CdL 20 : Stop

CdL 20 : Stop

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Les chroniques de Lausanne 20 : Où l'on s'arrête simplement à force de trop avoir avancé seul.

Objectivement, elle n’avait jamais autant pris son pied. Le souvenir du dernier orgasme envahit Anne d’un vertige nauséeux, teinté malgré tout des lueurs d’une euphorie bien trop courte. La neige avait cessé d’un coup, et quelques bourrasques avaient suffi à dégager un ciel bleu pâle. Des enfants en écharpe chahutaient à l’avant du métro, un peu plus loin, sous le regard de quelques vieilles dames assises. Elle jeta un œil à son reflet, mais n’y vit qu’une fille plus grande qu’elle, la peau blanche et les yeux cernés sous un bonnet à pompon multicolore qui l’avait fait rire dans un magasin il y a dix ans, elle avait oublié pourquoi. Elle hésita un moment, l’ôta de sa tête, constata les effets conjugués d’une coupe de cheveux lointaine et de l’électricité statique, soupira, le vissa de nouveau sur sa tête en espérant que personne ne le remarque, que personne, plus jamais, ne la remarque.

Les jingles des stations s’égrenant gentiment, elle passa en revue le programme de sa petite virée au Centre. D’abord, elle devait aller acheter « un rouge-à-lèvres Bleu Dauphin et des boucles d’oreilles qui iraient bien avec » pour Amandine, qui lui avait ainsi fait preuve d’une confiance absolue. Ensuite, il allait falloir s’attaquer au remplissage systématique du frigo. Heureusement Millia avait, dans sa grande mansuétude, noirci les deux faces d’un post-it de son écriture ronde et régulière. Elle ne lui avait pas encore raconté sa dernière nuit avec Thierry. Lausanne Flon, les enfants se précipitèrent hors du métro, s’invectivant, s’attrapant. Anne les observa un moment grimper quatre à quatre les marches menant à la Place de l’Europe, avant de poursuivre son chemin dans le froid et la neige fondue sous les arches du Grand Pont.

Pépinet était égale à elle-même : Dans un coin, Anne reconnut le-type-aux-petites-lunettes-rondes-qui-traîne-tout-le-temps-dans-les-bistrots. Un peu plus loin, la dame-au-palmier-sur-la-tête-et-son-horrible-petit-chien. Et puis quelques autres figures incontournables de Lausanne, les toxicos faisant la manche, les barmen attendant le rush de six heures derrière leur comptoir, les libraires dans le prolongement des grandes portes de Payot… Elle ressentit soudain un déchirement intérieur, un cri inversé, de ses lèvres à ses poumons, qui manqua de la fendre en deux. Cette familiarité, ce sentiment d’avoir déjà tout vu, d’avoir déjà arpenté Lausanne dans tous les sens, ce confort des choses rangées, normales, régulières, lui apparut tout à coup intolérable, comme si la ville toute entière se moquait d’elle, lui renvoyait en pleine tête à quel point sa situation actuelle lui était parfaitement égale, comme si rien n’avait changé et ne changerait jamais – sauf elle.

La neige aidant, le bruit des passants, des voitures était tamisé, et elle s’aperçut qu’elle n’avait pas respiré depuis que tout son corps s’était arrêté en pleine rue. Pour la première fois depuis trois jours, elle se rendit compte qu’elle était infusée d’une infinie tristesse. Elle se força à inspirer, une petite fois, puis deux. Quelques passants la croisèrent sans la regarder, elle ne les vit qu’à peine. Les rues, autour, étaient devenues monochromes, fades. Elle était figée sur place, incapable d’esquisser un pas. Elle aurait dû… Elle aurait pu… Rien.

Elle était montée en avance à Epalinges, en taxi pour être sûre, six heures et quart pour sept heures, un petit café dans le petit salon de thé où tout le monde l’appelait par son prénom, un carac pour calmer ses nerfs, la première fois qu’elle retournait chez elle chez eux depuis presque une année. Il l’avait invitée à dîner, sa voix au téléphone impénétrable – cachait-il une certaine émotion ? –, ils avaient parlé un petit peu, son boulot à lui, son mémoire à elle, comme d’habitude depuis qu’ils ne vivaient plus ensemble, un peu rigides, un peu moins spontanés. Elle avait posé toutes les bonnes questions, et écouté ses réponses avec l’attention qu’il méritait, elle savait bien que le problème était là, pas seulement ce fameux jour mais en général, et il lui avait parlé comme à l’époque, son boulot, le stress, les responsabilités et le fait que malgré tout il gérait tout ça très bien. Elle l’avait trouvé touchant, masculin, posé, un instantané immaculé de son homme à elle, comme elle le connaissait par cœur. Sept heures moins cinq, devant la porte, hésitant à sonner avec un peu d’avance mais non, ne pas le stresser, ne pas s’imposer, elle avait fumé une cigarette en regardant sa montre, sept heures ne pas sonner encore, lui laisser quelques minutes, ne pas faire la fille désespérée qui serait arrivée avec trois quarts d’heure d’avance et qui a attendu sept heures pile en fumant devant la porte.

Une inspiration, un pas, puis un autre. Lausanne reprenait ses couleurs. Avec une infinie difficulté, Anne s’extirpa de sa rêverie, et décida qu’il était temps de prendre un café, au chaud. Les courses attendraient un moment, il fallait qu’elle se réchauffe. Elle entra dans le bar le plus proche, un lounge trop éclairé pour être honnête avec une télé branchée sur Eurosport dans le fond. Sa tasse en mains, elle passa un moment à regarder par la vitre. Il n’y avait rien, dehors, d’autre que Lausanne, et ce n’était pas si mal, pas si dramatique, au fond. Elle inspira une grande volute de café.

Sept heures deux, ça suffisait. « Je n’ai même pas entendu ton taxi dans la rue », il avait dit, et elle avait insisté « C’était une Yaris grise, numéro de plaque 298 ». Il avait semblé la croire, ou s’en moquer, c’était possible. Elle l’avait suivi à la cuisine, poulet teriyaki et pois mangetout au wok, il lui avait demandé si elle pouvait faire une vinaigrette, huile de sésame, soja et citron comme il l’aimait. Il semblait d’excellente humeur, fredonnant même quelques vieux tubes. Rien ne séparait cette soirée de toutes celles qu’ils avaient passées tous les deux ici. Passés à table à dix-neuf heures trente, fini à huit, il leur avait acheté une énorme part de forêt noire à chacun, et elle avait proposé qu’ils aillent la manger sur le canapé, elle s’était blottie contre lui et ils avaient discuté, un peu, de tout et de rien. Naturellement, tout naturellement, elle avait déboutonné son jeans en l’embrassant, il l’avait serrée contre lui, et un temps plus tard elle pouvait objectivement déclarer qu’elle n’avait jamais autant pris son pied.

Elle gratta le fond de sa tasse avec sa cuillère et la porta à sa bouche ; le sucre fondit sur sa langue.

Et puis il avait passé un pantalon de jogging. Il avait pris une grande inspiration. Et il lui avait dit qu’il avait rencontré quelqu’un. Qu’il ne savait pas où ça allait mener. Qu’elle avait le droit de le détester. Qu’il ne savait pas comment le lui dire. Qu’il n’avait pas prévu ce qui allait se passer entre eux ce soir et qu’il était heureux de l’avoir retrouvée. Mais que malgré tout, ça ne changeait rien.

Et elle s’était rhabillée sans un mot, se soustrayant à son regard comme elle le pouvait, ramassant ça et là, aussi vite qu’elle le pouvait, de quoi cacher une honte qui lui montait par haut-le-cœur. Il était resté torse nu, inutile, un objet encombrant, choquant. Ce n’était que lorsqu’elle avait franchi la porte qu’elle avait réalisé qu’il avait répété son petit discours avant qu’elle arrive. Elle avait depuis arrêté d’y penser.

A suivre…

Photo CC : Nicolas Hoizey

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