CdL 59 : Ascenseurs et superpouvoirs

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Les Chroniques de Lausanne - chapitre 59 : Où l'on s'interroge sur l'hygiène toute relative des ascenseurs et sur l'utilité des superpouvoirs lorsqu'il s'agit de trouver quelqu'un.

Ascenseurs et superpouvoirsRésumé des épisodes précédents : Après un souper post-déménagement un peu agité, Emilien et Anne ont décidé d’essayer de retrouver Sal, ainsi que d’apprendre où avait disparu l’ancien coloc’ de Sam et Max.

« Comment on trouve un toxico à Lausanne ? », se demanda Anne qui, avec la meilleure volonté du monde, n’avait malheureusement jamais dû répondre à ladite question autrement que de manière soit rhétorique, soit avec la certitude que le toxico serait un toxico sympa et bien né, engagé dans la grande et belle aventure commerciale du 21ème siècle – Xavier sniffait volontiers un petit rail de temps en temps. La question, en l’occurrence, devenait éminemment plus compliquée lorsque l’on considérait l’individu au lieu de la fonction, la personne avant l’habitude, ce qui fit légèrement tiquer son sourire, plus habitué justement à considérer que tout le monde avait droit à Anne pour peu qu’il se retrouvât au Buzz un samedi soir sans sentir trop fort la transpiration. Il y avait probablement sujet à réfléchir, voire à intégrer à son mémoire la question de la fonction et de l’individu, mais, en ce dimanche matin relativement ensoleillé, il n’était évidemment pas question de faire avancer la Science, c’eût été dangereux. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », après tout Rabelais avait tout aussi raison à son époque qu’aujourd’hui, et son professeur de littérature médiévale qui sentait le tabac et la naphtaline, ainsi qu’une certaine forme de gauchisme érudit le lui avait suffisamment répété pour qu’elle s’accorde le droit de ne pas penser à son mémoire le dimanche – consciente pour le moins de ses propres limites.

A peine sortie de l’appartement – son appartement désormais, elle avait définitivement du mal à s’y faire – la question, pourtant fondamentale, du bien-fondé de leur mission n’avait cessé de la tarauder. Trouver le pote toxico de Max, et après ? Quand bien même ils l’auraient croisé immédiatement, avant même que la Rue de Bourg ne se change en Saint-François, qu’est-ce qu’elle, ou Amandine qui s’était jointe de bon cœur à l’expédition, voire même Emilien qui, au moins, avait déjà rencontré Sal, aurait pu lui dire ? Max voulait « lui filer un coup de main », mais n’avait précisé aucune modalité. Il avait vraisemblablement un plan, du moins Anne l’espérait, mais il s’agissait d’y prendre part sans même savoir de quoi il s’agissait. Tout bien considéré, l’idée était probablement totalement stupide, et même son sourire, pourtant plutôt optimiste la majorité du temps, avait du mal à suivre.

Elle avait retrouvé Emilien et Amandine, ses deux compagnons de galère, dans sa cuisine, alors que la porte de Sam béait comme une accusation, et que ne parvenaient de la chambre de Max que les sons irréguliers des nuits de sommeil loin d’être finies. Emilien avait battu quelques œufs avec un peu de sucre et de lait pour faire du pain perdu qu’ils avaient englouti accompagné d’une quantité démesurée des confitures de Marcello, le « majordome-slash-Chippendale » de la Tante de Max – comme l’avait appelé Amandine. Repus tous les trois, ils s’étaient ensuite laissés tomber sur les canapés du salon avant qu’Emilien ne déclare qu’il était temps de commencer leurs recherches en se levant d’un bond totalement incongru un dimanche.

Elle avait hésité, après tout il s’agissait ni plus ni moins de passer quelques heures sur la Place la plus vide de Lausanne un dimanche après-midi, mais la perspective de rester toute seule en attendant un hypothétique lever de Max et Millia avec leur bonheur sucré de nouveau couple super amoureux lui avait gentiment suggéré qu’il serait de bon ton d’être loin, très loin pour éviter que ne se rappellent à son souvenir les matins similaires avec Xavier, lorsque leur confortable domesticité était au plus haut.

Ils étaient donc sortis tous trois, les mains dans les poches, et son sourire avait hoché la tête en suggérant qu’éventuellement elle pourrait, à la fin de la journée, se targuer d’avoir elle aussi « filé un coup de main » à son coloc’ qui ne savait pas quoi faire pour faire plaisir.

Elle en était à ce point de ses réflexions lorsque, empruntant le Grand-Pont, Amandine déclara de son ton solennel « OK, j’ai un jeu. Un serial killer a kidnappé votre meilleur ami et vous oblige à faire des trucs fous, par exemple lécher la paroi d’un des ascenseurs publics de Lausanne. Lequel vous choisissez ? »

« On a pas le droit d’appeler les flics ? » demanda Anne.

« Pas de flics, le jeu c’est de décider. »

Emilien déclara direct « Donc on a le choix entre quoi et quoi ? Genre ceux du parking de la Riponne, ceux du Flon, ceux de la Vigie ? »

« Ouais, et celui qui descend de Chauderon au fond du Flon, vers les administrations. »

Le pain perdu se rappela soudain au souvenir de la gorge d’Anne. Les parois métalliques des ascenseurs semblaient continuellement suinter d’un mélange de condensation polluée, des huiles de milliers de mains à l’hygiène douteuse, ainsi que d’une généreuse mesure de crachats en tous genres manifestement envoyés là par de facétieux petits plaisantins.

« Il est dég’, ton jeu, Amandine. »

« C’est un jeu, c’est pour rire… Alors, votre choix ? »

« On peut pas choisir un superpouvoir, plutôt ? », hasarda Emilien, les sourcils froncés par l’effort intellectuel ou une digestion mise à mal.

« Si vous voulez, mais après… »

« Bon, allez, si je dois vraiment choisir… On va dire un de ceux de la Riponne. Mais honnêtement, tu ferais un serial killer totalement terrifiant. »

Anne jeta un regard noir à Emilien. S’il avait refusé de jouer, ils auraient pu faire front commun. En répondant, il l’avait forcée à se décider elle aussi.

« Allez, Anne, ta meilleure amie est en danger et tu dois te plier au sadisme du tueur, tic-tac tic-tac. »

Anne inspira : « Bon, d’accord, mais après c’est Emilien qui pose les questions, tu es trop sociopathe pour ce genre de truc… »

« Oh, ça va, si on peut même plus rigoler… »

« Un des deux de la Place de l’Europe, alors. » suivi d’un haut le cœur, « J’ai l’impression qu’ils les lavent plus souvent. J’ai déjà dit qu’il était dég’, ton jeu ? »

« Il me semble avoir vaguement entendu un truc du genre… », avoua Amandine avant de partir d’un grand éclat de rire démoniaque.Ils arrivaient sur la Riponne après quelques rues presque désertes.

« Tu peux rire, mais tu dois choisir aussi maintenant, cocotte. » déclara Anne.

« Je pensais que j’allais être le serial killer. »

« Pas de ça avec nous. A toi de nous dire quel ascenseur tu lècherais. Et pour corser les choses, tu n’as pas le droit de répondre comme nous. »

Emilien, hilare, s’était arrêté à l’entrée de la Riponne, les bras croisés. Aux rues presque désertes s’étaient substitués de petits groupes de gens parlant fort, buvant des bières, tandis qu’une ou deux voitures passaient de temps à autre le long de la rue qui menait à la Place du Tunnel. Un peu plus loin, derrière le kisoque, un petit marché aux puces étendait ses vieux jouets et ses lampes 70’s devant des couples bras dessus, bras dessous savamment dépenaillés. Les bobos lausannois étaient de sortie.

« Non mais on a pas le temps… On est arrivés. »

« Dégonflée ! »

« Oui bon, ça va. Alors, comme superpouvoir, je pense que je choisirais… »

« Bravo, bien dérivé… », concéda Anne. « Allez, vas-y… »

« Le vol ! Et la super force ! Et passer à travers les murs ! Et… »

Emilien l’arrêta en pleine diatribe : « En fait, toi, tu lécherais tous les ascenseurs, un peu… Tu nous avais pas dit qu’on n’avait qu’un seul choix ? »

« Il est nul, ce jeu », déclara-t-elle, boudeuse. « Bon, si je devais choisir, j’aurais le voyage dans le temps. Genre tu clignes les yeux et pouf ! Tu vas apprendre aux serfs à se servir d’un ordi, ou tu vas voir à quoi ressemblera l’iPhone 12 et tu le fais toi-même l’année prochaine et tu te fais un max de blé !!! »

« OK, pas mal. Et toi, Emilien, tu prendrais quoi ? »

Emilien sembla réfléchir un instant, avant de déclarer « Super-force. »

« C’est bien les mecs, ça. Et pour quoi faire ? »

« Pour pouvoir dire ‘‘chuis trop fort’’ à tout le monde, et que ce soit vrai… Et toi, Anne, tu prendrais quoi ? »

« Etant donné à quel point vous me seriez utiles tous les deux pour notre mission actuelle, je dirais la télépathie, ou un truc du genre, histoire de pouvoir trouver nos chers disparus… Parce que là, maintenant, je ne vois personne qui ressemble à la description. »

Emilien et Amandine acquiescèrent, un peu penauds. Scrutant la Place et la petite foule bigarrée, Emilien semblait prêt à courageusement faire demi-tour. Leur petite expédition n’était pas encore un échec, mais elle commençait à en prendre la couleur. Ils restèrent tous trois dans le silence à regretter leurs superpouvoirs, et puis le sourire d’Anne la tira soudain par la manche. Pour trouver quelqu’un, il lui fallait de l’aide, quelque chose, ou quelqu’un, qui connaissait la ville sur le bout des doigts, qui saurait où chercher, qui solliciter…

« Je sais ce qu’il nous faut, déclara-t-elle. Il nous faut un spécialiste. »

« Un détective privé ? », demanda Amandine, les yeux brillants.

« Mieux encore. Il nous faut un historien. »

Emilien haussa les épaules.

« Suivez-moi, je sais exactement où trouver ça. »

A suivre…

Photo CC : vinymeister

 

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