CdL 39 : Confiance

CdL 39 : Confiance

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Les Chroniques de Lausanne - chapitre 39 : Où l'on discute colocation et stratégie filiale.

CdL39« Je sais pas, soupira Sam en réajustant une mèche de ses cheveux, je me dis qu’on est pas mal comme ça, en fait. Et puis, on a les moyens de payer le loyer juste les deux, non ? » Max, affalé en travers de son fauteuil, bascula la tête en arrière pour jeter un œil à l’envers sur son pote. Emilien était resté debout, adossé au montant de la porte, depuis le départ d’Anne. En partant, elle lui avait fait la bise, puis, un clin d’œil, puis elle lui avait suggéré d’être moins evil dans le futur, ce à quoi il avait consenti d’un air faussement contrit.

« Ouais, elle avait quand même l’air sympa, lâcha-t-il. C’est la première personne qui vient visiter ? Ca fait combien de temps que vous avez mis l’annonce ? C’est marrant, j’imaginais qu’il y aurait plus de gens qui cherchent sur Lausanne, avec les étudiants et tout…

-Ouais, on n’a pas trop géré les annonces. Je crois que Sam a tweeté une fois qu’on cherchait une coloc’, il y a genre 4 mois… Et il me semble que j’avais plus ou moins envoyé un truc pour mettre sur le site de l’Uni ou de l’EPFL, mais j’ai genre fait ça en même temps qu’autre chose, donc c’est possible que ça n’ait pas pris…

-Ouais, en fait, déclara Sam, je me dis que c’est pour ça qu’on n’a pas forcément besoin de quelqu’un en plus…

-D’accord, alors oui, évidemment avec ce que vous avez fait comme pub, c’est difficile de se faire une idée du genre de personne qui cherche une coloc’.

-Oui oh, ça va, grognèrent Sam et Max de concert.

Emilien sourit. Max s’était redressé, préférant manifestement ses potes à l’endroit, et avait croisé ses mains derrière sa tête. Son regard se posa sur Emilien :

-Dis donc, pépère, ça fait un moment que tu nous as pas parlé de tes vieux.

Emilien rougit soudain. Max faisait partie de ces gens qui s’intéressent réellement aux autres, et sa mémoire, qui s’avérait habituellement très utile lorsqu’il s’agissait de se rappeler le prénom de la brune pulpeuse croisée trois semaines plus tôt au Lido lorsqu’on la croisait en uniforme d’Assistante de Police (oui, à Lausanne, la police a des assistants) en train de verbaliser une voiture mal garée, mais qui malheureusement laissait peu de place aux oublis volontaires dans la discussion.

-Ouais, ça fait un moment que je les ai pas eus au téléphone… J’ai été pas mal occupé ces temps…

– T’as été occupé, toi, interrogea Sam d’un ton dubitatif. On s’est croisés hier après-midi à quatre heures, tu en étais à ta deuxième bière.

-Dit celui qui était en train de me la payer.

– J’ai jamais dit que moi j’étais occupé.

Emilien ne dit rien, baissa les yeux, baissa la tête.

-Mais euh, reprit Max, si tu veux pas en parler c’pas grave.

Max parlait plus vite quand il essayait exagérément d’être sympa. Sa dernière phrase était sortie d’un coup, sans espace entre les mots, le verbe être passé à la trappe. Un instant de silence, une seconde peut-être, pendant laquelle Emilien se demanda quoi dire, quoi expliquer, comment faire confiance à ces deux types qu’il ne connaissait que depuis quelques mois, mais avec qui il avait vécu tant de moments pour la plupart légers, dérisoires, mais qui lui avaient fait se dire qu’il y avait autre chose que la solitude, que tout le monde n’était pas un tortionnaire, qu’il ne se retrouverait pas forcément sur un parking la gueule en sang avec trois côtes cassées. Quelques mois plus tôt, avant son déménagement, avant Sam et Max, avant Lausanne, il aurait simplement battu en retraite, il se serait éclipsé derrière un sourire ou une connerie, pour ne pas raconter, ne pas dire pourquoi il évitait à ce point de penser à Avant, ne pas dire ce qui lui était arrivé, chaque mention d’Avant le plongeant dans un vertige sans fin, un puits de peur panique. La vérité, c’était qu’il ne voulait pas penser à Avant, parce qu’il avait perdu quelque chose de lui-même lorsque C’était arrivé, et qu’il n’avait jamais su ce qu’il avait laissé sur ce parking, la gueule en sang avec trois côtes cassées. On ne revenait pas, pensa-t-il, d’une pareille humiliation, et ce n’était certainement pas ses deux potes dont tout suggérait qu’ils contrôlaient leur vie sans même y penser qui pourraient lui pardonner d’avoir été si minable… Lorsqu’ils sauraient, ils le verraient enfin sous son vrai visage d’imposteur, de type qui faisait tout pour être cool alors qu’il était une caricature. Un goût de bile emplit sa bouche, il hésita à partir, ou à détourner la conversation…

Et puis soudain, simplement parce que Max avait été exagérément sympa, Emilien parvint à une conclusion qui lui apparut comme une évidence, une trace d’un savoir oublié, perdu lorsqu’il avait quitté le lycée et ses dernières connaissances derrière lui. Au final, l’amitié, le lien, la connexion, c’était peut-être juste ça : dire le contraire de ce qu’on voulait pour éviter que l’autre se sente agressé, et échouer. En ceci, comme dans la quasi-totalité de l’activité humaine, le résultat importait moins que l’intention. Max avait laissé tomber le sujet, et Emilien était libre de le reprendre, ou pas. Quelque chose au fond de lui ouvrit les yeux et s’étira. Il n’était pas obligé de tout dire, mais il pouvait se livrer un peu, donner de lui-même sans rien attendre en retour sinon le fait d’être moins seul.

-En fait, je réponds plus trop à mon portable français, hasarda-t-il.
-Bah pourquoi ?
-T’as une ex qui te stalke ?, demanda Sam, une certaine gourmandise dans les yeux.
-Nan, c’est pas ça. J’ai juste pas… J’ai pas envie d’en parler. Voilà.
-OK, si tu veux pas en parler…, concéda Sam de mauvaise grâce.
-Mais euh, je vais peut-être dire une connerie, là, mais pourquoi tu les appelles pas, toi ?, reprit Max en se laissant tomber une nouvelle fois en travers de son fauteuil.
-Parce que la dernière fois qu’on a parlé, ça a un peu maillé avec ma mère, et si c’est moi qui appelle elle va faire la gueule pendant 30 ans.
-Tandis que si c’est elle qui a appelé, c’est qu’elle s’est fait assez de souci pour t’avoir pardonné, et donc tu es tiré d’affaire. Ca marchait aussi avec la Tante Agathe quand j’étais ado.
-Voilà. J’en suis pas super fier-
-T’en es un peu fier…, le reprit Sam avec un sourire en coin.
-Ouais, j’en suis un peu fier, admit Emilien.

-Il y a de quoi, conclut Max, c’est un plan brillant… Enfin, brillant, jusqu’à ce que tu ne répondes plus au téléphone…

Emilien concéda d’un hochement de tête. Il allait falloir qu’il gère cette situation avant qu’elle ne vire au désastre, ou pire, que ses parents ne débarquent à Lausanne, et lui demandent pourquoi il était parti si vite, sans leur en parler avant. Il enfila nonchalamment sa main dans sa poche, joua un moment avec le téléphone éteint, se vit l’allumer, consulter ses messages, y répondre peut-être, avant qu’un frisson ne le parcoure soudain, une peur moite, glacée. Il s’affala sur un fauteuil pour camoufler son trouble, laissa tomber l’appareil au fond de sa poche, prit une grande inspiration, et s’affaira à ne plus y penser.

A suivre…

Photo CC : Daryl I

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