CdL 11 : Agathe et Marcelo.

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Les Chroniques de Lausanne 11 – Où l'on apprend au moment du dessert une belle légende oscherine du temps jadis, dont la morale peut se résumer au fait que la respectabilité est l'apanage des tristes.

« Alors comme ça, avait soudain interrompu Tante Agathe, fixant Emilien d’un regard perçant où se mêlaient bienveillance et moquerie, vous êtes de passage à Lausanne. » Ce n’était pas une question. C’était une description exacte de tout ce qu’elle avait jugé pertinent de retenir de lui pour l’instant, tout en paraissant être un moyen facile de feindre l’intérêt, tout en étant une manière fort subtile d’en montrer malgré tout. Parler avec la Tante Agathe, observa Max, c’était entrer dans un labyrinthe où chaque mot était un piège, où chaque intonation était une paroi semi-transparente, où chaque pause n’était qu’un répit avant qu’une trappe ne s’ouvre sous les pieds de l’interlocuteur, qui s’il n’avait pas le cœur bien accroché finirait au mieux par fuir, au pire par passer pour un imbécile.

A leur arrivée, ils avaient été accueillis par Marcelo, son majordome colombien, qui après les politesses d’usage s’en était retourné superviser la préparation d’un repas durant lequel Tante Agathe avait pris les nouvelles d’usage, avait reproché à Max de ne jamais lui amener de filles, et avait complimenté Samuel sur son habillement qu’elle jugeait « bien moins conformiste de nos jours que tes éternels petits bonshommes. » Quant à Emilien, elle l’avait soigneusement ignoré pendant tout le repas. Ainsi était sa tante : Avant de s’adresser directement à un nouvel invité, elle prenait soin de montrer son désintérêt total, ce qui lui permettait de le jauger tranquillement du coin de l’œil. Elle en profitait pour lancer des énormités qui auraient fait bondir n’importe qui, pour mesurer l’intelligence, les bonnes manières, et la franchise de ses interlocuteurs potentiels.

C’est ainsi qu’au moment du dessert, alors que Marcelo avait amené à chacun une somptueuse part d’une forêt noire maison, elle l’avait houspillé durant une minute entière, le traitant de tous les noms, menaçant de le renvoyer à son « pays de gangsters et de maquereaux », car l’une des tranches, destinée à Emilien – comme par hasard –, avait versé sur le côté. Habitué, Santiago avait ponctué chaque remontrance d’un hochement désolé de la tête, avant de présenter ses excuses à un Emilien bouche bée, puis de tourner les talons sans un mot.

« Ces étrangers, lança-t-elle en plantant fermement son regard gris dans les yeux d’un Emilien rougissant, ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont… Qu’en pensez-vous, Emilien ? » Emilien, lentement, déglutit, se racla la gorge, puis déglutit encore. « J’ai… commença-t-il hésitant, je connais quelqu’un qui… Qui serait entièrement d’accord avec vous. » La phrase avait pris de la vitesse, en même temps qu’Emilien se redressait, soutenant avec un courage qui impressionna Max au plus haut point les yeux gris de Tante Agathe. Ils restèrent un instant figés, chacun évaluant l’autre, jusqu’à ce que Marcelo reparaisse avec un grand sourire et une autre part de forêt noire, qu’il attaqua d’un coup de fourchette gourmand. La rigueur toute britannique qu’il avait affectée jusqu’à ce moment précis avait disparu pour laisser place à un franc sourire, que soulignait une fine moustache le faisant ressembler à un acteur de vieux film des années 40. La bouche pleine de gâteau, il approcha imperceptiblement sa main de celle de la Tante Agathe, et la serra doucement.

« Les garçons m’ont dit qu’ils allaient m’amener un nouvel ami, alors nous avons organisé un petit jeu pour vous mettre à l’aise… J’avais de plus bien besoin de crier un peu sur ce pauvre Marcelo, qui est fort contrariant ces jours-ci. Mais vous parliez de Lausanne, je crois, et de votre séjour… » Emilien porta à ses lèvres un verre légèrement tremblant, avant de répondre dans une tentative de sourire.

« Eh bien oui, je… J’aime beaucoup Lausanne, en fait. Je me suis promené un peu…
-De bar en troquet, sans doute, l’interrompit-elle sur un ton qui hésitait entre l’encouragement et la désapprobation.
-Entre autres, Tante Agathe, entre autres.
-Bien, bien. Les jeunes gens ne devraient jamais traîner dans les rues sans but, cela témoigne d’une mauvaise volonté patentée envers la bonne marche du commerce et de l’industrie. Et vous vous y plaisez ?
-Pour vous dire la vérité, je vais essayer de me renseigner sérieusement sur les postes ouverts ici, à mon retour en France. Il y a… quelque chose, un je-ne-sais-quoi dans l’air qui m’a bien plu. Si je trouve, je reviendrai.
-Vous, les jeunes, vous n’avez pas de chance comme à l’époque. Il fut un temps – pas si lointain – où les jeunes gens comme vous pouvaient arriver à Lausanne et y faire les débuts de leur fortune. Le Château d’Ouchy, en particulier, engageait très volontiers de jeunes hommes.
-Ils avaient besoin de serveurs ?
-Pas exactement. A une époque – enfin, c’est ce que l’on m’a raconté –, le Château proposait aux vieilles dames comme moi, et aux moins vieilles j’imagine, un service qui faisait sa réputation jusque dans les capitales de toute l’Europe (je me demande d’ailleurs si ce n’est pas la raison pour laquelle la famille de ma Mère est venue s’installer ici, ajouta-t-elle malicieusement). On pouvait, en ces temps bénis, et pour un supplément honnête, demander à ce qu’un jeune homme vienne dans les chambres passer l’aspirateur tout nu qui plus est. Ce qui, pour certaines personnes atteintes de rhumatismes, ou de thromboses incompatibles avec la fréquentation des soirées mondaines, est un luxe trop rare. Nombreux – paraît-il – sont ceux qui, à leur arrivée à Lausanne, ont donné de leur personne pour se constituer un petit pécule (et vous savez que rien n’égale la générosité d’une vieille dame à qui l’on paie un ultime respect) avant d’ouvrir leur commerce. Je me demande d’ailleurs si ce brave Vétraz n’a pas fondé sa boîte après un court séjour là-bas. Encore une fois, glissa-t-elle en souriant, ce ne sont que des rumeurs… On raconte cependant qu’un jour, une dame un peu fofolle s’est tellement entichée de son homme de ménage qu’elle l’a engagé à son service, et qu’elle a même offert de l’épouser, cet ingrat. »

Marcelo, méthodique dans son ingurgitation, ne leva même pas la tête, malgré le soupir appuyé que la Tante Agathe avait lancé à son intention. Max sourit. Comme à son habitude, Marcelo avait joué à la perfection le rôle que sa tante lui avait donné mais, par bonté d’âme sans doute, avait décidé de ne pas mettre Emilien un peu plus mal à l’aise en discutant de leurs affaires privées. Son calme Olympien et sa fermeté toute en douceur, soupçonnait Max, étaient tout ce qui la retenait de s’enfoncer gentiment dans une vie fantasmée et fantasque. Il était son lien avec le monde réel, qu’elle avait toujours plus ou moins méprisé.

S’il habitait effectivement avec elle depuis son départ du Château, Max n’avait jamais su si oui ou non ils s’étaient connus de cette remarquable manière. Ca n’avait pas une énorme importance, du reste. Les rares fois où Max, dans son adolescence, avait eu besoin des conseils d’un homme plus mûr, Marcelo les lui avait prodigués, sans jamais se moquer ni s’imposer dans ses choix. Pour le remercier, parfois, il lui téléphonait en secret pour lui indiquer un bijou, une paire de gants, ou un autre cadeau que sa tante attendait de sa part, que Marcelo s’empressait d’acheter « par hasard » avec les commissions. Il ignorait la nature exacte de leur relation, mais il était clair qu’ils s’aimaient beaucoup, à leur manière, et il aurait beaucoup donné, à cet instant précis, pour avoir près de lui pareille complicité.

Un pincement au cœur plus loin, le sourire de Millia se dessina derrière ses yeux.

Arnaud – Photo CC Travis Gray

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