer nos sens. Mais rien, ou quasiment. Nous sommes devenus étrangers, arpentant les rues d’une ville que nous connaissions dans notre enfance et que nous redécouvrons des années plus tard, une fois adulte. Le goût est presque le même, mais les épices ne sont plus dosées de la même manière. La vie y est pourtant encore bien palpable. Les énergies circulent toujours et hantent la pierre. Nous imaginons facilement les pulsations de la foule qui, les jours précédents, transformaient ces rues en rivières tumultueuses. Nous arriverions presque à capter une discussion enflammée ou un claquement de talons, mais non. Le silence règne. Petit à petit, notre esprit s’habitue à cette paix extérieure et l’accepte le plus naturellement du monde.

Nous poursuivons notre marche dans les nombreuses rues, qui désormais défilent, se confondent et finissent par nous habiter. Elles nous collent à la peau. Les entrées d’immeubles étendent leur bouche sur le pavé, nous invitant à les suivre dans des univers connus d’elles seules. Les taches de liquides séchés ponctuent nos pas et parsèment la peau de la ville, comme une acné persistante. Les fumées s’échappent des cheminées et débutent un ballet impromptu avec les pigeons insolents. Ceux-là même qui s’approchent de côté et nous jaugent, étrangers que nous sommes désormais. Les bars, eux, dorment à poings fermés et nous ralentissons notre respiration et notre allure pour ne pas interrompre leurs rêveries méritées. Les chaussées deviennent de nouveaux territoires vierges. Les coins de rues se laissent caresser et nous les entendons presque soupirer de plaisir. Ce plaisir de se sentir exister.

Et le champ se libère. La brume de la semaine se dissipe. Nos pensées glissent doucement vers un état de bien-être rare. Nous savourons alors l’essence même de notre ville, sa vraie nature. Sans complexes ajoutés. L’osmose opère entre nous et notre dame de bitume. Elle est souvent timide et il faut lui laisser le temps de s’ouvrir, de faire le premier pas. Et si vous lui laissez le temps, elle vous racontera ses vielles histoires, celles qui ont fait d’elle ce qu’elle est aujourd’hui. Vous comprendrez aussi pourquoi tant de gens l’aiment. Puis, l’échange s’intensifiera et vos ondes trouveront la juste longueur. Les mots deviendront vains et les sensations prendront le relais. Car, Lausanne ne parle ni français, ni portugais, ni albanais, ni anglais, ni slovène, ni espagnole… elle parle sa propre langue, bien plus riche que toutes les nôtres réunies. Et enfin, vous comprendrez ses pleurs, ses rires et surtout sa grandeur.

Ce dialogue privilégié, je l’ai souvent eu avec ses murs, ses pavés, ses ponts, ses escaliers… ses organes vitaux qui palpitent à chacune de nos respirations. Alors, quand les autres décuvent ou végètent sur leur canapé, moi je pars à la rencontre de la plus fidèle des amantes. Et elle me parle, me murmure quelques mots rassurants et bienveillants. Je lui réponds et lui susurre des mots doux à l’oreille et elle rougit, parfois. On se sent bien tous les deux, au milieu du froid mordant et du silence assourdissant. Notre bulle nous protège.

La ville me protège, me réchauffe. Sa chaleur n’est peut-être pas aussi charnelle et enivrante que celle d’une femme, mais elle empêche mon cœur de geler et lui donne un nouveau souffle. Et, cette fois, comme jamais, je la sens, je l’entends et, enfin, je l’écoute et l’embrasse de toute mon âme.

Et, autour, la ville me regarde. Elle m’a encore pris de court et je n’arrive toujours pas à la cerner.

 

© Photos par Catarina Antunes

  1. abdelwahed zaouia
    | Répondre

    bonsoir artiste poete slameur chanteur activiste pere dhandicapé aussi dans tunisie bondy blog si vous voulez dun poeme ou unprojet culturel et artistique je suis la aussi jetais en suisse au canton de vau d a vevey en 1989 jai passé 2 mois je connais lausane montreux chaud de fond neuchatel sion et beaucoup de place mes salutations

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