Bienne Vice

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Mais qu'est-ce qu'ils ont tous, ces maudits fumeurs de sgänj, à toujours devoir bouger à Bienne pour acheter leur matos? (Petite) recherche sur les raisons qui font de Bienne un endroit où il fait bon acheter de la weed.

Bientôt dix ans que j’associe le nom de Bienne à la beuh, et je comprends toujours pas pourquoi. J’ai eu beau passer par la case “juriste” entre temps et étudier la genèse des phénomènes criminels aujourd’hui, y’a pas moyen, je bite pas comment dans certaines villes de notre bonne vieille Schwiiiitz, dont Bienne est l’une des plus illustres représentantes, on peut plus ou moins grossièrement vendre et consommer une substance déclarée illicite dans une loi fédérale sous le nez des autorités sans avoir (trop) peur de se faire choper. Je décidai donc après tant d’années de flou d’entreprendre une mini-recherche pour enfin comprendre, à l’aube d’un bouleversement potentiel de ces petites pratiques, pourquoi Bienne est la ville romande où tout semble permis.

Première étape: visite de la cité sous un angle plus tétrahydrocannabinol que touristique avec comme guide un ami habitué à faire des passages éclairs dans la neuvième ville de Suisse (Bienne, pour les débiles). Je ne sais pas s’il est représentatif de la communauté des clients des coffee biennois, mais sa typologie des vendeurs m’amuse. Il y a l’Arabe, il y a le Vieux Classos, il y a le Con ou encore le Sympa. C’est logiquement chez ce dernier que nous allons traîner nos guêtres dans le but de glâner de l’info. Comme dans tous les shops, il suffit de rester planté quelques secondes devant le vendeur sans mot piper et sans s’intéresser à la marchandise officielle du commerce pour passer aux choses sérieuses. Le pote prend pour cent balles d’herbe et tape la discuss’, la basse fréquentation du magasin le permettant, et force est de constater qu’il est sympa, le Sympa. Il nous parle de l’Âge d’Or de Bienne, quatre ou cinq ans en arrière. Ce temps où certains coffees avaient pignon sur rue, laissant découvrir à travers une vitrine béante du centre-ville des badauds testant la marchandise avant de l’acheter, (Amster)dam-staïle. Les flics? Bien sûr qu’ils étaient au courant, comment ne pas l’être! Pourquoi tant de libéralisme? C’est là que le bât blesse: il a beau tafer dans les taffes depuis quelques temps, il n’en sait rien. Selon lui, il pourrait s’agir d’un projet-pilote de pseudo-dépénalisation qui aurait mis en branle une machine qui semble désormais inarrêtable, malgré les efforts des autorités. L’hypothèse tient la route et nous amène à la période dite du Déclin (fin de l’Âge d’Or à nos jours), pendant laquelle la police a commencé à s’attaquer en masse aux commerces de chanvre jusqu’à les pousser à se cacher dans les ruelles. Et on en est toujours là aujourd’hui, alternant phases de tranquilité et phases de répression pour les quelques irréductibles vendeurs restant, dont certains n’hésitent pas à réouvrir un magasin une fois les poursuites terminées. Le Sympa ne se fait pas trop de soucis pour son commerce, il n’en vit pas de toute façon. Il nous explique que certains flics le connaissent même, et qu’il ne pense pas avoir de soucis à se faire tant qu’il se tient peinard, qu’il ne vend pas aux mômes ou aux Français (“Mé chez vous, en Suisse, vous avez leu droit deu fumer, pourtant, nan?”), et qu’il ne passe pas au deal de psychotropes plus whiiiiiz. En gros, ils le tolèrent et ont carrément d’autres skis à fahrter en ces temps de montée en puissance des drogues dures. Salut,salut. Bisou, bisou. En route pour la deuxième étape de la recherche.

La deuxième partie de mon boulot a basiquement consisté à étayer les dires du Sympa à l’aide d’infos un peu plus officielles. Plusieurs sources* m’ont aidé à reconstruire l’historique esquissé par ce dernier, mais la période pré-Âge d’Or demeure très floue. Voilà le topo: apparemment, l’ouverture de coffee shops dans la dernière décénnie du XXe siècle ne résulte pas d’un projet-pilote, mais tout simplement de l’ambigüité de la législation et d’une politique criminelle très libérale et orientée sur le système d’opportunité des poursuites, autrement dit d’une application souple et non-automatique de la loi pénale pour certains délits. Le commerçant de weed avait alors une liberté assez grande et n’avait tendance à être emmerdé qu’en cas de gros soupçons ou de ventes à des mineurs. Plus pour la deuxième à mon sens. De plus, la fermeture d’un commerce par la police n’était pas chose aisée. En 2002, en effet, le préfet du district de Bienne s’est fait moucher par le recours de commerçants qu’il avait obligés à fermer (après saisie de dizaines de kilos  de substance) sur base de la clause générale de police. PERDU! L’interprétation de celle-ci était trop large et il n’y avait qu’un juge qui pouvait ordonner la fermeture d’un tel commerce. Deux ans plus tard, en septembre 2004, un nouvel instrument juridique sonne le glas des vertes années: une base légale donne la compétence tant espérée au préfet. C’est donc à  une époque où Bienne compte entre trente et quarante coffee shops que les autorités commencent à sévir:  contrôles, avertissements, sanctions voire fermetures, pour une vingtaine de commerces. L’histoire se répète une année après, et ainsi de suite, comme le mentionnait mon Sympa, en attendant les votations, pour lesquelles il votera “oui”, même s’il ne semble pas totalement convaincu.

Quant à savoir, au delà de motifs politiques, si c’est son emplacement géographique assez centré, ses particularités culturelles et linguistiques, sa proximité de la capitale ou tout autre facteur auquel je ne pense pas, qui a fait de Bienne une plaque tournante de le beuh en Suisse, je laisse, comme ce dimanche, la parole au peuple.

*http://www.hempzone.ch/
  http://www.chanvre-info.ch/

Yann Marguet

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