Cactus, ananas et flamants roses

En quelques années seulement, le paysage lausannois s’est silencieusement transformé. Cette nouvelle peau ne doit rien aux nouveaux aménagements urbains, ni à la construction d’imposants bâtiments locatifs, mais plutôt à la multitude de petites échoppes qui poussent comme des champignons dans les rues devenues résolument bobo de Lausanne. Des magasins ? Pas vraiment, ce serait sacrilège que de qualifier ces petites boutiques de commerces comme les autres. D’ailleurs, dans un souci de se différencier de la boutique lambda, ces nouveaux venus dans le commerce de détail se sont donné un nom : les concepts stores ! Et comme tous ces noms venus des Etats-Unis qu’on ne comprend pas vraiment, ça sonne bien et ça fleure bon l’école d’art New-Yorkaise…
@Kétala

La rue Marterey à Lausanne est un excellent exemple de ruelle lausannoise pavée, au charme de l’ancien, sans tomber dans le cliché guindé : un écrin privilégié pour tout concept store débutant. Et ça ne rate jamais, à chaque fois que je passe à côté d’une de ces vitrines, mélange savamment dosé de plantes grimpantes ambiance « jungle urbaine », de meubles design au charme épuré et de toutes sortes d’objets déco/cadeaux plus ou moins incongrus, je ne peux pas empêcher mon petit côté branchouille-écolo-bobo de se réveiller. Consommatrice moi ? Capitaliste ? Mais pas du tout, pas du tout, je consomme équitable. Et si possible, je soutiens le petit créateur méconnu, dans un souci de promouvoir le milieu artistique. Parfaitement ! Et pour vous prouver ma bonne volonté quand il s’agit d’œuvrer pour le bien de la société, je m’en vais de ce pas refaire toute la déco de mon appartement avec des lampes à LED faible consommation en forme d’ananas géants et des poufs en laine d’alpaga qui coûtent plus cher qu’un lama. Passons sur le fait que le petit créateur méconnu a en réalité plus de chance de sortir d’une célèbre école de design londonienne que d’un quartier défavorisé de Porto… Dans le fond, l’art ça reste de l’art.

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En poussant la porte du magasin je tente encore de me convaincre que j’y entre dans le seul but de jeter un coup d’œil. À l’intérieur, on trouve de tout. Le « concept » du concept store, c’est de ne pas choisir justement… À la fois boutique déco, boutique cadeau, épicerie, librairie, magasin d’habits pour enfant, on trouve de tout et pour tous les goûts. Un bric à brac extrêmement bien agencé, multitude de petits objets aussi adorables qu’inutiles. Ça va de la trousse imprimée licorne aux petits bols de faïence peints à la main. Des lampes au style industriel en fer recyclés côtoient les affiches humoristiques délicieusement rétros. Au milieu d’une multitude d’objets plus ou moins insolites. La déco, l’ambiance n’est pas sans rappeler les images qui défilent en masse sur Pinterest, et ma foi je dois bien avouer qu’on s’y sent drôlement bien. Un peu plus et je serais tentée d’acheter tout le magasin pour faire de mon appart un nouveau temple du chic urbain. Le seul hic, c’est qu’à moins de troquer ma coloc contre un atelier d’artiste en plein cœur du Marais, je ne suis pas sûre que ma nouvelle déco s’accorde parfaitement avec le sol en lino soooo eighties de ma cuisine…

@Particules en suspension

Mais si le concept store est un temple du gadget chic et de l’art déco plus ou moins abordable, on y trouve aussi un certain nombre de produits alimentaires. Des mélanges à cocktails tout faits, de la bière artisanale à tous les goûts et sous toutes ses formes. Du chocolat qui pétille sous la langue, et une multitude de flasques alcoolisées qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Sept sortes de pâte à tartiner au chocolat toutes différentes (une pour chaque jour de la semaine), mais heureusement certifiées bios et équitables… Ben oui, on peut bien continuer à s’empiffrer de Nutella, du moment que l’huile de palme a été remplacée par de la graisse de coco ! Rassurons-nous, car pour se racheter des fesses canons après notre craquage en sucres et graisses « Monopoly saturées » : le rayon bien-être et santé n’est pas trop loin… avec ses vingt-cinq sortes différentes d’huile en spray pour privilégier les bonnes graisses en toute modération, et un germoir en verre pour y faire pousser toutes les petites graines de cresson qu’on ne manquera pas d’ingurgiter pour faire oublier les trois pots de pâte à tartiner. Tandis que la pléthore de bouquins vantant les mérites d’un style de vie green, glam et équilibré nous aideront sans doute à déculpabiliser nos petits craquages quotidiens.

Un peu plus loin, je me retrouve devant un étalage de livres de coloriages, dont les thèmes varient du mandala übersophistiqué aux bâtiments architecturaux les plus en vogue. Je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil rapide aux autres clients du magasin. Plutôt jeunes, les cheveux bien peignés et les vêtements repassés…. Pas trop le genre à passer un après-midi au boulot penchés sur leur livre à colorier, la langue tirée dans un effort de concentration pour ne pas dépasser. Et pourtant ! Le concept store, c’est un peu comme un magasin de jouets pour adultes. Je ne sais pas qui a eu l’idée brillante de vendre du rêve aux grands, mais il mérite sans doute la palme d’or de la meilleure stratégie marketing… Dans un monde qui vénère les expériences extraordinaires, insolites et hors du commun, le jeune citadin ne peut s’empêcher de prendre conscience de la triste banalité de son existence. Nous aussi on veut notre part de rêve ! On veut voyager, partir à l’aventure, chasser le grizzli le samedi et faire sa propre bière artisanale le dimanche. On veut ouvrir un foodtruck, faire le tour du monde et devenir un expert de la cérémonie du thé matcha au Japon.

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Alors, exactement comme pour les enfants qui rêvent de devenir pompier ou princesse, on nous a trouvé tout plein de jouets pour faire semblant. Ça va du carnet de voyage à la reliure en cuir, au kit de survie en forêt incluant un filtreur d’eau potable et un couteau multifonction en acier inoxydable… en passant par le chargeur Iphone solaire – parce qu’on veut bien se prendre pour Mike Horn un samedi après-midi au Chalet-à-Gobet, mais faut pas déconner : on sera quand même bien content de s’aider du GPS lorsqu’il s’agira de retrouver la voiture au moment de rentrer à la maison.

Malgré tout, en ressortant du magasin 30 minutes plus tard, je peux m’empêcher de sourire jusqu’aux oreilles mon paquet de dragées surprise de Bertie Crochue en poche… Ben oui quoi, t’as pas lu Harry Potter ?!

 

 

À découvrir en descendant la rue Marterey :

Kétala boutique 
Avenue de Béthusy 4, 1005 Lausanne
www.ketala.ch
Viva Frida
Rue Sainte-Beuve 1, 1005 Lausanne
www.vivafrida.ch
Particules en suspension/particules fines 
Rue Etraz 2, 1003 Lausanne/Rue Marterey 4, 1005 Lausanne
www.particules.ch

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