Bienvenue dans la cinquième dimension

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Scientologie. Immanquable dans le paysage lausannois, surtout parce qu’elle nous harcèle avec ses questions existentielles, cette religion du pognon fondée par Ron Hubbard sort de temps à autre de sa tanière.

Ces dernières années, il faut avouer qu’on ne les croise plus beaucoup les Scientologues. En 1998, la Municipalité et la majorité des Lausannois en avaient simplement eu raz la patate de se faire tirer les vers du nez les mercredi matins, sacro saint jour du marché ma parole, et depuis la loi restreint drastiquement le racolage public. Dix ans se sont écoulés, entre plaintes, recours et entorses plus ou moins prononcées. Les tribunaux suisses estiment par ailleurs que son but est plus commercial que spirituel (L’Hebdo, n°40) et l’opinion publique a compris qu’elle se fout éperdument de notre bien-être spirituel, voir de notre gueule.

“Qui êtes-vous ?” Telle est la question, d’une profondeur intellectuelle propre à faire pâlir Bodhidharma lui-même, à laquelle nous avons tous été confrontés un jour où l’autre. Seulement voilà, on avait presque tendance à l’oublier. Plus personne pour nous demander de quoi est fait notre Moi intérieur profond, personne pour nous demander qui nous sommes, et à force d’y penser, Descartes lui-même ne m’était plus d’aucun secours. J’ai commencé à flipper, sérieux. Merde, qui suis-je ? Il paraît que la Scientologie – si l’on en croît leur manuel intitulé Description d’une religion : la Scientologie – traite de “tout ce qui concerne la vie” et qu’elle permet d’obtenir des “améliorations prévisibles et constantes dans tout domaine auquel on l’applique.” Rien de moins. Par Jupiter et ces roubignoles, quel beau programme ! Grand curieux que je suis, j’ai décidé d’ouvrir mes canaux sensoriels aux extraterrestres monétaires, aux soucoupes volantes dorées 24 carats et dire bonjour aux potes allumés de Tom Cruise. 

La cinquième dimension

Pause de midi, je fonce direction rue de la Madeleine, une moustache pastiche colée sur la tronche, des lunettes noires sur le nez et le col d’un long manteau beige relevé jusque sur les bords de mon chapeau Borselino. Un regard à droite un regard à gauche, je m’engouffre angoissé jusqu’à l’os sous ce paravent jaune que nous connaissons tous, mais que personne ne souhaiterait nous voir franchir. “Malheureux, reviens !” Je m’attendais à trouver des cinglés de première catégorie, style cheveux en pétard, yeux globuleux, portant des pendentifs étranges, lévitant dans le couloir des électrodes plein le crâne. Nada, à mon grand étonnement, ils sont normaux, habillés comme n’importe quel péquin de base, des gens comme vous et moi. Sur le mur devant la réception, un poster énorme, Le Chemin du Bonheur, et sur l’étagère trônent des livres grand format colorés : Dianétique, la Puissance de la Pensée, La Nouvelle Optique sur la Vie, Les Problèmes du Travail et d’autres best-sellers.

Je demande à faire un test gratuit, n’importe lequel. On me propose un test de stress. Pour moi qui suis un écorché vif, c’est parfait. Ici et là, on me lance de grands regards remplis de compassion et des bonjours suspects, de ceux qui sifflent sur le “j” et râclent sur le “r”. Hé ho ça va, essaie pas de me baratiner. Pendant que je reste assis sur une chaise, la jeune femme qui s’occupe de mon cas sort son appareil de mesure, le fameux électropsychomètre (sic !). Une boîte en plastique bleu, un cadran bidon, trois boutons, deux molettes, et deux tubes métalliques connectés par un câble à cette machine de la mort. Du grand art, les tubes sont creux et les câbles se branchent comme une prise Jack bricolée par votre enfant de 6 ans. J’étouffe un rire, je saisis les tubes dans les mains, la séance dite de l’”audition” peut commencer. Le principe est simple, l’appareil est censé enregistrer les changements d’énergie mentale. Et bien sûr, “précisément parce qu’elle ne peut être comparée à rien, l’audition ne peut pas être décrite par des mots. Il faut en faire l’expérience” disent-ils. 

-“Bien, maintenant, vous allez penser à quelque chose et regarder le cadran”. Je m’exécute. Droite, gauche, beng, l’aiguille se bloque à droite. “Ah, vous avez pensé à quoi ?” -“Ben, heu, à ma copine… “-“Ca vous stresse apparemment.” Ah bon, zut. J’ai droit à un grand déballage de questions sur ma vie sentimentale auquel je coupe court, et demande à réessayer. Deuxième reprise, même scénario, l’aiguille explose le compteur. “Ho, et là, vous pensiez à quoi ?” -“Heu, ben, franchement, à mon chat…” Il y a pas plus relax que mon chat, c’est une catastrophe cet animal. Puis, c’est pareil lorsque je pense à ma famille, à la mer, à un jus d’orange pressé frais, à une grasse mat’ ou un verre de limoncello. L’aiguille va et vient, la jeune femme fait semblant de tourner un bouton de réglage et moi je rigole en jouant au puzzle avec mes pensées. Verdict: je suis stressé et j’ai besoin qu’on m’aide. Mais nooon, sans blague ?

Questions sans réponses

Avant de repartir, elle me laisse un test de personnalité à faire chez soi. Le fameux Qui êtes-vous ? Un truc de ouf ce test. 200 questions dont la plupart, et c’est un euphémisme, partent complètement à l’ouest. Jugez plutôt : Est-ce qu’une action inattendue provoque chez vous des tressaillements musculaires ? Cela vous demanderait-il un effort certain que d’envisager l’idée du suicide ? Considérez-vous que le système moderne des prisons sans barreaux soit voué à l’échec ? Etes vous favorable à la discrimination raciale et à la distinction des classes sociales ? Pourriez-vous laisser quelqu’un finir ces deux derniers mots dans un jeu de mots croisés sans intervenir ? Méditez-vous souvent au sujet de votre propre infériorité ? Quelques jours après, je repasse dans les bureaux pour rendre le test. Nouveau verdict: je suis nerveux et irresponsable. Tiens donc. Ca m’aurait étonné qu’on me dise le contraire. La discution se poursuit, elle me demande ce que je pense du fait d’aider les autres, puis du fait de contrôler les gens. “Ca Madame, c’est ce qu’on appelle le totalitarisme, la dictature, la censure et la coercition.” Et elle d’enchaîner que, si on y réfléchit bien, il existe également de bonnes formes de contrôle. Aie, c’est litigieux. Enfin, sûr que si tu me parles de contrôler que tes plaques de cuisine sont bien éteintes, là on est d’accord. 

Quoiqu’il en soit, la première solution à mon mal-être colossal coûte 18 balles, un bouquin qu’elle essaie de me refiler à trois reprises, sans parler de l’armée de dvd, de cours et de cet électropsychomètre del diablo qui n’attendent tous qu’une chose, vampiriser mon compte en banque. En ces temps de crise, mieux vaut éviter. La vérité est ailleurs.

Michael

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