«Back to the trees» au Théâtre 2.21

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S’ils ne s’étaient pas efforcés de manipuler le feu et d'exploiter la nature avec prudence et raison, nos ancêtres préhistoriques auraient depuis bien longtemps provoqué l’extinction de l’espèce. Inspirée du roman «Pourquoi j’ai mangé mon père» de Roy Lewis, la pièce «Back to the trees» remonte à l’ère des premiers hominidés pour questionner notre évolution et l’admiration quasi indéfectible que l’on a toujours voué au progrès. A découvrir sans hésiter jusqu’au 18 mars.
© Collectif BERZERK

Une tribu de pithécanthropes (sous-espèce de l’Homo erectus), établie dans une steppe de l’Afrique de l’Est durant l’époque du Pléistocène, lutte pour sa survie, constamment menacée par les attaques de la faune sauvage environnante.

D’un côté, il y a Edouard, apôtre du progressisme et obsédé à l’idée de découvrir constamment «quelque chose de neuf», en vue de faire avancer l’espèce. De l’autre, oncle Vania, sorte de Diogène préhistorique, libre penseur, adepte du dépouillement et farouche défenseur de l’homme à l’état de nature. Tous deux terrifiés par la finitude de leur condition mais en désaccord sur l’attitude à adopter pour la supporter, Édouard et Vania se livrent à des joutes verbales aussi habiles que risibles.

Lorsqu’Edouard tient entre ses mains le feu à bout de bâton, ramené d’une expédition sur un volcan, il s’enthousiasme à la découverte du pouvoir «prodigieux!» contenu dans cet élément, capable de repousser tous les types de prédateurs dont les hominidés avaient la hantise jusqu’alors. Vania juge cette volonté de posséder un «volcan perso» indigne et pernicieuse, accusant Edouard de violer l’ordre naturel des choses. Aussi, quand la femme d’Edouard découvre qu’en l’approchant du feu, la viande peut être rôtie sans être consumée et que la mastication s’en retrouve facilitée et les saveurs améliorées, Vania argue que leur espèce ne possède ni la dentition ni les intestins des êtres carnivores, s’évertuant alors à poursuivre son régime végane, quand bien même le refroidissement climatique de l’époque le force à aller jusqu’au Congo pour trouver une maigre pitance.

© Collectif BERZERK

Pas le temps de s’ennuyer dans cette pièce, les scènes de liesse, de violence, de doute, de tristesse et d’angoisse se succédant tour à tour: génial par exemple cet épisode qui voit Cassandre (la fille d’Edouard) dresser l’inventaire des différents prédateurs, slamant les caractéristiques de leur organisation sociale et imitant leurs cris respectifs sur un air célèbre de Mulatu Astatke. Intense aussi cette scène qui plonge le public dans l’obscurité la plus totale et l’accable de sons d’orage tonitruants, magnifique manière de nous sensibiliser à la profonde frayeur dans laquelle étaient plongés nos ancêtres à chaque nuit tombante, avant qu’ils ne découvrent le feu et parviennent à le dompter. Passionnant enfin ce vif débat entre les membres de la tribu, qui s’opposent au désir d’Edouard de partager avec les autres communautés – au nom du bien commun – le secret de la fabrication du feu qu’il est récemment parvenu à percer: comment ne pas y percevoir l’amorce des actuelles et brûlantes questions relatives à la propriété et à la propriété intellectuelle en particulier?

Dans cette «pièce préhistorique», c’est donc bel et bien notre société contemporaine dans son ensemble qui est projetée en toile de fond et les finalités de notre civilisation dont on souhaite faire l’examen. Pour réunir deux époques séparées par des milliers d’années, quitte à les confondre, le metteur en scène Dylan Ferreux n’hésite pas à user d’anachronismes cocasses, produisant le plus bel effet; par exemple lorsqu’Edouard, incommodé à force de devoir replacer les peaux et les queues de bêtes qui lui servent de vêtements, déclare être impatient «que le t-shirt soit inventé». Ou lorsque le même Edouard, dont la tribu se voit forcée à l’exode – après qu’une de ses expériences pyrotechniques ait tourné au drame –, tente d’entrer en communication avec une peuplade étrangère pour négocier une portion de territoire: «Do you speak english? Sprechen Sie Deutsch?…»

Entre l’empressement d’Edouard qui perçoit dans l’instinct de survie et l’accroissement du confort les arguments justificatifs du progrès, et le stoïcisme de Vania, qui craint que certaines expérimentations ne tournent mal au point de «nous éteindre tous», se dresse un miroir reflétant la situation de notre propre époque, et notamment des nombreux enjeux liés aux recherches technoscientifiques en cours. «Back to the trees» vient ainsi nous rappeler que la prudence et la lucidité sont de mise, à l’heure où de vastes recherches menées dans le génie génétique, les nanotechnologies et la biologie de synthèse, sont sur le point d’engendrer des mutations de très grande ampleur, au point de venir défier les règles de la nature et repousser certaines limites de l’éthique. Des chercheurs transhumanistes par exemple, qui ont notamment à cœur de découvrir un antidote capable de déjouer notre condition de mortels, travaillent sur plusieurs projets dont certains sont aujourd’hui à bout touchant…

“Back to the Trees ! Ou Pourquoi j’ai mangé mon père” Théâtre 2.21/Lausanne/Mars 2018/www.theatre221.ch/Collectif Berzerk from Ferreux Dylan on Vimeo.


  • Back to the trees. Adapté du roman de Roy Lewis «Pourquoi j’ai mangé mon père». Par le Collectif BERZERK. Mise en scène Dylan Ferreux. Jusqu’au 18 avril au Théâtre 2.21. Horaires, tarifs et autres infos sur le site web du 2.21 et sur la page Facebook de l’évènement.

  • Où va l’homo technologicus? : conférence de Jean-Michel BESNIER, philosophe spécialiste des nouvelles technologies, Professeur à l’université Paris Sorbonne. Samedi 10 mars à 16h30 au Théâtre 2.21. Événement gratuit sur inscription via collectif.berzerk@gmail.com

     

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