Chocolat amer

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Un Festival sucré : des rires, des enfants, des imprévus… et ces questions que les grands évitent trop souvent.

Il n’y a de ça pas si longtemps, je me suis rendue comme toute gourmande qui se respecte, à une manifestation pâtissière. Je pourrais vous parler des centaines de variétés de chocolat et autres biscuits que j’ai goûtés, mais cela n’était qu’une toute petite partie du voyage. En effet, le sucré a été altéré par l’amer d’une réalité qui nous rattrape parfois trop vite.

Entourée de ballons et de rires d’enfants je me suis laissée envahir par cette ambiance festive et je savourais déjà dans mon imaginaire les petites douceurs que j’allais déguster. Mon esprit vagabondait entre le chocolat à la framboise et le petit nouveau au Marc de rosé lorsqu’un message dans l’interphone est venu me tirer de ma rêverie : « (…) nous nous excusons pour ce retard causé par un accident de personne (…) ». Cette phrase, lâchée par un employé fatigué, a eu l’effet d’une bombe auprès des passagers. Il n’a fallu que quelques secondes pour que chacun se mette à discuter avec son voisin de la nouvelle. Si jusqu’alors personne n’avait réellement souhaité converser avec celui ou celle qui par hasard était venu s’installer à ses côtés, après avoir entendu une telle annonce, l’assistance a soudain été prise d’une irréfrénable envie de partager.

Ainsi, les commentaires ont fusés : des « C’est dommage ! » et des « Oui ça arrive très souvent » ou autres « Ah c’est pas toujours facile » ont laissé parfois aussi place à des « Franchement c’est pas une raison pour nous mettre en retard ! » faisant preuve de beaucoup moins de mansuétude. Mais le commentaire qui a retenu mon attention, celui qui s’est distingué des autres, venait d’une source atypique dirons-nous.  Dans le compartiment voisin, un petit homme haut comme trois pommes voyageait avec son papa. À la suite du message radiophonique, ce petit blond a regardé son père et le plus simplement du monde lui a demandé : « Papa, c’est quoi un accident de personne ? » La question était lâchée. Comment expliquer à un enfant que parfois les grands décident de partir ? Le papa en question s’est évertué à expliquer à son rejeton le sens d’une telle annonce et à lui faire comprendre que les choses étaient dites ainsi afin de ne pas choquer le gens.

Notre petit curieux, non content de cette réponse, après une courte pause : « D’accord, mais c’est qui personne ? » Alors là, entre nous, le blondinet il m’a scotchée. Si pour la première question le papa s’en était bien sorti, j’avoue que sur le coup, la deuxième paraissait beaucoup moins simple à traiter. Cette « personne », cet inconnu, s’était retrouvé malgré lui sur les bouches de tous. D’autres parfaits inconnus qui avaient tracé à son insu un pan de son histoire en commentant son geste et jugeant son choix. Sa trajectoire s’était retrouvée liée dans un sens à celle des passagers de ce train qui de ce fait se considéraient en droit d’apporter leur analyse du cas. On ne savait pas qui « personne »  pouvait être et peut-être que cela n’intéressait pas finalement. L’âme humaine, bien complexe parfois, a tendance à s’attarder sur ce qui fait débat et non substance. Il aurait été beaucoup moins croustillant de parler de pâtisserie que de schématiser a posteriori, les choix d’un semblable X ou Y. Pourtant, dans chaque compartiment, le sujet a semblé bien vite épuisé puisque finalement la réponse n’était pas à portée de main. Ainsi, le père de notre curieux, lui aussi à court de répartie et fatigué des questions gênantes de son fils, lui a répondu que cela ne nous regardait pas et qu’il vaudrait mieux penser au chocolat.

Les grands font ainsi, lorsqu’une question leur paraît inopportune ils coupent court ou alors, ils ne la posent tout simplement pas. Regarder de l’autre côté lorsque le paysage qui s’offre à nous ne nous plaît pas, éviter les questions qui susciteraient trop de doutes… Voilà ce que font les grands. Après un moment et quelques bavardages, le train a repris sa route et les passagers leurs habitudes. Chacun s’est à nouveau isolé dans ses propres pensées, la tête peut-être déjà remplie des douceurs qui l’attendaient. À croire qu’un tel geste, hormis la stupeur de l’annonce, passerait presque inaperçu. 

Elisa

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