22 v’la coke!

Posté dans : Lausanno-lausannois | 6
Drogue et Police, ou le mythe de Sisyphe revisité. Rencontre avec un agent de police lausannois, qui nous livre sa vision des choses.

20 ans que Lausanne s’enfonce… Moi j’ai plutôt envie de dire, 20 ans que les tox se défoncent. La pancarte fait dans le direct du gauche simpliste. Sur un fond rouge couleur sang, trois pilules en lévitation, deux mains tenant un joint et une seringue. Le graphisme est on ne peut plus laid. L’affiche oublie le principal coupable, la cocaïne. A l’heure où se faire péter les cloisons nasales à la schnouff colombienne est signe d’appartenance à la classe des jeunes cadres dynamiques ou aux milieux pseudo artistico-alternatifs de la good vibe trendy, le peuple est amené à se prononcer, dans son infinie mansuétude, sur la drogue. Rien de moins. En prévision d’une votation qui promet à nouveau de déchirer la ville entre fleurs bleues de gauche, fachos de droite, indécis du centre et nihilistes indifférents, le Lausanne Bondy Blog vous propose un éclairage kaléidoscopique de la question.

Albert le Vert* est agent de police à Lausanne depuis plusieurs années. Vous n’en saurez pas plus sur lui ni sur ses activités, car si je cafte, je suis un homme mort. La drogue, il connaît, non pas pour la consommer, mais pour contribuer à la chasser. La votation du 30 novembre le concerne directement, lui et ses collègues. Il a accepté de me livrer sa vision des choses et une partie de ce à quoi il est confronté.

Je rencontre Albert le Vert dans un café lambda de la place. Rideaux tirés, trois quatre clients, Coca sur la table, la discussion est lancée. «Hmm, cette votation, j’ai mes doutes. Proposer de l’héro sous un argument médical, je suis contre. Ces gens doivent être soignés, par le sevrage. Je refuse que mes impôts passent dans des soins sous forme de doses. La drogue est illégale et doit le rester». Quotidiennement, Albert le Vert est confronté à cette réalité. Les tox de la Riponne, les dealers nigérians de Chauderon, les consommateurs suisses déchirés aux sorties de boîtes de nuit. Triste tableau. «On a déjà suffisamment de problèmes avec l’alcool, beaucoup trop facile à se procurer pour des jeunes, alors continuer avec la légalisation de certains stupéfiants, non merci. Je ne t’apprends rien, mais chez nous, on est tous opposés à cela.» L’héro reste limitée, le cannabis garde des proportions raisonnables (quoique), les médicaments commencent à percer dans les habitudes, alors que l’exta, les métamphétamines et les pilules thaïes restent cloisonnées à des secteurs spécifiques. Non, le vrai problème, c’est la cocaïne.

Pour les agents en uniforme, les possibilités d’agir restent limitées. «On sait très bien que la Riponne est une zone de passage, mais les tox qui traînent là ne sont pas des dealers. On les attrape rarement avec plus qu’une dose de consommation personnelle. La plupart du temps, de l’héroïne. Ces gars sont des marginaux et notre boulot, en l’occurrence, ressemble plus à celui d’assistant social que du flic répressif. Honnêtement, à part calmer quelques esprits imbibés, on ne sert pas à grand-chose à cet endroit.» Ces bons vieux tox et leur mythique hé mec t’as pas deux balles ? on les connaît tous. Sans eux, la place de la Riponne ne serait tout simplement pas ce qu’elle est. Comment régler le problème ? «La Police n’a pas les bases légales pour les faire dégager, et quand bien même, on les mettrait où ? Les déplacer, c’est se passer la patate chaude. Par ailleurs, ceux qu’on contrôle de temps à autre sont de vrais casse-tête. Quand un mec a un dossier qui dépasse 200 dénonciations et qu’il ne paie aucune de ses amendes, tu veux faire quoi ? Il n’en a rien à battre et voilà, ça continue. Le tox dépendant ne va pas changer ses habitudes pour une dénonciation de plus. Il ne percute même pas. Parfois, j’ai l’impression de bosser dans le vide. Le vrai problème est ailleurs, là où les flics en uniforme ne vont pas.»

Les zones de deal de cocaïne, la Police les connaît. Le quartier de Chauderon et le Tunnel en particulier, sont ratissés par les agents, visibles ou pas. Motus et bouche cousue sur les détails de ces opérations en civil, un travail de fond réalisé par la brigade des stupéfiants. Albert le Vert est catégorique : «Il n’y a pas de miracle, c’est surtout les Blacks qui dealent. On peut nous critiquer tout ce qu’on veut et nous traiter de racistes, les faits sont là et bien réels. Tu fais un week-end à Lausanne et t’as vite compris.» Le rapport de l’UNODC (Office des Nations Unies contre la drogue et le crime) sur la menace du narcotrafic pour la sécurité de l’Afrique de l’Ouest (www.unodc.org) fait état du même constat. L’écrasante majorité des trafiquants, passeurs et revendeurs de cocaïne en Europe occidentale sont originaires de pays d’Afrique, Nigeria en tête.

«Après l’Euro 08, le quartier de Chauderon est devenu un vrai petit Bronx. La faible présence policière de cet été a suffit pour que les dealers réinvestissent les lieux. On a remis la compresse un bon coup et ça diminue à nouveau. Un vrai cercle vicieux. Et là aussi, quand on arrive à choper des dealers avant qu’ils n’avalent leur boulette, nos moyens restent limités. Le lendemain, le mec est libre et à nouveau au même endroit. Tu trouves ça normal ? Pour les agents en uniforme, il y a un réel sentiment d’impuissance et des lacunes au niveau du suivi judiciaire. Dans ces cas là, pour le petit trafic de rue, les bases légales existent mais ça bloque aux niveaux du coût et des places dans les prisons. Et si t’en vires un, c’est un autre qui reprend sa place aussitôt. Impossible.»

Globalement pourtant, Albert le Vert estime que la Police fait du bon boulot contre la drogue et qu’elle parvient à garder le contrôle de la ville. «Pour autant qu’on y prête une attention, car dès qu’on se relâche, les dealers reprennent très rapidement leur aises.»

*Prénom d’emprunt (mais nooon, sans blague…)

Michael De Pasquale

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Michael

6 Responses

  1. MadameCassis
    | Répondre

    Merci pour cet article qui donne un point de vue qui n’est peut-être pas le mien, mais qui fait réfléchir.

    Juste quelques petites remarques face au discours d’Albert.

    L’interviewé semble sous-entendre que la modification de la loi sur les stup’, portée en votation dimanche, va proposer un stand de cocaïne les jours de marché. Ce n’est pas le cas. Seule de l’héroïne sera prescrite de manière très surveillée et très limitée à quelques personnes en vue d’un traitement thérapeutique. D’ailleurs ceci n’est pas nouveau, on le fait depuis le début des années 90 et cette démarche a fait positivement ses preuves. En outre, la loi s’établit sur un modèle de 4 piliers (prévention, thérapie, réduction des risques et répression) et non comme prétend ce policier sur une “distribution de drogue”. Cette loi concerne finalement les personnes souffrant de dépendance, et non pas, comme peut le laisser croire le disours d’Albert, le vagabondage des dealers nigérians de cok’.

    Albert (qui, lui, n’est pas noir… mais vert… ) différencie les “consommateurs” des “dealers”. Dans les faits, on constate qu’il n’est pas si facile de faire cette distinction, les vendeurs de stup’ étant souvent eux-mêmes accros à leurs marchandises. De plus, si les dealers ont statistiquement l’épiderme foncé, il n’est pas inutile de s’interroger sur ce fait. Peut-on faire un lien entre ce constat et la politique suisse ultra restrictive en matière d’asile? Ces “dealers africains” ne seraient-ils pas souvent des requérants déboutés ou des NEM contraints à survivre clandestinement dans notre pays? Une future enquête serait assez intéressante à ce niveau-là.

    • michael_depasquale
      | Répondre

      Chère Madame Cassis,

      Merci pour votre commentaire, les précisions que vous apportez à propos de la modification de la loi sont tout à fait correctes. En revanche, mais c’est peut-être là une écriture trop floue de ma  part, Albert Le Vert n’a jamais sous-entendu ni mentionné que la loi propose un stand de cocaïne. Quand il dit refuser l’idée d’une prescrption thérapeutique de drogue, il parle bien d’héroïne. Mea culpa si cela n’est pas suffisamen clair dans le texte. Lors de notre rencontre, Albert a bien distingué les deux drogues, cocaïne et héroïne, qui pose à lui et ses collègues des problèmes de nature différente, mais s’est expliqué sur l’aspect qu’il juge le plus polémique, à savoir la prescription.

      Vous faites bien de mentionner le danger d’amalgame entre la loi et le vagabondage des dealers nigerians. Albert distingue bien les deux catégories: d’un côté ces derniers, que la prochaine votation ne touchera sans doute et malheureusement que peu, et de l’autre, les consommateurs héroïnomanes que nous connaissons bien à la Riponne. 

      Je partage cette distinction, dans la mesure où les premiers sont, bon gré mal gré, plus suceptibles d’être intégrés aux filières du narcotrafic qui, comme je le mentionnai, tend depuis quelques années à passer systématiquement par les pays d’Afrique de l’Ouest. Les Etats de la région, instables et faibles, ne parviennent pas à contrôler cette nouvelle vague et les barons de la drogue locaux en profitent. Facile, la valeurs financière de la drogue qui y est trafiquée dépasse dans certains cas le PIB national (ex Guinée-BIssau ou Libéria). C’est pourquoi la coke en provenance d’Amérique latine transite par là, d’abord par les mains des narcotrafiquants colombiens, puis par des passeurs sénégalais, nigérians, etc… La zone est une vraie plaque tournante.

      Le rapport de l’ONU à ce sujet est édifiant, et nous permet de dépasser les traditionnels – mais néanmoins justifiés – clashs liés à la politique d’asile. Le vrai problème est en amont et dépasse de loin les discours politiques helvétiques.Cela dit, il est tout à fait certain que la politique suisse en la matière ne fait rien pour arranger les choses. Quant on empêche un individu, de quelque origine que ce soit, de travailler dans la légalité, la tentation est grande, le passage facilité. Les trafiquants de stupéfiants et les hommes qui contrôlent les routes de la drogue l’ont parfaitement compris, que ce soit en Suisse ou dans les autres pays consommateurs dans le monde.

      La deuxième catégorie en revanche – les tox héroïnomanes – n’est pas constituée de la même population et n’entre pas dans les mêmes mécanismes du narcotrafic. L’écrasante majorité consomme sans entrer dans un marché de deal. C’est cela qu’Albert le Vert a tenté de m’expliquer. D’où un travail de police, à la Riponne, qui s’apparente comme il le dit lui-même, plus à celui d’un assistant social qu’autre chose.

      • lie
        | Répondre

        Vu de France, tout ça est proprement hallucinant, c’est le cas de le dire quand on parle de drogue.
        Non pas que l’on ai pas les mêmes problèmes, en France aussi la coke fait des ravages, mais votre aptitude à l’envisager sous une autre forme que le tout répressif me laisse sans voix. Je peux vous garantir qu’un tel sujet sur le Bondyblog provoquerait un tsunami de commentaires très très remontés, nous avons par rapport aux autres pays européens, beaucoup de retard ou d’hypocrisie sur ces sujets là, rien que pour les kiosques à weed c’est même pas la peine d’y penser.

        • michto
          | Répondre

          Comme toi, Lie, je crois halluciner en lisant les 3 reportages les plus récents !!! Notre point de vue est en tous points commun 🙂

          On peu dire qu’en Suisse, dans certains domaines en particulier, vous avez un sacré temps d’avance.

      • MadameCassis
        | Répondre

        Merci pour les compléments! On voit que le journaliste est sérieux dans son taf et honnête vis-à-vis des discours de son interviewé.

        • AlbertleVert
          | Répondre

          Merci Michael pour le complément d’information et la réponse donnée à Madame Cassis. Je vois qu’effectivement tu fais un travail sérieux et que tu as bien compris mes propos.

          Je dois bien avouer que je ne connais pas la totalité du dossier par coeur, vu que ma spécialité c’est la partie répression. Partie très peu touchée par ces votations, mise à part concernant la partie Marijuana. Mais sauf erreur concernant la distribution d’héroïne sous contrôle médical, il s’agissait d’une expérience, qui arrive à son terme, d’où la nécessité de légiférer pour la prolonger.

          Je suis bien endentu largement favorable au modèle des 4 piliers. Par contre je n’accepte pas de penser que mes impôts servent à financer de la drogue, même sous couvert d’usage thérapeutique ! Sans compter que j’ai comme dans l’idée que certain bénéficaires seraient capable de détourner une partie de leur “médication” afin de monter un petit trafic.

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