CdL 15 : Emilien s’occupe comme il peut.

Posté dans : Feuilleton | 0
Où la Providence personnifiée interrompt une expérience scientifique d'une importance capitale.

Emilien soupira en rangeant le dernier dossier inintéressant ouvert sur son bureau. Il avait un bac, un bachelor, et un master, qu’il avait réussis respectivement moyennement, facilement, et brillamment, en vertu de la loi fort simple qui veut que l’on réussit mieux ce qui nous intéresse le plus. Après un stage nécessaire qui lui avait enseigné que le monde du travail estimait qu’on pouvait vivre sans manger quand on était jeune, il était resté dans une boîte qui lui avait fait la promesse d’une évolution fulgurante dans un environnement stimulant, avant de se raviser puisqu’il restait d’autres employés dont la fulgurance n’avait pas encore fini de s’exprimer. Il avait néanmoins – c’était un brave garçon – persévéré, égal dans ses humeurs comme dans son travail, et il se les était farcis, ces dossiers, ces photocopies, ces cafés lorsqu’Appelez-Moi-Jean-Claude avait vraiment envie de lui montrer qu’il était le chef.

Spécialisé dans la programmation de modèles pointus sur le comportement des foules, il était capable à tout moment de discerner les constantes dans le comportement de tous les jours des personnes qui l’entouraient. Il savait par exemple que, systématiquement, ses collègues qui devaient contourner le bloc B-6, un petit carré open space délimité par trois parois de contreplaqué dans lequel son collègue Bernard mangeait des chips au cheddar, passeraient non pas par sa face ouest puis nord, mais le longeraient par le sud avant de tourner à gauche et de passer à l’est. Il n’y avait pas de raison logique à cela, la distance était la même. Mais tout le monde, y compris les nouveaux venus, choisissait systématiquement cet itinéraire. Il aurait été tentant de penser que c’était pour éviter de passer devant son propre bloc (le C-6), et ainsi d’être le témoin de ses grands yeux tristes et rougis par trop d’heures passées sur son écran, mais même la mauvaise foi paranoïaque ne suffisait plus à lui donner un quelconque sentiment d’existence depuis de longs mois déjà.

Il lui fallait un mystère à éclaircir, une question à résoudre, quelque chose qui empêcherait son cerveau de s’atrophier, de s’habituer à ne se réveiller qu’une fois par mois, lorsque les tâches les plus ingrates étaient accomplies et qu’il ne restait plus que du vrai travail.

Il s’était donc décidé à investiguer la source de cette étrange répulsion et, depuis son retour de Lausanne, avait décidé d’être systématiquement le dernier à partir. Il avait commencé par explorer des yeux chaque recoin de l’entre-cubes, essayant en vain de découvrir une source de lumière douloureuse, un angle irrégulier, une zone d’ombre, mais rien ne lui avait sauté aux yeux.

Aujourd’hui, il avait pensé à un courant d’air, et il était temps de vérifier l’hypothèse.  Il cessa de respirer, et découvrit son avant-bras droit, qu’il promena le long de la paroi alentour, tentant de sentir un courant d’air d’autant moins probable que la climatisation de son étage était située à l’exact opposé de la pièce – c’était d’ailleurs pour cela que son supérieur vénéré l’avait installé dans son cube, glacial en hiver et proche du point de fusion en été.

Accroupi, les manches retroussées, parcourant des deux mains un mur crème ayant connu des jours meilleurs, le ridicule de sa situation aurait tout à fait pu lui échapper ce soir-là encore si une voix ne lui avait pas demandé si « demain, tu enlèves le bas, aussi ? ». Bondissant à la renverse, le cœur battant, les yeux fermés, maudissant le Ciel de n’avoir pas été foutu de vérifier si tout le monde était effectivement parti, Emilien bafouilla de vagues débuts d’explication en se tournant vers la source de la voix.

Une paire de baskets jaune fluo, surmontées d’un vieux jean troué par endroits, surmonté lui-même d’un t-shirt noir sur lequel on pouvait lire « I read your e-mail », surmonté d’une barbe en bataille dans laquelle pointait un sourire certes amical mais dont la source de l’hilarité ne faisait aucun doute, surmontée des yeux de Max qui pétillèrent un instant encore avant de se plisser en un ricanement familier qu’Emilien, encore secoué, ne put qu’émuler avec peine.

« Mon pauvre vieux, qu’est-ce que tu fous encore au boulot à cette heure débile ? résuma Max.
-De la science, hasarda Emilien se remettant sur pieds. J’essaie de savoir pourquoi  personne ne passe par ici.
-Euh, par ici, tu veux dire par ici, genre ici ? indiqua Max avec un grand mouvement de bras.
-Oui, tout le monde passe par l’autre côté du cube, les faces sud et est, vois-tu…

Max fit le tour du B-6, une fois, dans le sens contraire à celui des aiguilles d’une montre, puis dans l’autre, puis une nouvelle fois dans les deux, avant de se camper en face de son pote.

-C’est un son. Viens voir. Assieds-toi là. Tu entends ?
-Euh. Non.
-Attends, attends, ça va t’arriver.

Max entonna un murmure venu du fond de sa gorge, une note soutenue, très grave, qui résonnait plus qu’elle ne sonnait :

-Tu entends ? Cette note-là ?
Il cessa subitement. Un vague bourdonnement subsista qu’Emilien avait entendu pendant des années mais auquel il n’avait jamais fait attention. Il se leva subitement, et rejoignit son cube. Ici aussi, le bourdonnement subsistait.
-Comment tu l’as entendu ? Ca explique mes migraines à répétition, en tout cas. Encore un petit cadeau de mon patron, on dirait.
-Tu sais comme c’est. Un jour tu te lèves, tu as l’oreille absolue, et puis tu fais le type normal qui regarde des séries pour enfants des années 90 toute la journée, et au moment opportun : Boom, coup d’oreille !
-Evidemment, si tu es un super-héros, ça aide.
-Eh ouais, mec, j’ai même failli faire mes études option Batman, mais je me suis dit que la moquette qui dépasse du spandex, ça le faisait pas, et j’ai un seuil de résistance à la douleur tellement bas que la simple idée de m’épiler le torse me fait tomber dans les pommes. Quel enfer, la vie, j’te jure…
-T’as raison, acquiesça Emilien en ramassant ses affaires. On dégage ?
-On dégage.»

Sur le chemin du retour, la nuit était tombée, et leurs haleines clignotaient sous des néons jaunâtres. Emilien s’arrêta soudain, tourna la tête vers Max qui souriait dans la pénombre, scrutant, parcourant du regard, comme s’il avait voulu enregistrer la totalité de la ville. Son regard se posa lorsqu’il remarqua Emilien, qui lui tomba dans les bras et lui claqua une bise sonore en riant.

-Et alors, qu’est-ce que tu viens faire ici, vieux, demanda Emilien.
-Je suis venu voir si tu allais aussi mal en vrai que dans tes mails. A te lire, on en viendrait à croire que tu es une jeune veuve des Highlands qui aurait perdu son mari le jour de leurs noces, et que tu vis abandonné dans un manoir plein de courants d’air…
-Et le bourdonnement, n’oublie pas le bourdonnement. Depuis que mon cher Bunbury est mort, je ne suis que migraine et spleen, et seules quelques séances de soins vigoureux prodigués par mon fidèle palefrenier m’empêchent de verser irrémédiablement dans l’hystérie.
-Ahlala, hystérie, mal du siècle, admit Max avec une petite moue. Sérieux, tu faisais un peu peur le mois dernier, alors je suis passé voir comment tu allais. Les voisines te transmettent ça, au fait. »

Il lui tendit une carte de Tarot représentant la Roue de Fortune, qu’Emilien glissa dans la poche de son manteau en se remémorant le générique de l’émission éponyme, dont quelques mesures fredonnées s’échappèrent malencontreusement de sa bouche… Max soupira.

« J’ai réussi à me la sortir de la tête ce midi… J’imagine que c’est reparti pour 12 heures. Merci, les filles… Je me suis arrêté dans un petit restau au bord de la route, quelque part dans ton pays de cinglés. Tu aurais détesté, c’était plein d’artichauts, mais en même temps, il y avait du foie gras ET de la pâte feuilletée, et c’était juste l’entrée. Autant te dire, mon p’tit père, que je m’en suis foutu plein la lampe. Comment tu vas, alors ? C’est si horrible que ça la vie ?
-Ca fait des mois, mec, peut-être des années, que je me sentais seul à m’en jeter par la fenêtre. Je t’ai raconté tout ça parce que toi et Sam, vous avez été les seules personnes à m’approcher. Je voulais pas te faire faire de souci.
-Et je t’ai dit, mon grand, qu’on avait rien fait, que c’est toi qui es venu nous trouver comme un grand.
-Je sais bien. Je t’ai écouté. En fait, ce bruit que je cherchais, tu vois, c’était pour avoir un truc à raconter d’intéressant à la prochaine soirée du personnel, pour pouvoir changer le sujet si quelqu’un se mettait à parler de foot… J’ai même parlé à deux ou trois collègues, des nouveaux, qui ne connaissent pas encore mon boss, qui n’étaient pas là quand… Enfin c’est pas grave, tout ça pour te dire que j’essaie de me refaire une santé sociale, quoi. Je vais pas si, si mal.
-Ah ok. Ben je suis content que tu me dises ça. Evidemment, à force de t’entendre te plaindre, je pensais que tu allais VRAIMENT mal. Alors j’ai fait jouer des relations au sein de la boîte pour que tu sois détaché personnellement et indéfiniment au QG.
-T’as fait quoi, tu t’es présenté comme témoin de moralité ?
-Mieux, mec, j’ai demandé à madame Buloz. Je l’ai cuisinée sur toi, et elle te prend pour un Saint (ce qui pour une Vaudoise protestante est rarissime). Qu’est-ce que tu lui as fait, exactement ?
-Je l’ai aidée à retrouver sa  lentille…
-C’est un euphémisme pour quelque chose de salace ?
-Même pas.
-Et ça te dirait de te faire un petit coin de soleil à Lausanne ?

Emilien considéra sa vie un moment. Son boulot, l’Incident, ses collègues qu’il ne connaissait qu’à peine. La perspective de ne plus jamais avoir affaire à Appelez-Moi-Jean-Claude. Le fait que personne ne le connaissait assez pour savoir qu’il détestait les artichauts. Le bourdonnement. La clim.

-J’ai rien de bien ici que je n’arrive pas à amener avec moi.

À suivre…

Photo CC Giant Ginkgo

Répondre