CdL 16 : No future in Lausanne’s dreaming.

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Où l'on découvre qu'un Vrai Citoyen est toujours prêt à venir en aide aux vieilles dames sans défense et à rétablir l'Ordre et la Morale.

« Excusez-moi, vous auriez pas cinq francs pour aller à la Marmotte ? », Sal soupira. Il était bien clair, pour lui comme pour sa potentielle bienfaitrice qu’étant donnée l’heure matinale, il ne resterait, à l’heure de rejoindre ledit rongeur, qu’un mensonge de plus. Il avait fait son plus beau sourire à cette vieille dame très élégante, qui le dévisageait l’air impassible en sortant de Manor. Elle ne semblait guère sous le charme. Cela dura une seconde. Puis deux. Puis une éternité durant laquelle elle ne cessa pas un instant de le dévisager. La Voix de Sal lui glissa, pressante : « Laisse-la là, cette vieille folle, laisse-la, cherche ailleurs, cherche », mais les yeux gris de la dame ne le laissaient pas partir. Il connaissait la malveillance. Il l’avait lue chaque fois plus souvent au fur et à mesure qu’il perdait le peu de ressources qu’il avait eues dans sa vie, et il commençait, à la veille de n’avoir plus rien, à la connaître par cœur.

Pour autant, elle ne semblait en rien disposée à satisfaire sa requête, et, comme manifestement il y a un Bon Dieu pour les junkies – mais qu’Il est doté du même sens de l’humour un peu glauque que Ceux des alcooliques, des végétariens, et, d’ailleurs, de Celui des buveurs d’eau – Celui-ci décida qu’il était grand temps d’en appeler à l’un de ses plus efficaces cerbères : le vengeur de plus de soixante ans. Tout en arthrose et en mécaniques, un homme à la couperose prononcée s’était intercalé entre Sal et la dame, bien décidé à protéger celle-ci de l’agressivité bien connue de ceux qui n’ont que leurs yeux pour frapper.

« Tu vois pas que tu déranges ? Fous le camp, merdeux ! Des gens comme toi, faut qu’y rentrent dans leur pays, c’est du chenit sur pattes. Si c’était que moi, ce serait une balle dans la tête, et au fond du lac, et puis c’est tout. » Sal baissa la tête en faisant demi-tour. Le sortilège de la dame aux yeux gris était rompu, il n’avait plus qu’à filer tenter sa malchance ailleurs. Mais le vieil homme n’en avait décidément pas terminé avec lui, et l’invectiva de plus belle : « Et où tu vas comme ça, petite merde ? Excuse-toi. Excuse-toi, sale drogué ! ». Il avait saisi Sal par le bras, au creux du coude où il sentit les piqûres suinter un peu de douleur. La dame, toujours aussi impassible, les avait cependant suivis, sans mot dire. Lorsqu’elle prit la parole, il y eut comme une détonation, un bang supersonique, capable de fracasser toutes les vitrines de Renens à Pully – alors même qu’elle parlait d’une voix douce, presque frêle.

« Lâchez immédiatement ce jeune homme », exigea-t–elle d’un ton certes calme, mais empli d’une autorité qui fit penser à Sal à Madame Savioz, sa première institutrice, capable en un mot de rétablir le silence dans une classe remplie de petits garçons et filles de six ans, mais aussi d’expliquer une problème immensément complexe d’accord de participe, d’arbitrer le match de foot du matin sous le préau, ou de rasséréner les plus humides de ses camarades lorsque l’excitation leur faisait oublier de temps à autre leurs rudiments de self-control.

Brusquement, l’homme rendit son bras à Sal, qui le massa un moment pour y faire revenir un semblant de vie. La Voix, terrifiée, à moitié folle, lui criait « fuis, fuis, va-t’en, fuis ! » mais le jeune punk, abasourdi, n’aurait su ni où fuir, ni où aller, ni d’ailleurs exactement qui il était. En face de lui, l’homme paraissait n’avoir, lui non plus, aucune idée de ce qu’il était censé faire. Il inspira, ébaucha une parole, puis se ravisa, afficha sur ses lèvres un sourire mauvais, cracha par terre aux pieds de la dame qui ne manifesta pas la moindre émotion, avant de tourner les talons sans un mot. Sal leva les yeux ; elle le regardait de nouveau.

Avant qu’il n’ait pu décider, enfin, de bouger, elle lui glissa : « Accompagnez-moi pour un café, jeune homme », d’une voix où la dureté avait cédé à la douceur et à un léger tremblement. Elle lui parut soudain plus petite, comme si l’homme avait emporté une partie d’elle avec lui. Même la Voix semblait perdue, hésitant entre la fuite vers une opportunité plus confortable et la reconnaissance. Le dos rond, les oreilles couchées, les crocs rentrés, elle finit  par se taire complètement.

Pour la première fois depuis des années, Sal se retrouvait seul face à un être humain. Le silence qu’elle entretenait avec lui était tangible, un mur transparent mais qui lui renvoyait aussi sa propre image, comme un reflet dans une vitrine. Et l’image que le mur lui renvoyait, c’était celle d’un type paumé qui était seul, seul comme ceux qui n’ont qu’eux-mêmes à qui parler, superposé à celle de la dame qui le regardait vraiment, et qui avait décidé de ne pas voir le junkie, de ne pas voir le keupon déguenillé qui grattait ses croûtes et ses malaises d’une main fébrile, mais lui, Sal, 19 ans dont 5 dans la dope, pas de bac, pas de CFC, pas de boulot, pas d’espoir si ce n’était de se trouver un squat et quelques potes dans la même merde que lui avant de se faire planter par un dealer, ou crever du SIDA, ou finir ses jours avec sa Voix en jurant que tout va bien.

La terreur qui s’empara de lui à cet instant précis le ravagea de l’intérieur, comme si un gouffre s’était ouvert en lui qui l’appelait et le repoussait à la fois, comme un vertige qui ne disparaîtrait plus jamais. Et c’est d’une voix tout aussi tremblante qu’il répondit à la dame : « Où vous voulez ? »

À suivre…

Photo : Catarina

2 Responses

  1. Hugon
    | Répondre

    je viens de découvrir ce site suite à 1 article et je parcours les rubriques pour me familiariser et le dernier commentaire me rappelle la 1ière année ou je vivais à lausanne, j’ai eu la faiblesse de croire à la ”marmotte”
    ravie de lire sur le blog,des impressions des expériences, des situations que j’ai parfois connue
    M-P

  2. Arnaud
    Arnaud
    | Répondre

    Bonjour, et merci pour vos encouragements qui nous vont droit au coeur.
    Je me demande si croire à la Marmotte est véritablement une faiblesse, ou si c’est une manière de voir le monde qui au contraire lutte contre la suspicion généralisée envers des gens qui ont, un jour, fait un mauvais choix, puis d’autres sans doute, mais qui les paient ensuite chaque minute de leur vie.
    Je vous accorde que ce n’est jamais agréable de se rendre compte qu’on nous a menti, mais donner une pièce à un jeune pour qu’il puisse dormir ailleurs que dans la rue, ou pour qu’il évite de s’avilir un peu plus en cherchant à assouvir un besoin ressenti comme vital, est-ce que ça change vraiment la donne ?

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