CHRONIQUES LAUSANNOISES D’IMMIGRES CONGOLAIS (2/2)

Posté dans : Au quartier | 1
Comme la fondue, ils se disent " moitié-moitié ", 50% du Congo / 50% de la Suisse. Entre humour et nostalgie, la patronne Lili et le serveur-chef Osango (alias "le King"), de l'Okapi bar de Lausanne, racontent avec volubilité quelques souvenirs lausanno-kinois et donnent, avec parcimonie, quelques points de vue politiques sur la RDC.

La patronne, Liliane, est arrivée à l’âge de 17 ans en terre helvétique pour suivre un bel étudiant, son chéri de l’époque. La Suisse, pour elle, c’était du temporaire. Sa vie, elle la passerait au Congo. Mais entre désir et réalité, il y a parfois de la marge. Du travail dans la coiffure et dans le service, la naissance de son enfant et une situation en RDC qui se dégrade l’ont convaincue de rester au bord du Léman. Mais elle n’en oublie pas pour autant ses racines. Si son ancien bar près du Tunnel s’appelait le “ Zizi coin-coin ” et son nouveau café se nomme “ l’Okapi ”, c’est sans doute pour rappeler son enfance passée à Kinshasa. Parfois la mélancolie pointe le bout de son nez, alors elle s’envole quelques semaines, une année sur deux, retrouver sa famille restée dans la capitale congolaise.

Osango, lui, est casanier : trente ans sans jamais « retourner au pays », trente années à laisser ses pas dans l’asphalte lausannois. Du haut de ses 21 ans, il débarque en Suisse comme jeune étudiant en géologie. Il ne repartira plus. Cet homme à la noble dégaine me fait partager ses souvenirs. Avec des détails bien précis, il me parle de ses terrains dans la région de Martigny et dans celle du Lötchental, là où jadis mines de cuivre et de charbon détérioraient les poumons des travailleurs. Il se transforme, l’espace d’un instant, en prof perso d’histoire-géo comblant mes lacunes sur les reliefs et évolutions géologiques de ma région natale. Un vrai conteur d’histoires vraies…

Liliane et Osango : une même origine, un même lieu de destination, des souvenirs et des idées politiques qui parfois se rejoignent, mais deux histoires distinctes.


Arbres sans feuilles et ski dans les rues : premiers souvenirs de Lausanne

« Rien ne m’a choqué lors de mon arrivée à Lausanne, moi j’ai un coeur d’acier! » lance Osango dans un rire amusant de gremlins. Pourtant, à travers son discours il laisse transparaître un étonnement lorsqu’il raconte le jour où Lausanne s’est recouverte de coton blanc. « En 1984, des gens skiaient à la rue du Chêne. Bah, moi je n’ai jamais fait du ski hein! Mais je regardais les autres! ». A l’époque, même si ça peut surprendre les générations Babibouchettes et celles Game Boy, il paraît qu’il neigeait à foison, au point que, selon mon interviewé, le train a parfois mis six heures pour faire Genève- Lausanne!

Le souvenir des « premières neiges » a marqué durablement le King Osango, mais aussi la patronne Lili. Celle-ci raconte en riant: « La neige, ce fut un choc! Je suis arrivée il y vingt-cinq ans en Suisse et c’était en novembre. L’hiver, je ne supportais pas. Il faisait trop froid, alors je regardais la neige par la fenêtre… Mais non, je ne sortais pas!». Qui dit hiver, dit aussi défoliation des arbres. Une surprise supplémentaire pour Lili. Chez elle, au Congo, il y avait toujours des arbres avec des feuilles, même durant la saison sèche, alors qu’à Lausanne, à part les sapins, tout est nu en saison hivernale!


Moins d’alcool et plus de flics: un bar à Lausanne n’est pas un bar à Kinshasa!

Mes deux interviewés m’expliquent que la plus grande différence entre les bars de Lausanne et ceux de Kinshasa se situe dans les statistiques des sexes. Au Congo, rares sont les femmes qui se pointent au bistrot. Elles préparent le repas un peu toute la journée pendant, qu’au contraire, leurs maris, frères, pères (bref, les hommes!), profitent d’aller boire quelques verres en attendant que la nourriture soit prête. A vrai dire, leurs propos me font un peu sourire. Qui ne connaît pas des Suissesses qui ne vont quasi jamais au café du coin, car elles font la popote pour leur mari, qui, lui, boit des coups avec ses potes avant de revenir à la casa mettre les pieds sous la table? Mais bon, moi je dis ça, mais en même temps je ne dis rien…

Osango regrette un peu que l’Okapi ne propose pas quelques bières locales congolaises et des alcools forts que l’on trouve à Kinsha’. En sirotant un rosé, il m’explique que : «Je me suis fais un thé chaud…mais c’est pas pratique car ça devient vite froid ». Par conséquent, il préfère plutôt recourir au vin. En riant, il m’explique qu’il a écrit des articles pour la prévention contre l’alcool et ajoute, avec une certaine fierté, que si je cherche son nom sur Internet je trouverai ses textes contre l’alcoolisme sur un site américain.

La patronne de l’Okapi note, pour sa part, qu’elle trouve qu’en Suisse il y a plus de règles et restrictions qu’au Congo. Là-bas, un bar peut être ouvert jusqu’à l’aube, jusqu’au départ du dernier client. Ici, à Lausanne, elle doit forcer les gens à partir, à minuit la semaine et à deux heures du mat’ les week-ends. Lili a toujours travaillé depuis son arrivée en Suisse, elle a aussi toujours payé ses impôts et depuis qu’elle possède un établissement public, elle respecte toutes les règles. Même si elle reconnaît qu’il faut parfois « discipliner les clients » et que malgré tout « il y aura toujours des fous », tous ses efforts lui ont permis d’ouvrir un bar à Lausanne qui marche bien, avec un grand respect réciproque entre patrons et clients. Cependant, elle exprime une certaine incompréhension face à la venue de plus en plus fréquente de flics, avant chaque fermeture de son bar. « Les policiers viennent souvent en civil alors qu’il n’y a rien à signaler, que tout se passe bien et que je vais fermer gentiment.  L’autre fois, je leur ai demandé pourquoi ils venaient si souvent, si c’était parce qu’on était dénoncé ou quoi, mais même pas! Je sais pas pourquoi ils font ça, comme si on était des criminels!!! ».


Où es-tu Kabila? Ou quand des nostalgiques de Mobutu prennent la parole

Dans le bar, on n’aime pas trop parler de la venue de la police et des conflits en général. On préfère, autour d’un bon rosé ou d’une Heineken, refaire le monde, rêver de gagner au PMU ou encore parler de ses enfants. Bientôt, Osango ira voir sa fille aux études à Berlin et Lili espère que son « petit garçon », de 23 ans, une fois ses études d’architecture terminées, trouvera une gentille femme (qui deviendra par la même occas’ la fille qu’elle n’a jamais eue) et qu’ils reprendront l’Okapi. Aborder les conflits actuels dans le Nord-Kivu, en RDC, n’est donc pas le sujet de prédilection du bar.

Pour mes deux interlocuteurs, si le Congo est en état d’insurrection c’est bien à cause des richesses qui attirent bon nombre de pays, même non africains. Sans cela il y aurait la paix. Osango voit dans cette guerre une sorte de « recommencement éternel ». « Le monde change, mais il reste cyclique » dit-il. Après «  les Romains, les Egyptiens, c’est au tour des Chinois et Américains » de soumettre les peuples. Pour “ le King ”, la Suisse reste trop discrète dans ce conflit, « elle est toujours derrière la situation, mais elle n’intervient pas concrètement, elle est un peu mafieuse ».

Lili explique qu’il y a une dizaine d’années, lorsqu’elle gérait le “Zizi coin-coin ”, il y avait quelques tensions lorsque des Rwandais venaient dans son bar. A présent, elle me dit qu’elle a compris que cette guerre ne provient ni de Kinshasa, ni de Kigali, mais qu’elle relève d’un niveau international. Les tensions entre Rwanda et RDC ont été créées, selon elle, pour que les Américains et les Occidentaux y puissent venir puiser aisément les richesses et les matières premières. C’est difficile de vivre le conflit en étant à Lausanne. Lili évite de voir des images de son pays déchiré à la télévision car « même si c’est au Kivu qu’il y a la guerre et que ma famille vit à 2h de vol de là, ça me fait mal, car c’est quand même mon pays ! Tous ces gens qui meurent pour des richesses, sans pouvoir en profiter …Nous, on aimerait juste vivre tranquillement, comme les autres ».

Aujourd’hui, apparemment beaucoup de Congolais et Congolaises, comme Lili, se mettent à regretter le temps où Mobutu régnait. La patronne explique: « Mobutu avait réussi à réunir le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest. Il avait réussi à réunir les ethnies. Maintenant on est dans la merde, même moi qui appelait Mobutu dictateur, j’en viens à regretter qu’il ne soit plus là ». Pour Lili, Kabila n’est pas un Président à la hauteur. Selon mon interlocutrice, la population ne le connaît même pas et personne ne sait d’où il vient. Alors, impuissante face à la situation de son pays d’origine, Lili dit que la seule chose que puisse faire le peuple congolais c’est prier: « Comme on est croyant, on prie beaucoup. Un jour comme aujourd’hui y’a Barack Obama qui est arrivé au pouvoir, je ne dis pas que c’est le Messie, mais c’est un changement. L’Etre Suprême pensera aussi à nous un jour, même si là, il dort et semble ne pas voir ce qu’il se passe chez nous… ».

Florence Métrailler

Articles similaires

Florence

Une réponse

  1. fleks
    | Répondre

    Bien aime l article, un peu decousu par moment, mais j aime bien ta perspective quasi biographique.
    Pour 1984, je confirme: des gens descendaient a ski Jurigoz, c est dire et il y a meme eu jour de conge pour neige a l ecole!

Répondre